‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 40 sur 122 · ACTE ;/I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE ;/I, SCENE III

voudrois bien savoir ce que vous pensez faire d’un maître à danser, à l’âge que vous avez.

NICOLE

Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciciner tous les carriaux de notre salle.

MONSIEUR JOURDAIN

Taisez-vous, ma servante et ma femme.

MADAME JOURDAIN

Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n’aurez plus de jambes ?

NICOLE

Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?

MONSIEUR JOURDAIN

Taisez-vous, vous dis-je : vous ôtes des ignorantes Tune et l’autre; et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.

MADAME JOURDAIN

Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d’être pourvue.

MONSIEUR JOURDAIN

Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle, mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.

NICOLE

J’ai encore? ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie.

MONSIEUR JOURDAIN

Fort bien. Je veux avoir de l’esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens.

MADAME JOURDAIN

N’irez-vous point, l’un de ces jours, au collège vous faire donner le fouet, à votre âge?

MONSIEUR JOURDAIN

Pourquoi non? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le monde , et savoir ce qu’on apprend au collège ! ^

NÏC OL E.

Oui, ma foi, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite.

MONSIEUR JOURDAIN

Sans doute.

1. « La sotte chose, dit Montaigne, qiCun vieillard abécédaire! On peut coiiti- V nuer en tout temps l’estude, non pas resclioîage. »

MADAME JOURDAIN

Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison !

MONSIEUR JOURDAIN

Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j’ai honte de votre ignorance, (a madame Jourdain.) Par exemple^ savez-vous, vous, ce que vous dites à celte heure ?

MADAME JOURDAIN

Oui. Je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.

^ MONSIEUR JOURDAIN

Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites ici.

MADAME JOURDAIN

Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.

MONSIEUR JOURDAIN

Je ne parle pas de cela, vous-dis-je. Je vous demande, ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cette heure, qu’est-ce que c’est?

MADAME JOURDAIN

Des chansoas.

MOMSIEUR JOURDAIN.

Hé ! non, C3 n’est pas cela. Ce que nous disons tous doux, le langage qu'^ nous parlons à celte houre.

.Hé bien ?

MONSIEUR JOURDAIN

Comment est-ce que cela s’appelle ?

MADAME JOURDAIN

Cela s’appelle comme on veut l’appeler.

MONSIEUR JOURDAIN

C’est de la prose, ignorante.

MADAME JOURDAIN

De la prose ?

MONSIEUR JOURDAIN

Oui, de la prose. Tout ce qui est prose n’est point vers ; et tout ce qui n’est point vers est prose. Heu ! voilà ce que c’esc que d’étudier, (a Nicole.) Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire U.

^ NICOLE

Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN

Oui. Qu’est-ce que tu fais quand tu dis un U ? "

Page 1