‹ Le bout de l'an de l'amour: causerie a deuxChapitre 7 sur 12 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

CHARLES

Haïs ce serait bien possible, et... entre noms ^^ cœur sur la main... aurions-nous tout à fait tort? Car enfin...

HENRI, riant.

Âh ! comment, déjà?.é. Mais il n'est pas buit beureç et demie

CHARLES

Ça retarde ici. (contîniiant.) Car enfin, parmi les roses du passé, que d'épines, mon ami! Quand je pense que notre jalousie s'est battue trois ou quatre fois pour nos infidèles.

HENRI, riant.

Et comme ça nous avançait à grand'chose, bein?

Oui, à mesure que nous arrachions des rivaux, il en repoussait

HENRI, riant.

C'est vrai, mais enfin ce n'étaient pas les mêmes.

CHARLES

Alexina!... (ils s'asseyent.) A propos, sais-tu ce qui Ta perdue? C'est son beau-père ; car, dans les commencements, elle avait bien quelques dispositions pour la vertu...

HENRI

Une vertu relative.

CHARLES

Bien entendu... Nous nous adorions; nous voyagions alors dans le pays du Bleu; nous avions même notre petit nuage au mois; mais le beau-père d'Alexina était ambitieux pour elle... et surtout pour lui. •

.HENRI, riant.

Ab çà ! est-ce que lui aussi descendait des croisades?

CHARLES

Non, il descendait de cheval... il avait été postillon... Et ce qui a fait notre malheur, c'est qu'il avait gardé ses grandes bottes et qu'il tenait absolument à mettre du foin dedans. Moi, un artiste,

tu comprends, je n'aurais jamais pu suffire; car on ne sait pas, vois-tu, ce que peuvent contenir de foin les bottes d*un postillon I

HENRI

Enfin, ta as dû quitter Alexina, et alors...

Alors.. • voilà... quand ije Tai retrouvée avec ta chère Colombe (tiens ! c'était mon premier bout de Tan I), quand je Tai retrouvée, elle avait un équipage et le beau-père, avait un paletot neuf, un magnifique paletot jaune; je le vois toujours; brave homme I que le bon Dieu ait son âme!

HENRI

n est donc mort !

CHARLES

Mais non; et c'est bien pour ça.

HENRI

Ah ! bon 1

CHARLES, après an temps.

Gomme on est lâche parfois I Quand je pense que... Tiens, un certain jour, il était (rois heures du matin, il neigeait et j'attendais Alexina depuis minuit sur ma terrasse. Elle arriva enfin, avec le régent aux oreilles, et, en me le montrant : c Je suis en retard, me dit-elle avec un sourire, mais... voilà mon excuse..* » (Après on moment de rage.) Etapfès ccla, je Taîmais encore I

HENRI

Ah I comme je comprends ça ! .

CHARLES

Mais c*est qu'elle avait tant de grâces I tant de charmes !... Oh ! ce n'est pas possible : le bon Dieu s'était trompé, et tout ça n'était pas pour elle.

HENRI, qui est devenu rèreor.

Ah I quand je réfléchis I Colombe aussi avait bien ses mauvais côiés! d'abord, elle adorait les griffons d'Ecosse ; elle tenait cela de

sa mère, une bien brave femme I Ah ! tiens I le digne pendant de ton beau-père. Eh bien, Colombe avait une sorte d'idolâtrie pour ces abominables petites bêtes, chez lesquelles on ne peut jamais distinguer la tête de la queue. Quant à moi, je sais bien que je les déleste. Je comprends le chien de berger, il ramène les brebis au bercail.

CHARLES

Pas toutes. ^

HENAI.

Je comprends le caniche; au besoin, il joue de la clarinette... le terre-neuve, il repêche les noyés et ne réclame pas vingt-cinq francs. Mais les griffons d^Ëcosse... mais les kings*charles, les havanais, mais tous ces petits êtres braillards, gourmands et mal élevés... ah ! ne m*en parle pas ! je ne saurais te dire (oui le mal que j*en pense. ns se lèrent.

CHARLES, après ayoir ri«

Du reste... cette manie-là n*avait rien de bien... terrible.

HENRI

Non; mais elle en avait une autre! La chère enfant était un almanach vivant de la noblesse ! Figure-toi une petite perruche à laquelle on aurait appris le blason ; M. le marquis par-ci... M. le duc par-là... Elle déjeunait d'un prince et soupait d'un vice-roi. Enfin, il n'y avait pour elle que deux catégories d'hommes : les hommes du monde et les habilants de la lune. Elle me considérait, moi, comme un habitant de la lune.

CHARLES

Elle te considérait avec un télescope.

HENRI

Gui ; elle m'avait aimé par curiosité. Du reste, cette manie aura, un jour ou l'autre, son heureux résultat pour Colombe.

Gomment?

HENRI

Elle Tempéchera de revoir sa mère. (Après an silence.) Ah 1 au ond, tout cela est triste.

CHARLES

Hein!

HENRI

Oui, et tu avais raison... Le bout de Tan de Tamour, mauvaise histoire. Tiens 1 nous avons assez parlé du défunt, allons-nous en.

CHARLES

Perds-tu la tête ?

HENRI

Non, non; tiens, Musset a dit :

Il faut, pour que ma soif s'étanche, Que le flot soit sans tache et pur comme un miroir; Ce sont les chiens errants qui vont à l'abreuvoir.

£h bien, dis -moi, Forestier, est-ce que lu ne te fais pas un peu l'effet d*un chien errant, loi ?

CHARLES, passant devant lui •

En voilà une idée, par exemple I Ah çà 1 que l'ont donc fait les chiens, aujourd'hui ? Tout à l'heure, c'étaient les kings'charles, les terre-ijeuve, et maintenant...

HENRI

C'est que, moi, je me fais absolument cet effel-lâ ! Tu sais, ces pauvres chiens qu'on rencontre le soir ; on devine & leur démarche qu'ils n'ont pas de logis, pas d'asile... Le chien errant aborde un camarade à l'air heureux, affairé; ils ne se disent qu'un mol, car le camarade est un chien établi... il paye l'impôt, et, comme il sent venir l'orage, il se hâte de rejoindre le toit hospitalier qui l'attend et où il retrouvera sa pâtée sous la fontaine. Le chien errant, tout triste, le regarde s'en aller, car il ne dîne pas en ville, lui, et, les yeux pleins, le ventre vide, il va se coucher inquiet sous un auvent ou sous une arche. C'est qu'il est seul au monde et que personne, ne l'attend, et que personne ne l'aime. Eh bien, je m'aperçois que je suis un peu comme lui ; car, sans un amour vrai, l'homme esl un chien sans maître.

* Charles, Henri.

Page 1