Les sieurs Molière et Lulli. (Note do l’auteur
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rissable en France, et pour ainsi dire aussi national. La Fontaine a dit :
La sotte vanité nous est particulière :
C’est proprement le mal françois.
Si on la trouve dans tous les rangs, si elle pousse les gens de tous les états, depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevés, â sortir de leur condition, si
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages,
Molière a justement saisi le degré de la société où il devait placer son personnage. Ainsi que le remarque Voltaire, « la faiblesse ou la folie dTin bourgeois qui veut être homme de qualité est la seule qui soit comique et qui puisse faire rire au théâtre : ce sont les extrêmes disproportions des^ipanières et du langage d’un 1mm me a^^ les airs et les discours qu’il veut affecter qui font un ridicule plaisant. Cette espèce de ridicule ne se trouve point dans" des princes ou dans des hommes élevés à la cour, qui couvrent toutes les sottises du même air et du même langage. Mais ce ridicule se montre tout entier dans un bourgeois élevé grossi ère m ent et^ dont J.gjaaUu:Ql. fai t à tout moment mn Goiitra^lp^ a^ c l^t dqnt il yeut^ej)arer. »
MaTs en dessinant ce ma'sqüe plaisant de*' monsieur Jourdain, Molière n’entendait pas immoler, même devant la cour, la bourgeoisie à la noblesse ; tel est cependant l’effet qui eût été inévita ■ blement produit, si, en regard de l’opulent roturier, tardivement affolé de savoir, de belles manières et d’illustres fréquentations, il avait placé un gentilhomme accompli, irréprochable, écrasant monsieur Jourdain, non seulement par la supériorité de son éducation et de sa politesse, mais encore par celle de son caractère. Il fallait absolument un contraste à monsieur Jourdain ; il fallait que l’homme qu’il voulait et ne pouvait être, fût tout à côté de lui, précisément pour qu’on vît mieux rinanité des efforts qu’il fait et la différence existant entre l’état dontiUant sortir et celui où il asp irejraine ment. Le gentilhomme placé en regard de monsieur Jourdain ne pouvait pas avoir par conséquent les défauts extérieurs de sa classe, ni l’air éventé, ni la fatuité des marquis de Ma^sçarilie. La situation exigeait ci un tout autre .jijeL&Qj^Lag^^
Si Molière fit de monsieur Jourdain le plus ridicule des bourgeois, il fit de Dorante le moins scrupuleux des gentilshommes. Dorante n’a pas sans doute la fière audace de Don Juan ; il n’est pas évidemment d’une naissance ni d’une position qui l’égalent à celui-ci; il poursuit un but plus modeste. Mais il a la même imper- ' tinence froide et railleuse, de l’élégance et de l’esprit. Sou^ ces > brillatitsjiidmrs- s^-cacha unc^ avilié. D met au pillage la caisse du bourgeois qu’il caresse; il îemt^de s’entremettre pour favoriser al folle ardeur qu’inspire h monsieur Jourdain la belle inarquise à
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fait la xûur > trouve moyen de faire payer à sa dupe
