ACTE I, SC1'::NE II
LE MAITRE DE MUSIQUE
Et si tous les hommes apprenoient la musique, ne seroit-ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle?
MONSIEUR JOURDAIN
Vous avez raison.
LE MAITRE A DANSER
Lorsqu’un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d’un État, ou au commandement d une armée, ne dit-on pas toujours : Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire ^ ?
MONSIEUR JOURDAIN
Oui, on dit cela.
LE MAITRE A DANSER
Et faire un mauvais pas peut-il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser?
Cela est vrai, vous avez raison tous deux^.
LE MAITRE A DANSER
C’est pour vous faire voir l’excellence et Tutilité de la danse et de la musique.
MONSIEUR JOURDAIN
Je comprends cela à cette heure.
LE MAITRE DE MUSIQUE
Voulez-vous voir nos deux affaires ?
MONSIEUR JOURDAIN
Oui.
LE MAITRE DE MUSIQUE
Je vous Tai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.
MONSIEUR JOURDAIN
Fort bien.
LE MAITRE DE MUSIQUE, aux musiciens.
Allons, avancez, (a monsieur Jourdain.) Il faut VOUS figurer qu’ils sont habillés en bergers.
1 . Dans les Aventures du baron de Fœneste^ ouvrage satirique, composé en 1620 par T. -Agrippa d’Aubigné, on lit : « Un baladin nommé Faucheri, qui n’étoit point assis avec les autres, vint dire par-dessus les épaules que les royaumes se ruinoient faute de la danse. »
2. Ce dialogue a donné lieu de rappeler la vanité des deux danseurs, dont on peut dire qu’ils ont été les derniers grands hommes de leur profession, Marcel et Vestris. Marcel ^avait la prétention de reconnaître un homme d’État à sa manière de danser; et Vestris disait, en parlant de lui-même, et cela sérieusement : U 11 n’y a que trois grands hommes en Europe : le roi de Prussf , Vol- « taire et moi ! »
MONSIEUR JOURDAIN
Pourquoi toujours des bergers? On ne voit que cela partout.
LE MAITRE A DANSER
Lorsqu’on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n’est guère naturel, en dialogue, que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions L
MONSIEUR JOURDAIN-
Passe, passe. Voyons.