HUGUETTE, L'ABBÉ, LA COMTESSE, LE
MARQUIS, EUGÉNIE, HEURCELOUP, puis
MAURICE
l'abbé^ paraissant au fond, suivi des autres personnages ; — arrivé à la porte, il s efface.
Passez, mesdames ! passez, messieurs !
LA COMTESSE, entrant la première.
Pardon.
LE MARQUIS, qui est entré à la suite de la Comtesse, allant à Huguette.
Ah! te voilà, toi! C'est toi qui laisses ta bicyclette contre le mur? Tu veux donc qu'on te la vole?
HUGUETTE, maussade.
Oh! il n'y a pas de danger. Je vais aller la reprendre.
Elle se lève et passe au 2, LA COMTESSE *.
Tu as été au château?
HUGUETTE
Oui, ma tante, on va faire le nécessaire.
* Le M. l.IIug. 2, La C.3, L'ab. -i.Eug. 5, Hetirteloup, 6.
LA COMTESSE
Eh! bien, et Maurice? qu'est-ce que tu en as fait?
HUGUETTE, d'un air qu'elle s'efforce de rendre indiffèrent.
Je ne sais pas, ma tante ! Il m'a semblé le voir entrer au presbytère comme j'arrivais.
LA COMTESSE
Oui? (Appelant.) Mauricc!
TOUS, se rapprochant du presbytère et appelant à l'exemple de la comtesse.
Maurice! Maurice!
HUGTJETTE., vivement.
Je vais clierclier ma ])icyclçtte.
Elle gagne rapidement le fond, désireuse d'éviter une rencontre avec Maurice.
MAURICE, paraissant sur le seuil du perron.
Maman !
Il se précipite dans ses bras.
LA COMTESSE, l'embrassant tendrement.
Mon fils! mon chéri, comme ça me fait plaisir !
MAuniGi-:.
Ma chère maman ! (au marquis qui est à sa droite.) Bonjour mon oncle ! (Mlant à Euiréniequi est (4)à la
LE DOURGEON ^81
gaucbe de la Comtesse (3). BonjOUF Eugéllie ! (id. à Heurteloup qui est devant l'arbre près de la brouette.) DOn-
jour Hector ! Oh ! le drôle de costume! Pourquoi ètes-vous si céleste?
HKUUTELOUP, avec hum?ur,
Xe m'en parle pas ! on m'a voué cà la vierge.
MAURICE, riant.
Non ?
LE MARQUIS, de sa place.
Oui !... ra le eliange.
MAURICE
Mes compliments. (Uetoumant à sa mère. En passant jettant son chapeau sur le banc qui entoure 1 arbre.)
Ma chère maman, j'ai prié monsieur le curé de vous réunir tous pour vous entretenir d'une décision grave que j'avais l'intention de prendre et pour laquelle j'avais besoin
de votre avis (indiquant l'abbé qui est un peu au-dessus
des autres.) aiusi quc de celui de monsieur le curé.
LA COMTESSE
Ah ! mon Dieu ! Quoi donc ?
Tout le monde s'assied à l'exception de Maurice : la comtesse sur le fauteuil à droite de la table ; l'abbé sur le fauteuil qui est au-dessus, le marquis sur la chaise entre le banc et le perron, Eugénie sur le banc circulaire de l'arbre, Heurteloup sur la brouette.
MAURICE, une fois tout le monde assis.
Maman, je vais sans doute vous causer une grande déception; je renonce à ma carrière sacerdotale.
LA COMTESSE
Toi!
l'abbé.
Est-il possible 1
MAURICE
Oui.
EUGÉNIE
La voilà, l'influence néfaste delà caserne!
MAURICE
Non, Eugénie, non ! la caserne n'a rien à voir dans ma décision, croyez-le bien. Seulement, il m'a été donné de constater que je n'avais pas en moi les vertus suffisantes. la force de caractère nécessaire pour remplir dignement ma mission et rester à la hauteur du vœu que j'aurais prononcé.
(Après un temps d'hésitation.) Et puis enfin, ma
mère... je ne suis plus chaste!
LA COMTESSE, se levant d'un bond ainsi qu'Eugénie.
Toi!
EUGÉNIE, se dressant.
Ohl
Elle se signe.
LE MARQUIS, riant sous cape.
Patatras !
LA COMTESSE
Toi, mon enfant! mon ange de pureté, d'innocence !
MAURICE
Il est loin, ma pauvre maman, votre ange de pureté, dinnocence. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un homme, et un homme aussi faible que tous les autres.