les fêtes, les régals, les présents qu’il offre â sa maîtresse; et scs manœuvres peu délicates sont couronnées d’un plein succès. Dorante a certainement un rôle odieux ; et, ce qüîFSt ncm-me+ftg^eoiistant, c’est qtie-ltrptrr^oima^ë'n’avait rien de chimérique et que le coup ne frappait pas en l’air. Dans l’illustre compagnie qui assistait à ce spectacle, on aurait pu désigner tels héros de cour qui en agissaient aussi cavalièrement vis-à-vis de la morale et même de la pro ité. « On les voyait, dit Auger, se glorifier avec impunité des mêmes choses qu’un roturier n’eût pas faites sans honte ou sans châtiment. Il doit suffire ici d’un seul exemple. Dans sa jeunesse, le comte de Grammont trouvait plaisant de voler au jeu, et même d’appeler au secours d'une adresse coupable une violence plus coupable encore, en appuyant une partie de quinze d’un détachement d’infantf rie ; et vers la fin de sa longue carrière, il s’indigna des scrupules bourgeois de Fontenelle, qui, censeur du livre d’Hamilton, voulait en effacer le récit de ces charmants larcins et de ces aimables guetapens, comme pouvant porter quelque atteinte à l’honneur d’un gentilhomme. » Il est vrai que Grammont était capable d'autres tours qui expliquent mieux l’espèce d’admiration que lui vouèrent ses contemporains. On sait comment il s’offrit à Louis XIV « pour prendre Dôle avec des mots, » et comment il y réussit. Le comte s’approche d’urne porte; on lui crie de s’éloigner; il s’éloigne un nstant et revient. Un soldat le couche en joue. Il répond à la menace par une plaisanterie. Le soldat relève son arme ; il lui répugne de tirer sur un homme si singulièrement brave. Quelquesuns de ses camarades arrivent ; ils trouvent le spectacle et l'homme amusants; pendant quatre heures ils font assaut de quolibets ; Thomme leur tient tête à tous. Il a soif ; il récompense magnifiquement celui qui lui donne à boire. Enfin un tambour lui ouvre la porte ; il se fait mener aux principaux bourgeois, il les embrasse comme de vieilles connaissances; il se nomme; il exalte la puishance du roi, ses vertus magnanimes et sa redoutable colère ; il peint les horreurs de l’assaut et ses suites : « N'est-ce pas, s’écrie-t-il, une épouvantable opération que d’être passé tout vif au fil de l’épée ? Et comme Besançon se réjouira de la prise, de la ruine de Dôle ! » Le comte s’arrête ; il a touché juste ; les Dôlois ont quelque courage ; mais ils ont, avant tout, la haine de Besançon. L’idée de voir ti ansférer à cette rivale odieuse leurs privilèges et leur parlement les émeut; ils demandent à délibérer, le lendemain ils capitulent. Le comte de Grammont a tenu su promesse. Voilà encore une scène de comédie.
Molière, u ayant à montrer que le côté vicieux et dégradé des personnages de cette sorte, n’atiénue rrFiT7-rre-fairWcuhé'^^o~^ sion aux puissances qu’il fronde. Il attaque Ir noblesse <îé~ cour aussi franchement qu’il a attaqué, la nablass.e provinciale. Dorajptëj dans son genre, est une peinture aussi vigoureuse que M. de Soienville ou M. de Pourceaugnac. On s^esTTLOïïTré'~1ïé“Tàr^ poète; on a eu peine à s’expliquer coinnieiït Ta' basscsTô'^üiT'Tei
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caractère pris dans la classe la plus élevée de la société n’indisposa pas le roi. Mais qui croirait que Jean-Jacques Rousseau et d’autres critiques après lui ont pu trouver là un sujet de blâme?
Que n’eût-on pas dit si Molière s’était borné à railler les hobereaux ridicules, les sots campagnards, dont il n’y avait rien à craindre? On n’eut pas manqué de lui en faire un crime. On l’eût accusé a de sacrifier aux plaisirs d’une cour voluptueuse et élégante les vieilles mœurs, les manoirs gothiques, les petites villes ombrageuses et mécontentes. » Ne laissant aucun prétexte à cette accusation, Molière va plus loin dans la satire contre les familiers de Versailles qu’il n’a éfé contre les nobliaux obscurs. On est donc obligé de reconnaître qu'il embrasse la société entière dans sa raillerie impartiale.
