‹ Le bourgeon; comédie en trois actesChapitre 59 sur 62 · ÉTIENNETTE, MAURICE · texte numérisé non relu

ÉTIENNETTE, MAURICE

MAURICE, entrant de droite, la figure profondément attristée et allant à Étiennette.

Ma pauvre Étiennette !

ÉTIENNETTE

Mon pauvre petit Maurice I

MAURICE

Tu sais?

ÉTIENNETTE

Oui.

MAURICE, se laissant tomber sur le banc de l'arbre.

Ah I maman a été vraiment cruelle.

Il dépose d'un geste accablé son chapeau près dé lui Bur le banc.

ÉTIENNETTE, debout devant lui — lui mettant affectueusement une main sur 1 épaule.

Ne l'accuse pas, Maurice! A sa place, ayant un fils, j'aurais agi comme elle.

Oh!

ÉTIENNETTE

Si! si! vois-tu, c'est un aveu qu'il faut avoir le courage de se faire à soi-même : nous ne sommes pas des femmes que l'on épouse. Nous sommes ici-bas pour donner du plaisir, pour donner de l'amour, il ne nous appartient pas de donner un foyer; contentons-nous de notre rôle. J'aurai eu de toi le meilleur de toi-même, la fleur de ta jeunesse, tes premiers baisers, tes premières étreintes. Tu auras été le printemps, le sourire de ma vie ; et toujours de ton souvenir se dégagera pour moi comme un parfum d'amour qui embaumera jusqu'à mes vieux

jours. Qu'ai-je le droit de demander de plus ? Ne suis-je pas parmi les heureuses ?

MAURICE

Étiennette, tes paroles me brisent le cœur.

ÉTIENNETTE

Crois-tu qu'elles ne déchirent pas le mien? Mais quand nous fermerons les yeux à la réalité, empêcherons-nous qu'elle soit? Renonce à ce mariage, Maurice! nous ne sommes pas des femmes qu'on épouse.

MAURICE

Mais tout cela, ce sont des conventions du monde! Est-ce qu'il peut m'empêcher de t'aimer. le monde ? Est-ce qu'il pourra faire que je puisse aimer jamais une autre femme que toi?

Enfant ! Tu parles bien comme un être qui aime pour la première fois et qui croit encore à l'éternité de l'amour I Mais si j'étais assez démente pour accepter le bonheur que tu m'offres... avec tout ton cœur aujourd'hui, mais c'est toi, demain, qui ne me pardonnerais pas de n'avoir pas eu de la raison pour toi.

MAURICE

Étiennette, comme tu me juges mal I

ÉTIENNETTE, avec un soupir d'amertume.

Je ne te juge pas mal, je te juge selon la nature des hommes. Crois-moi, mon cher

amié, (s'asseyant tout près de lui à sa droite.) ij laut

nous prendre pour ce que nous sommes : quelque chose, comme ces fleurs de luxe, voyantes et capiteuses, arrangées pour paraître, que l'on achète pour orner sa boutonnière, plus encore pour les autres que pour soi-même et que le soir venu, alors que déjà elles se flétrissent, on jette dans un coin, comme une chose dont on a pris tout ce qu'elle pouvait donner. La vérité, voistu, c'est la petite fleur, bien plus modeste, quelquefois sauvage, au parfum plus discret, mais si jolie 1 si purel si délicate! que votre œil découvre, que votre regard choisit et que votre main cueille sur la branche même qui l'a fait naître. Celle-là, vous l'aimez, parce que vous sentez que le premier vous l'avez vue, qu'elle n'est que pour vous. C'est cette petite fleur-là qu'il te faut, Maurice, cette petite fleur un peu sauvage, que ton œil n'a pas découverte et qui pourtant existe, ici, pas loin, à portée de ta main.

MAURICE, d'un ton presque bourru.

Quoi ? Qui ça ?

ÉTIENNBTTE.

Ta cousine.

MAURICE

Huguette ?

ÉTIENNETTE

Oui.

MA.URIGE, haussant les épaules.

Elle? la bonne histoire ! elle ne peut pas me sentir.

En ce disant il s'est levé et boudeur remonte un peu vers le fond.

ÉTIENNETTE, gagnant un peu la droite.

Crois-tu?

MAURICE

J'en suis sûr.

ÉTIENNETTE, affirmative.

Elle t'aime.

MAURICE, se retournant à demi et pardessus l'épaule, d'un air narquois.

Elle te l'a dit ?

Peut-être pas précisément dans ces termes, mais enfin quelque chose d'approchant. Elle m'a dit : « Oh ! vous, vous, je vous déteste ! »

MAURICE, redescendant (l) vers Etiennette (2).

Ah I Eh bien ?

ÉTIENNETTE

Eh bien ? pourquoi me déteste-t-elle, si ce n'est parce qu'elle sent que je possède le cœur de son Maurice qu'elle aime et qu'elle ne me pardonne pas de lui ravir. Epouselà, mon aimé, c'est la femme qu'il te faut.

MAURICE

Etiennette, mais c'est fou. L'épouser, moi!... quand mon cœur est plein de toi, quand notre amour est encore tout récent... qu'il est dans toute sa force...

ÉTIENNETTE, vivement.

Ohl mais non, mais non... je ne te demande pas de l'épouser tout de suite I Oh I non

non... (Lui prenant amicalement les épaules entre les

deux mains.) Je te demande simplement de te faire à cette idée, d'envisager cette perspective, pour plus tard, beaucoup plus tard 1 dans un an... un an et demi.

MAURIGK, très par-dessous jambe.

Ohl Dans un an, un an et demi... Alors nous avons le temps d'y penser...

Tout en parlant il se dcgago d'Étionnette et gagne le n° 2. ÉTIENNETTE, insistant.

Promets-moi qu'alors tu l'épouseras.

MAURICE, comme un homme qui voit le temps devant lui et trouve inutile de discuter.

Bon, bon. soit! puisque ça te fait plaisir, c'est entendu : dans un an I

ÉTIENNETTE, vivement.

Oh! un an... un an et demi...

MAURICE, se retournant vers elle.

Ah ! Ah! Tu vois !... Tu marchandes déjà !

Ils remontent côte à côte vers le fond. A ce moment un incident invisible au public attire l'attention d'Étiennette.

ÉTIENNETTE, indiquant le deuxième plan gauche.

Oh tiens! Regarde un peu qui vient là?

MAURICE, regardant.

Huguette! Qu'est-ce qu'elle a ?

Pour observer en se dissimulant ils vont se réfugier derrière larbre, restant toujours visibles aux spectateurs.

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