SCÈNE NIQUE
tiens à me faire une surprise? Eh bien, surprends-moi un peu plus tôt. Dis-moi le nom des gentilles ogresses auxquelles sont destinées ces fantastiques agapes.
Est-ce que vraiment le lieu où nous sommes ne te rappelle pas quelque chose?
CHARLES
Il ne me rappelle rien du tout. — Ah! si, si, il me rappelle que, dan3 un certain souper que nous donnait un prix de Rome, je me suis querellé avec Blanchard à propos de rien; qu’à bout d’arguments, je lui ai jeté mon champagne à la tête, et que, le lendemain matin, dans les bois de Meudon, il m’a troué un chapeau neuf.
HENRI
Tu ne te souviens que de cela?
CHARLES
Absolument.
HENRI, lui montrant an panneau de la boiserie près de la cheminée.
Eh bien, lis donc, cœur sans mémoire!
CHARLES, lisant.
« 15 septembre 1856... » Eh bien?...
HENRI
Eh bien!
CHARLES
Ah L j’y suis.
HENRI
C’est bien heureux !
Oui, oui... Il y a trois ans, la veille de notre départ pour l’Afrique, c’est bien ici qu’a eu lieu la scène déchirante de nos adieux à la charmante Alexina, à la gracieuse Colombe. Ces murs
* Henri, Charles.
ont retenti des sanglots de nos Arianes délaissées, par ordre du ministre de la guerre.
HENRI
Eh bien, mon cher, nos Arianes ne sont pas mortes de notre abandon.
Charles, riant.
Elles pas bêtes !
HENRI
Et tu les verras tout à l’heure.
CHARLES
Tiens! tiens 1 tiens!..., Mais où et quand les as-tu donc rencontrées?
HENRI
Hier soir, aux Italiens. Ne le dis pas au ténor Morini, mais nous n’avons p3S entendu une note de la Norma. Nous avons parlé tout le temps de Magenta, de Solferino et surtout des beaux jours passés. Alexina a gardé de toi le meilleur souvenir. Elle était même tout émue en me montrant, à son joli bras, ton petit bracelet, tu sais ?
Ah ! oui... Un aspic de chez Perrée, avec des yeux en rubis.
HENRI
Elle m’a juré qu’elle ne l’avait jamais quitté.
CHARLES
Jamais?
HENRI
Pas une minute.
CHARLES, avec une grimace significative.
Merci bienl... Ah! si j’avais pu prévoir ça, c’est moi qui aurais crevé les yeux de l’aspic !