Jean-Jacques Rousseau voit les choses tout autrement; «Quel est le plus blâmable, s’écrie- t-il dans une saillie de son humeur sophistique, quel est le plus blâmable, d’un bourgeois sans esprit et vain, qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe ? Dans la pièce, ce dernier n’est-il pas l’honnête honune ? n’a- t-il pas p^our lui l’intérêt? et le public n’applaudit-il pas à tous les tôïïfs qu’il fait à l’autre ?» Ce sont là autant d’affirmations évidemment contraires à la vérité. De ce qu’on n’est pas fâché que M. JourdainTsbit puni, il ne s'ensuit pas qu’on estime le chevalier d’industrie qui l’exploite. Si M. Jourdain fait rire à ses dépens, c’esVdu mépris qu’on éprouve pour ce comte qui a ses entrées chez le roi, et le public est tout à fait d’accord avec madame Jourdain, lorsqu’elle lui dit : « Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. »
Quant à la fnarquise Dorimène, c’est une des silhouettes les plus fines et les plus vraies qu’ait dessinées Molière. Elle reçoit les cadeaux de Dorante avec toute l’innocence du monde; elle est comme l’hermine sans tache dans cette réunion composée d’un gentilhomme escroc et d’un vieux fou amoureux. Est-il bien probable, cependant, que son illusion soit réellement aussi complète ? que ses regards ne devinent rien de suspect? C’est difficile à croire. Mais la marquise Dorimène est une veuve et elle a l’expérience du monde. Elle sait qu’il ne faut pas trop approfondir les choses qui plaisent; elle ne les voit que du côté favorable où on les lui montre. En épousant Dorante, elle n’ignore pas ce qu’elle fait autant qu’on pourrait le croire. Mais elle ne tient pas sans doute à en connaître davantage, quelles que soient ses raisons pour cela. C’est un problème assez irritant que nous offre ce personnage, et volontiers l’imagination composerait tout un roman avec la marquise Dorimène.
La marquise Dorimène et madame Jourdain en présence l’une de l’autre, c’est le contraste le plus frappant qu’une société puisse présenter et que le théâtre ait jamais fait ressortir.
Prise au cœur même des mœurs contemporaines, la comédie du Bour<jeois gmtilhomme n’a point d’antécédents, et, pour cet ouvrage, la recherche des sources et des imitations est presque inutile. On a bien indiqué quelque rapport entre la première partie de la pièce et
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deux ou trois scènes des Nuées d’Aristophane ; le rapprochement offre peu d’intérêt ; il suffit qu’on le signale.
On a comparé encore madame Jourdain à Thérèse Pança, digne épouse de l’écuyer de Don Quichotte, et la comparaison mérite qu’on s’y arrête un peu plus. On n’a pas oublié sans doute l’entretien de Thérèse et de Sancho, au moment où celui-ci va partir pour la troisième fois : c< Sur ma foi, dit Sancho, si Dieu m’envoie quelque chose qui ressemble à un gouvernement, je veux, ma femme, marier notre Mari-Sancha en si haut lieu, qu’on ne puisse atteindre jusqu’à elle à moins de l’appeler Votre Seigneurie. — • Oh! pour cela non, Sancho, répondit Thérèse; mariez -la avec son égal, c’est le plus sûr. Si vous la faites passer des sabots aux escarpins, de la jaquette de laine brune aux vertugadins et aux robes de soie ; si d’une Mariette qu’on tutoie, vous faites une belle dame qu’on traite de Doha et de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y reconnaîtra plus, et à chaque pas elle fera mille sottises qui montreront la trame de sa toile grossière et rustique. — Tais-toi, sotte, dit Sancho; tout cela sera l’affaire de deux ou trois ans; après quoi, l’aisance et l’air de dignité lui viendront comme de cire. — Proportionnez-vous, Sancho, à votre état, répondit Thérèse, et ne cherchez pas à vous élever trop haut. Certes, oui, ce serait gentil de marier notre Mari-Sancha à quelque méchant hobereau, à quelque comte à trente-six quartiers qui, à la première fantaisie, lui chanterait pouille en l’appelant vilaine, fille de manant pioche-terre et de paysanne tourne-fuseau ! Non, mon ami ; non, non, ce n’est pas pour cela que j’ai, moi, élevé ma fille; chargez-vous, Sancho, d’apporter de l’argent, et quant à la marier, fiez-vous à moi, je m’en charge. Nous avons ici Lope Tocho, le fils de Juan Tocho, garçon Irais et gaillard que nous connaissons de longue date ; j’ai remarqué qu’il ne regarde pas la petite d’un mauvais œil. Avec celui-là, qui est notre égal, elle sera bien mariée ; nous, ne la perdrons jamais de vue ; nous vivrons tous ensemble, pères et enfants, gendre et petits-fils, et la bénédiction de Dieu sera sur nous tous. Mais n’allez pas, vous, me la marier dans vos capitales et dans vos grands palais où personne ne l’entendra, où elle ne s’entendra pas elle-même... » Lisez tout ce cinquième chapitre de la seconde partie du Don Quichotte, et vous pourrez suivre le développement de deux caractères analogues plutôt que semblables.