Maurice dégage un peu. — La comtesse se laisse tomber anéantie sur son fauteuil.
EUGÉNIE, avec dépit, à son mari.
Voilà !... voilà!
HEURTELOUP.
C'est ça! ça va encore être de ma faute.
Eugénie se rassied, sur le banc au pied de I arbre. MAURICE.
Vous me pardonnerez, mes chers parents, et vous monsieur le curé... Ah! Dieu sait que sincèrement j'avais cru à ma vocation! parce que dès le plus jeune âge, j'avais été nourri dans les idées de religion, avec l'horreur qu'on m'avait enseignée du péché de la chair ; aussi quand je sentais mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine.
mon sang bouillonner dans mes veines, affluer à mes joues, je croyais bonnement que c'était là une manifestation de l'exaltation religieuse! Aujourd'hui, ah!... aujourd'hui, j'ai compris... aujourd'hui, je sais !
(Allant s'asseoir sur le bras du fauteuil dans lequel sa mère est elle même assise et bien câlin avec elle.) Et CCCl
m'amène, maman, au grand point pour lequel je voulais vous parler. Maman, j'ai l'intention de me marier.
TOUS
Hein ?
Eugénie se lève anxieuse, suspendue atix lèvres de Maurice.
LA COMTESSE
Te marier, toi ! Mais avec qui ? Avec qui ?
Avec celle que j'ai jugée digne d'être ma femme ; avec celle à qui vous avez vousmême témoigné votre sympathie, avec celle que j'aime enfin, (><e levant.) avec madame de Marigny.
TOUS
Madame de Marigny !
Tout le monde s'est levé à l'exception d'ilourteloup qui semble dans les nuages. L'abbé est légèrement redescendu de façon à être devant la table.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que tu dis?
LE MARQUIS
Tu yeux épouser madame de Marij^ny?
EUGÉNIK.
Tu veux épouser une cocotte?
MAUllIGE, froissô.
Ah! Eugénie, je vous en prie.
LE MARQUIS, à part.
Oh! Ça va un peu loin! Ça va un peu hiin!
LA COMTESSE
Ah! ça, tu es fou! tu perds la tête! Ah! non. par exemple! Moi, vivante, jamais je ne consentirai.
En parLint elle passe devant Maurice et gagne le mimôro 3.
MAURICE, suppliant.
Ma mère...
LE MARQUIS
Voyons, mon enfant, tu n'y penses pas.
LA COMTESSE
Oublies-tu ce que tu dois au noni que tu portes, ce que tu nous dois à nous? Ce que tu te dois à toi-mômc?
MAURICE
Ma mère, j'aime et j'estime madame de Marigny.
LE MARQUIS
Mais, mon pauvre enfant, tu ne sais donc pas à quelle femme tu as affaire ?
LA COMTESSE
Tu ne sais donc pas ce qu'elle a été?
MAURICE
Je sais tout, mais je sais aussi ce qu'elle est aujourd'hui et cela me suffit.
LE MARQUIS
Mon enfant, songe au scandale, toi, le comte de Plounidec !
Songe à ce que l'on dira !
MAURICE
Que m'importe l'opinion du monde ! j'ai ma conscience avec moi.
Il passe (l) extrême gauche.
EUGÉNIE et LA COMTESSE.
Oh!
LE MARQUIS
Voyons, Maurice, je ne suis pas sujet à caution, moi, tu sais! je suis un vieux libéral.
MAURICE
Mais justement, mon oncle, vous êtes un
vieux libéral; et pour me comprendre, il faut être un religieux. Je suis sur que monsieur le curé me comprend, lui.
l'abbé, qui dos au public debout près de la table, semble plongé dans ses réflexions, sursautant légèrement eu se sentant interpellé et se retournant.
Ilein? euh! je... certainement!... je... je vous comprends ; mais... je comprends aussi madame la comtesse et M. le Marquis.
MAURICE, au marquis.
Que vous me blâmiez, vous, je l'admets !
(passant devant le marquis pour aller à sa mère.) maiS
toi, ma mère! toi, qui pratiques la doctrine chrétienne; toi qui m'as toujours prêché la pitié et le pardon... tout cela n'était donc que des mots ?
LA COMÏIÎSSE.
Entre le pardon et le mariage, il y a une marge.
MAURICE
Parce que y'a été une pécheresse?... mais n'en est-elle pas plus digne d'intérêt ? et la morale du Christ : « II hii sera beaucoup pardonné, car elle a beaucoup aimé. »
Sur ce dernier mot, il a gagné jusqu'au Marquis.
LE MARQUIS
Trop!... Elle a trop aimé!
