‹ Le bourgeon; comédie en trois actesChapitre 56 sur 62 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

MAURICE, puis ÉTIENNETTE, puis LA MARIOTIE, puis HUGUETTE.

Maurice regarde partit- le curé, puis gagne rapidement, d'un pas léger, la porte donnant sur la ruelle.

MAURICE, ouvrant la porte et du seuil faisant signe à l'extérieur.

Entre !

Il gagne la gauche.

ÉTIENNETTE, entrant et marchant à sa suite.

Ah! ça, m'expliqueras-tii ce que tout cela signifie?... et ce que tu manigances?

MAURICE, (l) pivotant sur lui-même et très gamin, tout en lui prenant gentiment les épaules entre les deux mains.

ïaratata ! inutile, madame... Je ne vous dirai rien tant que je ne jugerai pas le moment venu. Vous m'avez promis de ne pas m'interroger, de vous en rapporter à moi, vous êtes à ma discrétion.

Il l'embrasse dans le cou.

ÉTIENNETTE

Quel enfant lu fais. Je ne te reconnais pas.

MAURICE

Mais je ne me reconnais pas moi-même.

Il me semble que j'ai des années de jeunesse en retard, que j'existe pour la première fois. Assez longtemps j'ai vécu comprimé dans ma chrysalide, j'ai besoin d'étendre mes ailes et de voler éperdument. J'ai besoin de mon âg-e, j'ai besoin de vivre, j'ai besoin d'aimer.

ÉTIEXNETTE.

Qu'il est loin le petit séminariste, à la soutane noire, dont le rigorisme m'imposait, dont la pureté me troublait!

MAURICE

Qu'il est loin l'être de vanité qui s'imaginait avoir en lui toutes les vertus du sacrifice ! Il a suffi d'un sourire de femme pour le ramener à la réalité et lui montrer qu'il n'était qu'un homme.

ÉTIENXETTE.

Regretterais-tu quelque chose ?

Ai-je l'air de quelqu'un qui éprouve des

Il l'embrasse dans le cou.

regrets ?

272 LE BOUIUJEONJ

LA MARIOTTE, arrivant de jrauche, deuxième plan, avec des artichauts à la main et apercevant Maurice qui a fini d'embrasser Étiennette — avec force courbettes.

Oh! monsieur l'abbé, vousl

MAURICE, tout près d'Étiennette et au-dessus d'elle — bien brutalement.

Bonjour, la Mariotte !... Je vous présente ma bonne amie.

LA MAHIOTTK, qui déjà s'inclinait, su sautant scandalisée.

Jésus-Maria! Est-ce VOUS, monsieur l'abbé, qui parlez ainsi ?

MAURICE, marchant sur elle, ce qui la fait reculer cpouvantôe.

Ah! c'est qu'il y a du nouveau, la Mariotte ! beaucoup de nouveau 1 et je suis un vil pécheur comme tous les autres.

LA MARIOTTE, qui est arrivée ainsi jusqu'au pied du perron, «'abritant le visage de son coude levé comme pour se garer de Maurice qui la poursuit sans merci.

Mon Dieu, mon Dieu ! monsieur l'abbé est possédé du démon !

Elle se signe avec un de ses artichauts et se précipite affolée dans le presbytère.

MAURICE, ravi de l'effet obtenu, se laissant tomber dans le fauteuil qui est devant la table, et s'3' carrant.

Voilà : je l'ai scandalisée, la Mariotte!

ÉTIENNETTE

Tu te fais un jeu de ces choses aujour-

d'IiLii. Tu es bien comme ees petits collégiens tout fiers des premières grivoiseries qu'ils apprennent, qui les répètent à tout le monde pour bien montrer qu'ils ne sont plus innocents.

MAURICE

Tu crois ? c'est qu'en ellet je suis le collégien en vacances, lo petit soldat qui s'émancipe... (se levant, et allant à l' tiennette.) Si tU

voyais au régiment... ! les progrès que je fais...! Je commence à jurer, ma chère amie! je dis : « n(mi d'une pipe», « ventre de biche ». « mille tonnerres ».

ÉTIEXXETTE, se laissant tomber tout effarée sur le banc de 1 arbre.

Xon :' Et puis quoi ?

MAURICE

Oh! c'est tout! Merci: (Dévotement sincère.)

plus, ça offenserait le bon Dieu !

ÉTIENNETTE

A la bonne heure !

MAURICE, s'asseyant tout près d'elle, à sa d oite.

Ah! dis que tu n'es pas contente de nous sentir tous les deux ici?

ÉTIENNETTE

Chez le curé ?

374 LE BOURGEOM

MAURICE

Non, ici ! à PlouniJec ! où nous nous sommes vus pour la première fois.

ÉTIEXNKTTK, doucement émue.

C'est vrai, pourtant.

MAURICE, montrant l'océan.

Regarde-la, la grande verte, la vilaine qui a failli t'enlever à moi.

ÉTIENNETTE, corrigeant vivement.

