CHAPITRE I
lE BOVARYSME CHEZ LES PERSONNAGES DE FLAUBERT
. — Définition du Bovarysme : le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est. — Mécanisme du phénomène. — II. Principe de toute la comédie et de tout le drame humains. — Personnages de comédie dans l'œuvre de Flaubert. — Personnages de drame : M"" Bovary. — III. Causes du Bovarysme : ua principe de suggestion, — la connaissance anticipée des réalités, — le milieu social, — l'intérêt et l'instinct de conservation. —
IV. Le Bovarysme, avec M°" Bovary, comme pouvoir autonome, comme nécessité interne, et comme principe d'idéalisme. —
V. Modalités d'un Bovarysme essentiel. — La tentation de saint Antoine. — Bouvard et Pécuchet.
Un des signes auxquels il est possible de reconnaître les hommes de premier ordre est, semblet-il, un certain sceau d'uniformité dont toutes leurs œuvres sont marquées. Ce caractère uniforme traduit ce qu'il y a en eux de spontané et de nécessaire. Tandis que ceux du second rang ont le pouvoir de se diversifier en imitant des modèles différents, le grand homme, qui n'imite point, demeure
asservi à la loi impérieuse de son génie. Le même don qui suscite en lui une vision originale et nouvelle le contraint à appliquer sans cesse cette vision unique : comme si le pouvoir d'innover, d'échapper à l'imitation des formes passées, supposait une force si excessive que, s'étant une fois manifestée chez un être, elle dût, par la suite, le dominer toujours. Tout fragment d'un Rembrandt, d'un Mozart, d'un Shakespeare, d'un Corneille porte l'empreinte de ce joug : quelles que soient, dans ces productions diverses du génie, l'abondance des développements de second plan et la variété des sujets, un mode de vision tyrannique s'y fait toujours sentir. Il en est ainsi chez Flaubert, et on compte peu d'œuvrês littéraires où ce despotisme d'une conception unique s'exerce avec plus d'autorité que dans la suite de ses romans. Il y éclate en une vue psychologique qui présente tous les personnages sous le jour d'une môme déformation, et les montre atteints d'une même tare.
Il semble que les procédés de la connaissance soient les mêmes, qu'ils s'appliquent aux choses de l'esprit pu au monde physiologique. Or, dans ce deuxième domaine, ce fut le plus souvent la déformation du cas pathologique qui décela le mécanisme normal des fonctions, et c'est à ce
LE BOVARYSMB 13^
point que des savants et des philosophes ont fait de cette remarque une méthç'fle d'investigation. A se confier à cette méthode, il est apparu que la tare dont les personnages de Flaubert sont marqués suppose chez l'être humain et à l'état normal l'existence d'une faculté essentielle. Cette faculté est le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il nest. C'est elle que, du nom de l'une des principales héroïnes de Flaubert, on a nommée le Bovarysme. i
Tout d'abord, avec Flaubert et à sa suite, on va s'attacher à montrer sous son seul aspect morbide, ainsi qu'il l'a considéré lui-même avec une nuance de pessimisme, ce singulier pouvoir de métamorphose. Mais on s'attachera aussi à montrer son universalité, et ce caractère général du phénomène contraindra l'esprit à reconnaître son utilité, sa nécessité, à préciser son rôle comme cause et moyen essentiel de l'évolution dans l'Humanité.