Citons aussi pour mémoire l’hypothèse qui assigne à monsieur Jourdain un modèle vivant que Molière aurait eu sous les yeux. « Il y a des gens de ce temps- ci, dit Griinarest, qui prétendent que Molière ait pris l’idée du Bourgeois gentilhomme dans la personne de Gandouin, chapelier, qui avait consommé cinquante mille écus avec une femme que Molière connaissait, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu’il avait à Meudon. Quand cet homme lut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui était procureur, et de meilleur sens que lui^ n’ayant pas voulu entrer dans son sentiment, cet oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut pas :
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mais on fit enfermer ce fou h Cliarenton, d’où il se sauva par-dessus les murs. » Auger repousse avec raison une supposition si vaine. (( Cette fureur de mettre des noms aux portraits du théâtre appartient à ces fureteurs d’anecdotes, qui, trop préoccupés du futile objet de leur recherches, sont incapables de concevoir les procédés du génie comique. Cent mille bourgeois, peut-être, étaient atteints de la manie de s’élever au-dessus de leur condition. De cette foule de sots, Molière fit un seul homme, qu’il appela monsieur Jourdain; et, loin que, dans cet homme, le public vît le chapelier Gandouin, il n’y eut peut-être pas un seul spectateur qui n’y aperçût quelqu’un de son voisinage ou de sa connaissance. »
Un intermède de la pièce, la réception de monsieur Jourdain au grade de mamanvucki, appelle particulièrement l’attention sur les circonstances qui ont pu donner prétexte à une conception si étrange et si inattendue. Voici Texplication qu’on trouve à ce sujet dans une Vie de iVIoliêre écrite par un anonyme i en 17.24 : « Un ambassadeur de la Porte Ottomane vint à la cour de France. Le roi, qui aimoit à briller, lui donna audience avec un habit superbe, tout chargé de pierreries. Cet envoyé, sortant des appartements, témoigna de l’admiration pour la bonne mine et l’air majestueux du roi, sans dire un seul mot de la richesse des pierreries. Un courtisan, voulant savoir ce qu’il en pensoit, s'avisa de le mettre sur ce chapitre, et eut pour réponse qu’il n'y avoit rien là de fort admirable pour un homme qui avoit vu le Levant. « Quand Sa Hau- « tesse sort, ajouta l’ambassadeur, la housse de son cheval porte « plus de pierreries qu’il n’y en a sur l’habit de Sa Majesté. » Les adorateurs du demi-dieu se sentirent blessés de cette réponse ; Colbert, s’entretenant avec Molière à ce propos, lui demanda s’il ne seroit pas possible de rabattre l’orgueil du mécréant. Molière accepta la mission ; c’est dans ce but qu’il imagina, de concert avec Lulii, l’extravagante cérémonie où il a caricaturé l’étiquette asiatique et les rites de l’Alcoran. L'ambassadeur, qu’on vouloit mortifier par ce spectacle ridicule, en fit une critique fort modérée : il trouva seulement à redire qu’on donnât la bastonnade sur le dos au lieu de la donner sur la plante des pieds, comme c’est l’usage. » Ou nous nous trompons bien, ou la riposte de Son Excellence turque, si elle avait réellement eu lieu, serait partie d’un esprit moins naïf et plus malicieux qu’on a l’air de le supposer communément; et, dans cette circonstance, Moiière, qui jouait monsieur Jourdain, n’aurait pas eu, comme on dit, le dernier mot. Avons-nous besoin d’avertir que toute cette histoire anecdotique est loin d’offrir de suffisantes garanties d’authenticité? Ainsi, l’on voit bien qu’au printemps de cette année 1670 un e>:ivoyé extraordinaire du Grand Seigneur, que la Gazette nomme Muta Ferraca, fut reçu à Paris; mais ce ministre de la Porte était parti le 29 mai, et il n’avait pas eu de successeur immédiat.