EUGÉNIE
Le Christ a pardonné à la Mag-deleine, mais il ne l'a pas épousée.
MAURICE
Et puis enfin, il y a une chose qui est audessus de tout ra! Entre Etiennette et moi, il y a eu le péché et dans un cas pareil, c'est le devoir de l'iiommc do ré])arer par le mariage.
LE MARQUIS, les bras au ciel.
Maison as-tu pris ra?
MAURICE, indiquant l'abbé.
Monsieur le curé me le confirmait encore tout à l'heure.
L'aBBÉj qui se sentant à uouveau interpellé, en a marqué sa contrariété par une moue ennuvoe.
Permettez, je ne savais pas que dans l'espèce il s'agissait d'une personne qui...
LE MARQUIS
Mais parbleu!... Ah! si c'était une jeune fille que tu eusses détournée, bon !
l'abbé^ approuvant.
Voilà I
LE MARQUIS
Mais madame de Marigny!...
LA COMTESSE et EUGÉNIE, les mains au ciel.
Madame de Marigny ! !
LE MARQUIS
Mais, mon pauvre petit, si chaque fois que l'on a commis le péché, il fallait réparer par le mariage, mais tous les hommes seraient polyg-ames.
MAURICE, avec brusquerie.
Que voulez-vous, mon oncle, chacun sa morale.
Il s'assied, boudeur, sur le fauteuil qu'occupait sa mère, le marquis à bout d arguments, lève les bras au ciel et remonte.
EUGÉNIE, suffoquant.
Non, c'est de la folie! (a Heurteioup.) Mais, dis-lui donc, toi ! au lieu de rester muet comme une carpe!
HEURTELOUP, toujours sur sa brouette, l'air détaché, le ton sec.
Je ne me mêle pas des choses qui ne me regardent pas.
EUGÉNIE
Alors, tu approuves ce mariage?
HEURTELOUP, les deux mains agrippées aux barres de la brouette et avec explosion.
Je n'approuve jamais le mariage!
EUGÉNIE
Hein !
HEURTELOUP, avec un coup de poing sur la barre de traverse de la brouette.
Je suis pour le célibat ! (se levant et à pleine
voix.) Vive le célibat !
Il remonte.
EUGÉNIE
Insolent !
HEURTELOUP, du fond, avec soulagement.
Aïe,, donc!
LA COMTESSE, qui, pendant ce qui précède, nerveuse, a arpenté la scène, — redescendant.
Et puis enfin, toute cette discussion est inutile... Si tu ne comprends pas certaines choses, c'est à moi d'avoir de la raison pour toi: Ce mariage ne se fera pas, parce que je ne le veux pas.
MAURICE, se levant et douloureusement.
C'est bien, ma mère, je sais trop le respect que je vous dois pour aller à l'encontre de votre volonté. Mais je ne m'imaginais pas que par vous, j'aurais à choisir entre mes devoirs filiaux et ceux que me dicte ma conscience. C'est dur !
LA CO.MTESSE, toute retournée.
Mon pauvre petit, tu m'en veux?
MAURICE, très simplement mais avec un profond chagrin.
Non! mais j'en souflre. Adieu, maman.
Il gagne vers la droite dans la direction de la sortie.
LA. COMTESSE
Tu pars ?
MAURICE, (5) s'arrêtant à la voix de sa mère, et tout en prenant son chapeau sur le banc de 1 arbre — avec des larmes das la voix.
Oui... la carriole qui nous a amenés n'est peut-être pas encore dételée... Je dois rentrer au corps demain matin et alors !... (sentant qu'il va pleurer.) A tout à l'iieure, maman.
Il essuie une larme du revers de la main et gagne vivement la porte de droite ; sortie.
LA COMTESSE, après un temps.
Pauvre petit, il s'en va le cœur brisé.
LE MARQUIS, à gauche de la table.
Que veux-tu, il y a des opérations nécessaires. Il faut savoir s'y résig"ner pour le bonheur de ceux qu'on aime.
l'abbé, à droite de la table.
C'est que c'est une opération au cœur, monsieur le marquis, et le cœur ne s'opère pas comme on veut.
LE MARQUIS, hochant la tête.
Eh! je sais bien.
LA COMTESSE, avec un soupir.
Hélas!
EUGKNIE> avec une conviction comique.
Mais qu'est-ce qui se dégage donc de nous.
mon Dieu! que les hommes subissent ainsi notre empire ?
HEURTELOUP, du fond, gouailleur indiquant sa femme.
Ah ! non ! Écoutez-la !