Une défaillance de la personnalité, tel est le fait initial qui détermine tous les personnages de Flaubert à se concevoir autres qu'ils ne sont. Pourvus d'un caractère déterminé, ils assument
un caractère différent, sous l'empire d'un enthousiasme, d'une admiration, d'un intérêt, d'une -nécessité vitale. Mais cette défaillance de la per- S^ sonpsilité est toujours accompagnée chez eux d'jme^m^uissance, etj^s'ils se CQjicoivent autres qu'ils ne^SQiit,-ilsjie parviennent point à s'égaler au modèle flujls se sont proposé. Cependant, l'amour de soi leur défend de s'avouer à euxj[nêmes cette impuissance. Aveuglant leur jugement, il les met en posture de prendre le change sur eux-mêmes et de s'identifier à leur propre vue avec l'image qu'ils ont substituée à leur personne. Pour aider à cette duperie, ils imitent du personnage qu'ils ont résolu d'être tout ce qu'il est possible d'imiter, tout l'extérieur, toute l'apparence : le geste, l'intonation, l'habit, la phraséologie, et cette imitation, qui restitue les effets les plus superficiels d'une énergie sans reproduire le principe capable de causer ces effets, cette imitation est, à vrai dire, une parodie. Ainsi, tandis qu'ils sont doués avec une intensité variable d'aptitudes déterminées, tandis qu'ils sont prédisposés h certaines manières de sentir, de penser et de vouloir, destinés à telle manifestation spéciale de l'activité, voici qu'ils méconnaissent ou méprisent ces aptitudes et ces tendances, et s'identifient avec un être différent. Les voici, négligeant
LE BOVAUYSME 15
tous les actes où leur énergie eût pu réussir et s'évertuant k des modes d'action, de sentiment, de pensée qu'ils ont bien pu concevoir et admirer, mais qu'ils ne peuvent reproduire, en sorte que toute leur énergie, détournée des buts accessibles et stimulée vers l'impossible, se dissipe en vains efforts, avorte et fait faillite.
Le mal, dont tous ces personnages sont atteints, supporte d'être apprécié selon une évaluation rigoureuse : il grandit avec l'écart qui se forme entre le but qu'ils se sont volontairement assigné et le but vers lequel les aimantait spontanément une vocation naturelle. On peut se représenter ici deux lignes, prenant naissance en un même point idéal, la personne humaine : l'une figurant tout ce qu'il y r lans un être de réel et de virtuel à la fois, tout/ qui est en lui tendance héréditaire, dispositLû naturelle, don, tout ce qui fixe nativement la direction d'une énergie, l'autre tigurant l'image que, sous l'empire du milieu et des circonstances extérieures : exemple, éducation, contrainte, le même être se forme de lui-même, de ce qu'il doit devenir, de ce qu'il veut devenir. Ces deux lignes coïncident et n'en forment qu'une seule si l'impulsion venue du milieu circonstantiel agit dans le même sens que l'impulsion héréditaire. Mais dans tous les cas envisagés pav Flaubert,
16 LE BOVARYSiME
cette convergence ne se produit jamais, et il arrive toujours qu'à quelque moment l'impulsion venue du dehors, et qui se trouve la plus forte, agit dans un sens diffe'rent de celui que commandait l'impulsion héréditaire. Les deux lignes dont on vient de fixer la valeur psychologique se détachent alors du même point, divergeant plus ou moins, selon que les tendances qu'elles figurent diffèrent plus ou moins, engendrant de la sorte un angle plus ou moins obtus, selon que l'énergie individuelle est plus ou moins divisée avec ellemême. Cet angle est l'indice bovaryque. 11 mesure l'écart qui existe en chaque individu entre l'imaginaire et le réel, entre ce qu'il est et ce qu'il croit être.
j Tout le comique et tout le drame de la vie
tiennent dans l'intervalle compris entre ces deux
lignes figurées, et l'œuvre de Flaubert a mis en
relief l'un et l'autre de ces doux aspects du vice
; intime sur lequel son attention est demeurée fixée.
Ce vice est une dissociation de l'énergie indi-
LE BOVARYSMB 17
viduelle dont toutes les parties, au lieu de se joindre en un même effort, demeurent divisées entre elles. Op c'est le degréde l'ënerglfi enjeu qui décide de la catégorie tragique ou comique sous laquelle le phénomène va se classer. Le personnage en effet mettra toujours au service de la fausse conception qu'il se forme de lui-même, au service de rimpossible, la quantité précise de force qu'il eût employée à développer ses aptitudes naturelles. Est-il doué d'une énergiemédiocre, il n'accomplira que des actes— futiles dont les conséquences sans gravité ne sauraient être très funestes, des actes où l'impuissance, résultat de l'inaptitude et de l'incompétence, ne se manifestera que par cette gaucherie, cette sottise, cette niaiserie, ces grimaces et ces faux pas qui n'excitent que le rire des spectateurs. Dans la plupart des cas, pour édifier en lui l'illusion d'être ce qu'il croit être, il s'en tiendra à cette imitation des apparences qui n'exige l'accomplissement d'aucun acte effectif.