1. Cet auteur anonyme est, selon Bruys, Bru zen de La Martinière.
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D’après ie témoignage du chevalier d’Arvieux, c’est le roi lui-même qui aurait eu l’idée de mettre les Turcs sur la scène. « Sa Majesté m’ordonna, dit-il ^ de me joindre à MM, de Molière et de Lulli, pour composer une pièce de théâtre où Ton pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turc? i l’arrivée de l’ambassadeur turc à Paris étoit toute récente). Je me rendis pour cet effet au village d’Auteuil, où M. de Molière avoit une maison fort jolie. Ce fut lâ que nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l’on voIy dans les OEuvres de Molière, sous le titre de Bourgeois gentilhomme. » Le chevalier d’Arvieux avait séjourné douze ans dans les Échelles du Levant; il avait, en 1608, négocié avec le dey de Tunis un traité qui rendit à la liberté trois cent quatre-vingts esclaves français; et, en 107 2, il fut encore envoyé à Constantinople, où il contribua efficacement comme ihterprète à la conclusion d’un traité avec Mahomet IV ; il connaissait parfaitement les langues turque et arabe. C’est donc à cette connaissance qu’il aurait dû de collaborer avec Molière et Lulli : il aurait fourni quelques-uns des détails de la cérémonie, quelques mots des langues turque et arabe qui y sont employés. Ainsi entendue, sa collaboration est tout à fait admissible.
L’ancienne critique trouvait beaucoup à dire à cette mascarade elle la jugeait trop bouffonne, burlesque, impossible. On est moins rigoureux aujourd’hui. On a appris à mieux goûter cette verve folle, cette fantaisie étourdissante, ces ébats où la farce, emportée par le rire, ne garde plus de mesure et se perd dans un surcroît d’inventions comiques qui vont renchérissant les unes sur les autres. C’est par là que Molière rivalise avec les théâtres plus libres que nous connaissons, et rejoint notamment le fantasque et hyperbolique Aristophane.
Au reste, cette bouffonnerie excessive n’était pas si éloignée de la vraisemblance qu’elle nous le paraît à présent. L’histoire de cette épo [ue devait fournir à Molière la plus singulière justification. L’abbé de Saint-Martin, qui employa une partie de sa fortune à orner la ville de Caen de plusieurs monuments utiles, et entre autres de fort belles fontaines^ porta la crédulité aussi loin que monsieur Jourdain, puisqu’il s’imagina que le roi de Siam, ayant lu ses ouvrages, l’avait élevé à la dignité de mandarin, et qu’il fut reçu avec des cérémonies plus bizarres encore que celles du Bourgeois gentilhomme. Le crédule abbé resta toute sa vie persuadé qu’il était mandarin de Siam, et marquis de Miskou à la Nouvelle- France^ ; et il ne manquait jamais de joindre tous ces titres à sa signature. Cette grande réception se fit à Caen en 1686, c’est-à-dire