SCÈNE IV Les Mêmes, ROGER, puis MAURICE
ROGER
Madame a sonné ?
ÉTIENNETTE, du coin de la cheminée.
Introduisez monsieur l'abbé.
HEURTELOUP *, qui s'était assis pendant cette scène sur le sopha de droite, se levant vivement et saisissant au passage son chapeau qu'il avait déposé lors de son entrée sur la petite table près du paravent.
Eh! là, attendez! attendez! que je m'évapore!
G. 1, à la cheminée, — Et. 2, au-dessus de la cheminée, — P. 3, au coin droit du carapé, — Gl. 4 et la Gh. 5, — H, 6, sur le sopha.
LA GIIOUTE.
Bon, va!
HEURTELOUP, à la Choute.
Quand Maurice s'en ira, tu viendras me prévenir.
LA CHOUTE
Entendu !
HEURTELODP» sur le pas de la porte de droite, à Roger sur le seuil de celle du fond.
Vous pouvez introduire.
Il sort.
ÉTIENNKTTE.
C est ça. (sortie de Roger. — Descendant légèrement vers les trois femmes.) Et VOUS, je VOUS en prie,
observez-vous surtout... de la tenue... songez que vous n'avez pas affaire à un gigolo. . .
TOUTES, sur le ton ennuyé dont on accueille une recommandation superflue.
Mais oui, mais oui !
ÉTIENNETTE
Que monsieur l'abbé ignore tout de moi ; que s'il se doutait jamais... !
PAULETTE
Allons, voyons, tout de môme, il ne s'imagine pas être chez une chanoinesse !
RUo passe à droite.
ÉTIENNETTE
Il ne s'imagine rien du tout! son esprit
ig-norc tellemont le mal qu'il ne lui arrive même pas de le soupçonner.
G LÉO, un peu vexée.
« Le mal, le mail... » Tu es toujours à parler du mail vraiment, de quoi avonsnous l'air ? C'est vrai, ça !
ÉTIENNETTE
Allons, voyons, Cleo, tune vas pas...! (sans
transition, en voyant entrer Maurice introduit par Roger — lemontant vivement entre la cheminée et la table, pour s'élancer à sa rencontre.) Ah ! mOUsieur l'abbé...
quel plaisir de vous voir !...
MAURICE, s'arrêtant, un peu interdit.
Oh! madame, vous avez du monde; si j'avais su!... vraiment, je suis indiscret!
ÉTIENNETTE
Indiscret, vous, monsieur l'abbé !
PAULETTE, remontant légèrement vers Maurice.
C'est nous qui sommes indiscrètes, mais nous n'avons pas voulu nous en aller, monsieur l'abbé.
En ce disant elle esquisse une révérence. CI.ÉO, même jeu que Paulette.
Nous avions un si grand désir de vous connaître, monsieur l'abbé I
Elle fait la révérence.
LA GHOUTE, même jeu.
Xotre amie Etiennette nous a fait un tel élog-e de vous, monsieur l'abbé 1
Révérence,
MAURICE, qui est descendu peu à peu en scène suivi d Etiennette.
Oh ! mesdames.
GUÉRASSrx, de la cheminée.
Voilà un accueil qui doit rassurer vos scrupules, monsieur l'abbé.
MAURICE, allant serrer la main à Guérassin.
On n'est pas plus aimable que ces dames. Votre serviteur, monsieur Guérassin !
GUÉRASSIN, gaîment avec une courbette comique.
Mais... nous en sommes un autre, monsieur l'abbé.
ETIENNETTE *, présentant.
Mesdames Paulette de Vermandois et Cleo de... de Montespan.
Les deux femmes font une profonde révérence. MAURICE, s'inclinant, et galamment.
Ah ! mesdames voilà des noms qui appartiennent à l'histoire.
* G. 1, à la cheminée, — M. 2, — Et. 3, — la Ch. 4, un peu au-dessus des autres, — Cl. 5, — P. 6.
GUÉRASSIN, à part.
Ils n'appartiennent même qu'à elle.
Et... (voyant la Choute un peu remontée, lui faisant de la tête signe d'avancer.) une pPtitC amie à
nous. Simonne Clovisse; dans l'intimité « La Choute ».
MAURICE
De mieux en mieux, un nom de roi, maintenant.
LA CHOUTE, bien espiègle.
Quoi? « La Choute? »
MAURICE
Non, Clovis.
LA CHOUTE
Oh! de mollusque plutôt : ça s'écrit deux S-E.
MAURICE, un peu interloqué.
Ah?... Ah?
LA CHOUTE
On n'est pas ambitieuse!
ÉTIENNETTE
Et maintenant, mes amies, vous le connaissez, mon sauveur ; celui à qui je dois d'être près de vous en ce moment.
MAURICE, modestement.