Regimbard, dans r Éducation sentinivnlale^ est le type de ces personnages qui, conseillés par une prudence secrète, fondent l'opinion qu'ils veulent prendre d'eux-mêmes sur la seule parodie. L'homme est vide absolument : mais, soutenu par l'instinct de conservation qui lui interdit de se
prendre en mépris, il parvient à représenter son personnage de penseur et de politique avec une économie de moyens qui touche au génie. II est républicain et patriote, il hait l'Angleterre et veut prendre le Rhin. Il prétend se connaître en artillerie, et, pour fortifier sa prétention, il lui suffit de se faire habiller par le tailleur de l'école polytechnique. Il développe sur ces motifs le thème de sa personnalité d'emprunt, et la gravité du masque le dispensant de tout discours, en même temps qu'elle atteste le sérieux de ses convictions, confère à son silence des significations secrètes et à sa mimique une valeur augurale. Un peu au-dessus de Regimbard, pour le degré d'énergie dont ils sont doués, voici d'autres personnages de l' Education sentwientale qui, parce qu'ils ont pris le change sur leur véritable personnalité, sont condamnés à l'insuccès. En raison de la médiocrité de leur énergie ils ne parviennent pas à nous émouvoiret figurent encore à nos yeux à l'état de caricatures. C'est Pellerin qui confond ses facultés critiques, ses notions sur l'histoire de la peinture et son admiration pour les grands maîtres avec un pouvoir personnel d'exécution, Pellerin qui espère toujours susciter le don par un effort d'intelligence, qui supplée au talent par l'accoutrement, par le geste et le vocabulaire.
C'est Delmar, un ancêtre du Delobelle d'Alphonse Daudet. Chanteur de cafés-concerts, il est devenu acteur de drame. Les personnages qu'il représente ont pris place dans le vide de sa personne. C'est le cabotin qui joue ses rôles à la ville, et, conrme il tient au théâtre les rôles humanitaires, il se croit une mission sociale : il est Christ et sauveur. En 1848 il offre de calmer une émeute en montrant sa tête au peuple.
DansA/""* Bovary^ Homais se montre proche parent de Regimbard. Vide et dénué comme Test celui-ci, il veut être un homme de sçience. Si les moyens par lesquels les deux fantoches simulent leur personnage sont différents, si Homais est prolixe, tandis que Regimbard est taciturne, ils sont comiques l'un et l'autre par l'écart que l'on voit se former entre l'idée qu'ils se font d'euxmêmes et ce qu'ils sont dans ie fait. M""' Bovary elle-même demeure un personnage de comédie tant que, pour susciter l'être factice en lequel elle s'incarne, elle attentô seuj.ement au décor^ Ainsi, lorsque, petite bourgeoise qui se veut grande dame, elle style ainsi qu'une femme de chambre de grande maison la servante de campagne qu'elle a prise à son service, lorsque, éprise du moyen âge, le cosiume étrange eT incommode dont elle se vêt suffit à la transformer à sa vue en quelque Diana
Vernon ou lorsqu'elle assouvit sa passion d'intrigue en achetant le papier à lettres sur lequel elle écrira des mots d'amour à l'amant qui n'est pas encore survenu.
Dans i Education sentimentale, Flaubert a mis en" scène, avec un art singulier, des personnages qui, déformés par une fausse conception d'eux-mêmes, ne relèvent précisément ni du drame ni de la comédie ou qui, au regard d'une observation plus aiguisée, confinent à l'un et à l'autre.
