‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 81 sur 122 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

ciei^; et, comme il se connoissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l’argent.

MONSIEUR JOURDAIN

Je suis ravi de vous connoître, afin que vous rendiez ce lémoignage-là, que mon père étoit gentilhomme.

COVIELLE

Je le soutiendrai devant tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN

Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène?

Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le monde,

MONSIEUR JOURDAIN

Par tout le monde?

COVIELLE

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN

Je pense qu’il y a bien loin en ce pays-là.

^ COVIELLE

Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours; et, par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

MONSIEUR JOURDAIN

Quelle ?

COVIELLE

Vous savez que le fils du Grand Turc est ici?

MONSIEUR JOURDAIN

Moi? Non.

COVIELLE

Gomment! il a un train tout à fait magnifique; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.

MONSIEUR JOURDAIN

Par ma foi, je ne savois pas cela.

Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.

MONSIEUR JOURDAIN

Le fils du Grand Turc?

COVIKLLE.

Oui ; et il veut être votre gendre.

MONSIEUR JOURDAIN

Mon gendre, le fils du Grand Turc?

COVIELLE

Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler onch alla moustaph gidelam amanahem varahim ousserc carbulath ^ c’est-à-dire : iN’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de monsieur Jourdain, gentilhomme parisien?

MONSIEUR JOURDAIN

Le fils du Grand Turc dit cela de moi?

COVIELLE

Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement, et que j’avois vu votre fille : Ah! me dit-il, marahaba sahem! c’est-à-dire : Ah! que je suis amoureux d’elle 1

Marababa sahem veux dire : Ah! que je suis amoureux d’elle?

COVIELLE

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN

Par ma foi, vous faites bien de me le dire ; car, pour moi, je n’aurois jamais cru que marababa sahem. eût voulu dire : Ah! que je suis amoureux d’elle! Voilà une langue admirable que ce turc !

COVIELLE

Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?

MONSIEUR JOURDAIN

Cacaracamouchen? Non.

COVIELLE

C’est-à-dire : Ma chère âme.

I. Molière, qui se serait donné une peine très inutile en se procurant des phrases correctes et significatives, a pris la plupart de ces prétendus mots turcs dans une comédie de Rotrou, intitulée la Sœur. On gouiTait, cependant, en distinguer quelques-uns qui semblent se rapprocher de mots turcs ou arabes défigurés par une très vicieuse orthographe ; ainsi, icciam (peut-être actchem ou, par une mauvaise prononciation, aclcham) qui jignific : mon argent; Alla 1 probablement AZ/aA), qui signifie : Dieu ; J/ons/nynVrt, f|u est le nom propre Àloustapha, et gideliim [yuidélum)^ qui veut dire : allons-nous-en.

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