Oh t madame !
164 LE BOUHGKOX
PAULETTE
Oui, oli! Etiennette nous a dit! vous avez montré un courage I
MAURICE, protestant.
Oh!
CLÉO
Si, si ! il paraît que vous avez été sublime.
ETIENNETTE, avec admiration.
S'il a été sublime !
Elle remonte légèrement jusqn an coin droit du canapé. LA CHOUTE.
Que vous avez affronté les courants les plus dangereux.
MAURICE
Mais non. mais non I quelle exagération ! j'avais un bain à prendre, je l'ai pris ; voilà tout!
TOUTES, se pâmant.
Ah!
PAULETTE
Quelle simplicité dans le dévouement!
LA CHOUTE
C'est un héros !
CLÉO et PAULETTK.
Un iiéros !
ETIENNE rTIÎ, conlirmnnt l 'expro-^sion.
Un héros.
MAURICE, tout confus.
Mais je vous en prie, mesdames, je vous en priel
LA. CHOUTE, bas aux deux femmes, avec orgueil.
Et dire que c'est mon cousin par alliance !
MAUUIGE.
D'ailleurs je n'étais pas seul ; et M. Guérassin ici présent...
GUÉRASSIN, bien modeste.
Oh! moi... sur le rivage!
ÉTIENNETTE
Oui, demandez-lui donc s'il se serait mis à l'eau, lui, pour me sauver, (.v cuérassin.) Car enfin, pourquoi ? pourquoi ne t'es-tu pas mis à l'eau?
GUÉRASSIN, très bon enfant.
J' sais pas nager.
ÉTIENNETTE
En voilà une raison !
MAURICE? avec un sourire d indulgence.
Oh! si madame, c'en est une. Et puis enfin il faut être juste : sans monsieur Guérassin qui m'a signalé le danger que vous couriez, je ne me serais certainement pas aperçu...
GUiLrASSIN, saisissant la balle au bond.
Ah! je ne suis pas fâché!... car enfin, c'est moi, le monsieur qui courait en tous sens en criant: « Au secours au secours! il y a une femme qui se noie ».
LA G HOU TE
Eh ! hen quoi ! C'est pas sorcier !
GUKRASSIN.
C'est pas sorcier ; mais fallait y penser.
KTIENXETTE, brusquement.
Oh! Mais je vous en prie, monsieur l'abbé, vous restez là debout !
Tout en parlant elle a gagné jusqu'à la bergère près do la cheminée, en faisant le tour au-dessus de la table. ^ I PAULETTE, ailant chercher le tabouret de droite et = I le rapportant.
C'est vrai, un siège pour monsieur l'abbé.
LA GHOUTE, allant chercher la chaise à droite de la table.
Tenez, monsieur l'abbé, prenez donc l.icette chaise.
G LÉO, qui est allée prendre le fauteuil près du paravent.
Non, ce fauteuil plutôt, monsieur l'abbé ! vous serez mieux.
Toutes trois rangées en demi-cercle lui présentent chacune son lueublc qu'elles ticiaenl à hauteur de poitriac.
ÉTIEXNETTE, agaoeje de tant de zèle de leur part, sur un ton un peu sec.
Laissez donc! laissez donc!... (sur un ton plus
impératif.) LaisSOZ I
LKS XaOIS FEMMES, interloquées.
Ah?
ÉÏIENNETTE, sur un ton plus doux, et tout en avançant la bergère avec l'aide de Uuérassin.
Voici le fauteuil qu'atiectionne JNI. l'abbé! Je commence à connaître ses goûts!
Les femmes toutes déconfites ont été remettre les meubles à leur place primitive. Guérassin qui est resté au-dessus de la bergère après 1 avoir avancée, remonte au-dessus de la table. Étiennette descend au fauteuil face à la bergère de Maurice et s'assied.
MAURICE;, assis.
Oh ! vraiment, mesdames, je suis confus !
PAULETTE, revenant vivement.
Mais comment donc M. l'abbé.
GLÉO, id.
j I Mais c'est bien le moins M. l'abbé.
W\ LA GHOUTE, id.
H j Oh I M. l'abbé nous sommes trop heureuses.
l'abbé.
Oh! mesdames...
LA GHOUTE,
Vous êtes bien, Monsieur l'abbé?
MAURICE
Mais, comment donc...
PAULETTE, près du canapé au-dessus de Cleo.
Vous ne désirez pas un tabouret ?
MAURICE
Madame I je vous en prie.
CLÉO, se précipitant et presque à genoux pour ramasser le coussin qui est sous le canapé.
Ou ce coussin sous vos pieds ?
MAURICE
Mais non, mais non!... oh! vraiment, mesdames... I
Ces trois répliques des trois femmes tant elles sont empressées, doivent arriver l'une sur l'autre sans attendre les réponses de Maurice qui doivent être piquées dans le dialogue. — Cleo, au refus de Maurice, a remis le coussin sous le canapé. ÉTIENNETTE.
