‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 41 sur 122 · ACTE IIJ, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE IIJ, SCÈNE

NICOLE

Quoi?

Dis un peu U, pour voir.

NICOLE

Hé bien ! U.

MONSIEUR JOURDAIN

Qu’est-ce que tu fais?

NICOLE

Je dis U.

MONSIEUR JOURDAIN

Oui ; mais quand lu dis U, qu’est-ce que (u fais?

NICOLE

Je fais ce que vous me dites.

MONSIEUR JOURDAIN

Oli! l’étrange chose que d’avoir affaire à des bétes! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’eu haut de celle d^en bas; U, vois-tu? je fais la moue : U.

NICOLE

Oui, cela est biau.

MADAME JOURDAIN

Voilà qui est admirable!

MONSIEUR JOURDAIN

C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA.

Qu^’est-ce que c’est donc que ce galimalias-là?

NICOLE

De quoi est-ce que tout cela guérit?

MONSIEUR JOURDAIN

J’enrage, quand je vois des femmes ignorantes.

MADAME JOURDAIN

Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-là, avec leurs fariboles.

NICOLE

Et surtout ce grand escogriffe de maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.

MONSIEUR JOURDAIN

Ouais! ce maître d’armes vous tient au cœur! * Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure, (ii fait apporter de^r iieurets, et en donne un à Nicole.) Tiens, raisoii démonstrative. La

*Var. Ouais! ce maître dCavmf-s vous tient bien au cœur! (IG82).

ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a qu’à faire cela, et, quand on pousse en tierce, on n^a qu’à faire cela. Voilà le moyen de n’etre jamais tué ; et cela n’est-il pas beau, d’être assuré de son fait quand on se bat contre quelqu’un? Là, pousse-moi un peu, pour voir.

Hé bien ! quoi ! (Nicole pousse plusieurs coups à monsieur Jourdain.)

MONSIEUR JOURDAIN

Tout beau ! Holàl ho ! Doucement. Diantre soit la coquine!

NICOLE

Vous me dites de pousser.

MONSIEUR JOURDAIN

Oui ; mais tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.

MADAME JOURDAIN

Vous ôtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies ; et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.

MONSIEUR JOURDAIN

Lorsque je hante la noblesse, je fais paroître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.

MADAME JOURDAIN

Çamon ^ vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte dont vous vous êtes embéguiné!

MONSIEUR JOURDAIN

Paix; songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une personne d’importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l’on considère à la cour, et

1. Çamon, abrégé de ce a mon. On disait aussi et plus ordinairement : c'est mon.'' « Un médecin \antoit à Nicoclès son art estre de grande autorité : Vraiment, c’est mon, dict Nicoclès, qui peult impunément tuer tant de gens. » (Moa- TAiGNB, livre II, ch. 37.)

Ardez, vraiment c’est mon, on vous l’endurera!

(Corneille, la Galerie du Palais, IV, xii.)

On disait encore : assavoir mon, savoir mon; ce fais mon, etc.

Ces diverses manières de parler se résument dans l’emploi de mon comme particule affirmative; les étymologistes se sont donné carrière à ce sujet et ont expliqué fort diversement l’origine de cette expression, qui fut en usage jusqu'au xviu® siècle. On admet généralement aujourd’hui que mon était une transformation du ;awv grec et du num latin, gardant de l’un et de l’autre un sens moitié interrogatif et moitié affirmatif. Si l’on veut connaître ce qui a été écrit de plus satisfaisant et de plus complet sur ce point de linguistique, oa consultera le Lexique de la langue de Molière, par F. Génin, page 47 ; çt 1@ Lexique de la langue de Corneille, par F. Godefroy, tome II, page 55.

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