Flaubert avait donné un premier titre à PEditcation sentimentale : il avait nommé ce livre les Fruits secs, soulignant delà sorte les conséquences les plus fréquentes qu'entraîne chez des natures médiocres une fausse conception de leur pouvoir et de leurs aptitudes. Frédéric Moreau, sous l'influence du romantisme, s'est formé de l'amour un idéal qu'il veut réaliser en une mise en scène dont il sera le héros. Mais sa sensibilité ne répond pas à la conception qu'il s'en forme : l'intensité dans la passion lui fait défaut. C'est pourtant à cette fausse conception de lui-même qu'il subordonne son activité. Il aime parce qu'il veut aimer. Il est de ces personnages que vise la remarque de La Rochefoucauld, qui n'aimeraient i pas s'ils n'avaient entendu parler de l'amour. M""* Arnoux devient l'objet de la grande passion
iju'il a résolu d'éprouver. Mais, s'il réussit à se persuader qu'il aime, il ne ressent en réalité aucun des effets de l'amour. Il n'est point jaloux, il ne souffre point de l'absence et cette passion imaginaire ne se traduit par aucun des actes par lesquels les passions vraies s'expriment et se procurent la possession de leur objet. Pourtant, cet amour qui demeure à l'état de rêve irréalisé n'en absorbe pas moins toute son énergie. Ses vains efforts pour le susciter et l'assouvir font qu'il néglige les sentiments et les plaisirs oii sa sensibilité eût trouvé à se satisfaire. Le spectre de cette passion le rend insensible au jeune amour de Louise Roques, entrave sa liaison avec Rosanette et brise, on s'en souvient, son mariage avec M™* Dambreuse.
Victime d'une fausse conception de sa sensibilité, il l'est aussi d'une fausse conception de son intelligence. Il s'est enthousiasmé d'un idéal d'art et de littérature : il voit dans cet enthousiasme une vocation, et il attend la révélation soudaine du don qui va le sacrer poète, peintre ou romancier, tout au moins critique d'art, économiste, historien. Il a tout apprêté dans sa vie en vue de cette éventualité qui ne se réalise pas, et ce faux espoir le dissuade de tenter tout effort pour tirer parti u ^acuités plus modestes, qu'il renie, dont
22 LE BOVAHYSME
il est doué, et qui l'eussent mis dans la vie à sa vraie place. La médiocrité de son énergie empêche toutefois que son personnage imaginaire ne l'engage en des entreprises compromettantes et cette fausse conception de lui-môme n'a d'autre conséquence que de faire de lui un fruit sec de l'intelligence aussi bien que de la sensibilité.
Au lieu des personnages falots de l'Education seniiînentale voici, avec M""" Bovary, un être pourvu d'une énergie plus forte. Aussi la fausse conception qu'elle prend d'elle-même va-t-elle se traduire par de tout autres conséquences. M°* Bovary échappe au ridicule par la frénésie; avec elle, l'erreur sur la personne devient un élément de drame. Au service de l'être imaginaire qu'elle a substitué à elle-même elle emploie toute l'ardeur qui la possède. Pour se persuader qu'elle est ce qu'elle veut être, elle ne s'en tient pas aux gestes décoratifs que l'on vient de décrire, mais elle ose accomplir des actes véritables. Or elle entreprend sur le réel avec des moyens qui ne sont valables qu'à l'égard de la fiction.
La conception sentimentale qu'elle s'est for-
LE BOVARYSMB 23
mée d'elle-même exige en effet une sensibilité différente de celle qui est la sienne, en même temps que des circonstances différentes de celles dont elle dépend. La femme du modeste médecin de campagne se conçoit en un personnage de grande dame. De tempérament sensuel, vouée sans doute à des intrigues multiples oi!i elle eût satisfait du moins les exigences de sa nature, 'elle conçoit l'amour sousles formes d'unepassion exorbitante et unique dans un décor de faste et parmi des péripéties de' romanj II lui faut donc, après avoir falsifié sa propre sensibilité, falsifier les conditions extérieures auxquelles elle est soumise ; il lui faudra encore falsifier l'être intime de celui à qui elle décidera de faire tenir le rôle principal dans son rêve sentimental. Or, si elle parvient en effet à prendre le change sur elle-même, son pouvoir de déformation n'atteint pas le monde extérieur et elle ne peut faire que les choses deviennent en réalité autres qu'elles ne sont.