Vous ne direz pas qu'on n'est pas heureux de vous gâter, monsieur l'abbé.
Oh! madame, je ne sais comment remercier; je suis confus !
Les trois femmes se sont assises, la Ghoute sur le tabouret de gauche, Gléo et Paulette sur le canapé, la première à gauche, la seconde à droite.
GUÉRA.SSIN, qui est descendu à droite du canapé.
Le fait est qu'il y a long-temps que je viens ici; jamais on n'en a fait le quart pour moi.
PAULETTE
Oh ! ben, tiens, toi I
LA GHOUÏE.
Tu n'es pas ecclésiastique, toi !
GUÉRASSIN, s'inclinant devant l'argument.
Xon!... <;a c'est vrai!
G LÉO, très femme du monde, à Maurice.
C'est si rarement qu'il nous est donné de converser avec un fils de l'Eglise...
GUÉRASSIN, à part.
Ouh! là!
PAULETTE, sur le même ton que Gléo.
Que c'est une joie pour nous, M. l'abbé.
MAURICE, tout eu s'inclinant légèrement.
Vraiment ?
LA GHOUTE, avec beaucoup de tenue.
Il y a des moments où on en a jusque là des laïques.
PAULETTE, les yeux au ciel.
Ah! la religion!
MAURICE
Vous l'aimez?
GLÉO, lyrique.
Ah ! oui ! . . . la messe, la messe surtout ! . . .
PA.ULETTK, sur le même ton lyrique.
En musique !
LA CHOUTE, id.
Celle (le onze heures... à la Madeleine.
PAULETTE, id.
C'est la plus eliic !
GLÈO. avec une légère moue.
Oui... (Changeant de ton.) Eli! bien, nOU!...
non moi, celle qui me touche davantage, (s'agrippant le cœur.) ccllc qui me prend là : ce n'est pas cette messe mondaine, élégante, et qui ressemble à un spectacle; non : (sentimentale.) c'est la messe toute simple, dans une pauvre église de village.
Combien vous êtes dans le vrai.
PAULETTE et LA GHOUTE, vivement, ne voulant pas ètiC en reste.
Oh! mais nous aussi! nous aussi!
GUÉUASSIX, à part.
Tiens, parbleu!
GLÉO.
Est-ce l'humilité du saint lieu? est-ce le recueillement qui y règne? je ne sais pas; mais c'est plus fort que moi : mon cœur se gonfle, ma gorge se contracte... je pleure... comme un veau.
GUÉRASSIN, avec une commisération jouée.
Oh ! pauvre Cleo ! (Entre chair et cuir.) le retour à la nature !
MAURICE
Ah ! mesdames, cela réchauffe le cœur de vous entendre parler de la sorte! je vois que vous êtes de ferventes chrétiennes.
PAULETTE et GLÉO.
Si nous le sommes!
LA GHOUTE^ sentimentale et les yeux au ciel.
Et comment?
Ohl ça ne m'étonne pas d'ailleurs... Dans un milieu comme celui-ci !...
ÉTIENXETTS, s'inclinant, triï's touchée.
Oh ! monsieur l'abbé!
MAURICE
Ah! mesdames... je ne sais pas si vous avez des enfants...?
TOUTES TROIS, sursautant instinctivement.
Hein^
GLÉO, ne pouvant réprimer ce cri du cœur.
Ah ! non, alors !
LA CHOUTE, inconsidérément.
On fait attention.
MAURICE, bien naïvement.
A quoi ?
172 LE BOURGKON
LA GHOUTE, interloquée.
Hein? Comment?... mais à... à...
GLÊO, vivement.
Aux commandements !
LA GHOUTE et PAULETTE, vivement.
Voilà! oui, voilà I
ÉTIENNETTE, vivement.
Ohl... Ces demoiselles ne sont pas mariées?
TOUTES
Euh! Non !... non... nous ne... non.
MAURIGK, au comble de la confusion.
Oh!... oh! je suis confus...! vous êtes encore jeunes filles.
TOUTES, ne sachant que répondre.
Hein? Oli!... euh...!
LA GHOUTE, ne trouvant pas de meilleure explication.
Nous... nous ne sommes pas mariées.
GLÉO et PAULETTE.
Nous ne sommes pas mariées.
GUÉRASSI.V^ avec un sérieux comique.
Elles ne sont pas mariées !
MAURICE, ne sachant comment s'excuser.
Oh! mesdemoiselles et moi qui vous tiens des propos...! (Brusquement.) Je ne vous ai pas choquées ?
TOUTKS.
Du touti Du tout!
GUÉRASSIN, comme procôdemment.
Du tout ! Du tout !