Regarde-la, la grande verte, l'exquise, qui nous a donnés l'un à l'autre.

MAURICE

C'est vrai pourtant, je suis un ingrat.

(Envo3ant un baiser à l'océan.) TlCnS, l'd W.QT ! (A Ktien-

nette.) Tieus, toi !

11 1 embrasse.

ÉTIENNETTE, se laissant aller à la douceur do l'existence.

Ah ! qu'il serait doux, de vivre ici tous les deux, toujours.

MAURICE, vivement.

Oui ?... C'est ta pensée que tu dis là?

ÉTIENNETTE, comme dans un rêve,

(Dh! oui.

MAURICE

Et tu ne regretterais rien de ta vie do

Paris ? de ton passé ? tu ne regarderais jamais en arrière ?

ÉTIENNETÏK.

Tu sais bien qu'aujourd'hui, mon horizon, c'est toi.

MAURICE

Alors, si par hasard ce vœu se réalisait..?

ÉTIKNNETTE.

Quoi? vivre, ici, près de toi, toujours?

MAURICE

Oui, et régulièrement, légitimement.

ÉTIENNETTE, se levant, dos au public, et se reculant do Maurice.

Malheureux! Quels mots prononces-tu?

]Xe joue pas avec ces choses-là ; c'est mal !

Pourquoi pas? Est-ce que tu ne m'aimes pas ? Est-ce que je ne t'aime pas ?

ÉTIKNNETTE.

Moi ! moi ! après ce que j'ai été, après ce que tu m'as connue? voyons I

MAURICE

Tais-toi, tais-toi, tout cela est racheté ( tout cela est oublié !

27G l.E BOUIIGEON

ÉTIENNETTE, passant au 1.

Allons, allons! ne dis pas de folies!

MAURICE, vivement, comme pour lui complaire mais avec visiblement une arxiôre-ijensée dans la tête.

Eli bien! soit, mettons que c'est une folie ; je t'aime.

Ils se tiennent longuement enil)rassès. A ce moment, au fond, on voit paraitre Huguette à bic^xlette. Elle saule de sa machine, s apprête à entrer et soudain aperçoit le couple enlacé.

HUGUETTE, ne pouvant réprimer un cri de douloureuse surprise.

Ah!

MAURICE et ÉTIENNETTK, arrachés de leur étreinte par le cri d'Huguelte.

Qu'est-ce que c'est ?

HugUette ! (Il se précipite vers la grille en appelant.)

Huguette ! Huguette !

HUGUETTE, qui déjà a enfourché précipitamment sa bicvclette, se :^auvanl à toutes pédales pour dissimuler son trouble.

Oui, oui ! Tout de suite! je reviens! je reviens !

Elle a disparu par le fond droit.

MAURICE

Eh bien, qu'est-ce qu'elle a ? (Appelant.) iïuguette !

VOIX d'HUGUETTE, dans le lointain.

Oui.

MAURICE^ revenant à Étiennette.

Pourquoi se sauve-t-elle ?

ÉTIENNETTE

Bien sûr elle nous a vus et sa pudeur de jeune fille s'est effarouchée.

MAURICE

C'est donc un spectacle si effrayant que celui de deux êtres qui s'aiment?

ÉTIENNETTE

Non, devant la nature, mais oui do par le monde.

Eh bien, vive la nature! Je vous aime, madame!

ÉTIENNETTE

Et moi aussi, monsieur !

Maurice lui a pris la tête entre les deux mains et lui applique un long baiser sur les yeux. Sur ces deux dernières répliques, on a vu surgir la tète d'Huguette au-dessus du mur de droite.

HUGUETTE, avec un découragement navré.

Oh ! encore !

MAURICE, 1 entraînant doucement vers le presbytère.

Et maintenant, madame, vous allez me

faire le plaisir d'aller un peu vous rccuiliVr. Vous êtes tout ébouritl'ée.

ÉTIENXETTE.

Qu'est-ce que (;a fait !

MA.URIGE. faisant claquer sa langue contre ses dents pour la rappeler à 1 obéissance.

Tsse! tsse! je veux!... j'ai mes raisons... Dites que c'est de la vanité si vous voulez : je tiens à ce qu'on vous voie avec tous vos avantages.

ÉTIENNETTE

Enfant ! va !

L'un tenant la taille de l'autre, comme deux amants, ils sont entrés dans le presbytère. A peine ont-ils franchi le seuil de la maison, qu'Huguette qui ne les a pas perdus de l'œil, enjambe le mur, descend de long de l'échelle de fer fixée le long de la serre et gagne jusqu'à la fenêtre du presbytère pour épier le couple. Sa figure est mauvaise, ses traits sont contractés. Elle a un geste de rage. A ce moment paraissent sur la route l'abbé, la comtesse, le marquis, Eugénie et Heurteloup. En les voyant Huguette fait un effort sur elle-même ; se laisse tomber sur le banc et se compose un visage indifférent.

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