ACTE I, SCÈNE II
LE MAITRE DE MUSIQUE
Il faut, monsieur, que l’air soit accommodé aux paroles.
MONSIEUR JOURDAIN
On m’en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... la... Comment est-ce qu’il dit?
LE MAITRE A DANSER
Par ma foi, je ne sais.
MONSIEUR JOURDAIN
Il y a du mouton dedans.
LE MAITRE A DANSER
Du mouton ?
MONSIEUR JOURDAIN
Oui. Ah ! (il chante.)
Je croyois Jeanneton Aussi douce que belle;
Je croyois Jeanneton Plus douce qu^un mouton.
Hélas ! hélas !
Elle est cent fois, mille fois plus cruelle Que n’est le tigre au bois ^
N’est-il pas joli?
LE MAITRE DE MUSIQUE
Le plus joli du monde!
LE MAITRE A DANSER
Et VOUS le chantez bien.
MONSIEUR JOURDAIN
C’est sans avoir appris la musique.
LE MAITRE DE MUStQUE,
Vous devriez l’apprendre, monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.
LE MAITRE A DANSER
Et qui ouvrent l’esprit d’un homme aux belles choses.
MONSIEUR JOURDAIN
Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique?
LE MAITRE DE MUSIQUE
Oui, monsieur.
1. C'est ainsi que la chanson est imprimée dans l’édition originale et dans celle de 1682. On a proposé d’écrire ainsi les trois derniers vers :
Hélas! hélas! elle est cent fois,
Mille fois plus cruelle Que n’est le tigre au bois.
MONSIEUR JOURDAIN
Je rapprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre; car, outre le maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un maître de philosophie qui doit commencer ce matin.
LE MAITRE DE MUSIQUE
La philosophie est quelque chose ; mais la musique, monsieur, la musique...
LE MAITRE A DANSER
La musique et la danse... La musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut.
LE MAITRE DE MUSIQUE
Il n’y a rien qui soit si utile dans un un État que la mu- ^ sique^.
LE MAITRE A DANSER
11 n’y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.
LE MAITRE DE MUSIQUE
Sans la musique, un État ne peut subsister.
LE MAITRE A DANSER
Sans la danse, un homme ne sauroit rien faire.
LE. MAITRE DE MUSIQUE
Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique,
LE MAITRE A DANSER
Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
MONSIEUR JOURDAIN
Comment cela?
LE MAITRE DE MUSIQUE
La guerre ne vient-elle pas d’un manque d’union entre les hommes?
MONSIEUR JOUaDAIN.
Cela est vrai.
1. Dans les lettres données par Charles IX en 1570 pour l’établissement de l’Académie de Musique, on lit : « Et que l’opinion de plusieurs grands philosophes anciens ne soit à mespriser, à sçavoir qu’il importe grandement pour les mœurs des citoyens d’une ville que la musique courante et usitée au pays soit retenue sous certaines loix, d’autant que la plupart des esprits des hommes se conforment et comportent selon qu’elle est; de façon que là ou la musique est désordonnée, là volontiers les mreurs sont dépravez, et où elle est bien ordonnée, là sont les hommes bien moriginez. A ces causes, etc. »