C'est ainsi que Rodolphe Boulanger, en séducteur préoccupé seulement de son but, accepte bien de jouer le rôle sentimental que sa maîtresse lui assigne, tant qu'il ne le contraint à autre chose qu'à des serments et à des phrases. Mais Emma Bovary entend que l'amour absolu, tel qu'elle imagine l'éprouver, tel qu'elle imagine l'inspirer, produise
ses derniers effets; elle veut s'enfuir avec son amant dont la passion vulgaire ne comporte pas dételles conséquences. Devant cette sommation de la fiction, Rodolphe reprend son véritable personnage. Il cesse de répondre à la fiction par la fiction et le rêve d'Emma se brise au contact de cette réalité qu'elle a imprudemment suscitée.
De même, pour faire face aux besoins d'argent où l'ont induite les exigences de son personnage factice, elle imite la signature de son mari sur les billets qu'elle souscrit. Mis aux prises avec cette nouvelle réalité, son pouvoir de s'imaginer autre qu'elle n'est trahit encore son impuissance à modifier le monde extérieur ; aucune image adverse ne peut empêcher que les effets souscrits ne soient présentés à leur échéance, qu'impayés ils ne soient protestés. Acculée à l'aveu, Emma préfère le suicide : elle paye de sa vie cette faute de critique de s'être conçue autre qu'elle n'était, cette présomption d'idéaliste d'avoir tenté d'asservir le réel à l'imaginaire.
Si le Bovarysme, selon le degré d'énergie du personnage que l'on considère, se traduit tantôt
If
par des effets comiques et tantôt par des conséquences tragiques, on a pu voir déjà, d'après les analyses précédentes, qu'il s'exerce sur des par* ties diverses de la personne humaine. L'homme peut en effet tour à tour prendre le change sur la nature et le degré de sensibilité, de son intelligence ou de sa volonté. Il est aisé de distinguer dans l'œuvre de Flaubert un Bovarysme sentimental dont M"' Bovary et Frédéric Moreau sont, avec des différences d'intensité, les prototypes, un Bovarysme intellectuel dont le même Frédéric Moreau nous présente le cas sous son aspect le plus général, un Bovarysme de la volonté que l'on découvrirait à l'analyse chez Deslauriers. Le Bovarysme intellectuel admet lui-même des distinctions ; tandis qu'il porte, avec Frédéric Moreau, sur presque toutes les facultés de l'esprit, il devient plus spécialement avec Homais un Bovarysme scientifique, avec Pellerin un Bovarysme artistique.
Qu'ils relèvent du drame ou de la comédie, qu'ils montrent une tare de la sensibilité, de l'intelli-
26 LE BOVAHYSME
gence ou de l'énergie, tous ces personnages de Flaubert se ressemblent par un point commun. Chez tous on découvre un principe de suggestion qui les détermine, à la façon des hypnotisés, à se concevoir différents d'eux-mêmes.
Dans les cas les plus saillants, avec M°* Bovary, avec Frédéric Moreau, ce principe de suggestion est un enthousiasme, et cet enthousiasme a pour origine une connaissance anticipée des réalités. Cette cause particulière a été signalée et décrite par M. Bourget dans sa belle étude sur Flaubert. Il l'a nommée le mal de la Pensée, de « la Pensée qui précède l'expérience au lieu de s'y assujettir* », r*« le mal d'avoir connu l'image de la réalité avant la réalité, l'image des sensations et des sentiments avant les sensations et les sentiments^...» C'est, dit-il à l'occasion des personnages de Flaubert, à cette image anticipée, « à cette idée d'avant la vie que les circonstances d'abord, puis eux-mêmes font banqueroute 3 ».
1. Essais de psychologie contemporaine ^ Ed. Lemerre, p. 148.