Id., p
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L'enthousiasme toutefois n'est pas le seul principe de suggestion qui commande aux personnages de Flaubert une personnalité d'emprunt. Le milieu social, la profession et la caste sont pour nombre d'entre eux des motifs suffisants de s'attribuer des sentiments et des opinions, jusqu'à des raisons de s'affecter et de se réjouir, des plaisirs et des peines. Ce qui caractérise à vrai dire ces personnages, c'est un défaut essentiel de caractère fixe et d'originalité propre, en sorte que, si l'on peut formuler que sous l'influence du milieu social ils se conçoivent autres qu'ils ne sont, c'est en ce que, n'étant n'en par eux-mêmes, ils deviennent quelque chose ^ une chose ou une autre, par le fait de la suggestion à laquelle ils obéissent. C'est ainsi que dans Bouvart et Péctichet ou dans r Education sentimentale, le notaire Marescot, le maire Foureau, l'abbé Jeuffroy, le curé Bournisien, le vicomte de Gisy, le comte de Faverges tiennent de leur situation sociale tout ce qui leur fait une humanité distincte. Ils ont exactement les sentiments et les opinions qu'exigent leur profession, leur fortune et leur monde, et il semble bien que les uns et les
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autres seraient fort empêchés de penser, d'agir et d'être hommes s'ils n'étaient d'abord notaire, fonctionnaire, prêtre ou gentilhomme. Une même ignoirance, une même inconsistance, une même absence de réaction individuelle semblent les destiner à obéir à la suggestion du milieu extérieur à défaut !(i'une auto-suggestion venue du dedans.
Pourtant un mobile réel demeure en ces fantoches : c'est l'instinct de conservation. Sitôt qu'il entre en jeu, il est un principe de suggestion dont la toute-puissance les détermine à des métamorphoses nouvelles et jusqu'à renier innocemment leur personnalité coutumière. La révolution de 1848 cause parmi les personnages de Flaubert quelques-unes de ces brusques évolutions. A ChavignoUes, le comte de Faverges oublie qu'il est royaliste pour ne se souvenir que de sa haine contre les d'Orléans et faire cause commune avec le peuple, le curé Jeuffroy bénit l'arbre de la liberté ; il glorifie, au nom de l'Évangile, les principes de la Révolution, et à Paris M. Dambreuse, le riche banquier orléaniste, découvre qu'il a toujours été républicain.
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Ainsi, on distingue h la fois, dans l'œuvre de l'écrivain, différents points de vue sous lesquels les hommes se conçoivent autres qu'ils ne sont, et divers mobiles qui sont pour eux le principe de cette suggestion. Or, son rôle de romancier contraignait Flaubert à exposer avec détail les circonstances et les motifs qui entourent le phénomène, qui composent son extériorité et son déterminisme. C'est une tâche à laquelle il n'a pa« failli avec sa principale héroïne : l'éducation de la paysanne au couvent des Ursulines, dans un milieu aristocratique et mystique, l'influence romantique, agissant sur elle par les lectures publiques ou secrètes, sont les causes, oii il insiste, des appétits de luxe en même temps que de l'avidité sentimentale qui se développent dans l'âme de la jeune fille. C'est à ce point que l'on a pu voir en M""' Bovary le procès de l'édr.cation romanesque.
Toutefois l'être humain n'est pas seulement une cire molle à laquelle les circonstances et les influences extérieures impriment une forme nécessaire. On y trouve un principe cle réaction qui
constitue la personnalité de chaque individu et qui fait que les mêmes circonstances extérieures entraînent pour les uns ou les autres des conséquences qui ne sont point identiques. Il n'était pas nécessaire que l'éducation au couvent et le romantisme agissent sur Emma Bovary de la façon dont on les voit agir. D'autres à sa place eussent échappé aux mêmes influences ou eussent réagi contre elles d'une façon tout autre. Si donc Emma Bovary, telle que le romancier la met en scène, se montre en quelque mesure déterminée par les circonstances, il n'en existe pas moins, au premier plan de sa psychologie, une prédisposition personnelle à laquelle il convient d'accorder la première place. Or cette prédisposition consiste précisément en une exagération pathologique et singulière du pouvoir de se concevoir autre qu'elle n'est et c'est ce pouvoir et cette exagération que nous montrent tous les traits par lesquels Flaubert nous la fait connaître.
Aussi, plutôt que de penser que M"* Bovary soit le produit des circonstances, nous faut-il juger que la nécessité interne qui la régit choisit, parmi les circonstances qui l'environnent, celles qui sont propres à satisfaire sa tendance. Ce besoin de se concevoir autre qu'elle n'est constitue^ sa véritable personnalité, il atteint chez elle une
violence incomparable et s'exprime par un refus d'accepter jamais aucune réalité et de s'en contenter, j Rien n'a d'action sur elle qui ne soit image, qui n'ait été préalablement déformé et transposé à son usage par un acte de son imagination. Aucune réalité qui lui soit assimilable sans cet apprêt. A prendre le mot au sens strictement philosophique, M'"" Bovary est une Idéaliste. Elle ne perçoit pas cette commune réalité^quT tient peut-être sa consistance et sa force de ce qu'elle est l'œuvre collective de tous les hommes. Il lui faut créer elle-même pour sa consommation individuelle tous les objets avec lesquels elle prend contact. Or parmi ces objets qu'elle est contrainte de transformer afin de les percevoir, figure son propre moi, sa propre personne. Elle ne tientj^ompte d]aucun de ses instincts véritables, mais elle lui en attribue de fictifs, et c'est à satisfaire ces faux instincts, à assouvir ce moi déguisé, qu'elle emploie toute l'énergie dont elle est pourvue.
Si toutefois après avoir idéalisé son être véritable, après en avoir fait un signe, elle eût su ne le mettre aux prises qu'avec d'auires signes également imaginés par elle, si elle se fût gardée de le commettre avec la réalité commune, M""^ Bovary eût pu être quelque grande mystique,
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à la façon d'une sainte Thérèse ou, avec un don d'exécution, une artiste. Mais la critique lui fait défaut : elle ignore l'intervalle qui sépare la réalité créée par elle de la réalité collective. Continûment, d'un élan exaspéré, elle affronte avec son rêve cette réalité différente et le brise à des formes rigides auxquelles elle avait prêté d'autres contours, — semblable à quelque tragique voyageur muni d'une fausse carte et qui, dans la nuit, rencontrerait des précipices oîi il pensait trouver une route unie et résistante.
D'ailleurs cette tentative de réformer la réalité collective, selon les exigences du rêve individuel, comporte un principe d'insuccès plus essentiel encore que la disproportion môme qui éclate entre tes deux forces antagonistes qui se heurtent ici. La haine du réel est à vrai dire si forte chez
t'^^-^.yai:^!^^'*^^^^ pourrajtja contraindre à répudier son propre rêve, s'il venait, par impossible, à prendre lui-même Ta forme d'une réalité. Cette haine, conséquence de son idéalisme exaspéré, exige en effet qu'elle nie, qu'elle ruine et métamorphose tout ce qui est parvenu à se constituer, tout ce qui est sorti du virtuel, tout ce qui est devenu,. Elle est la sœur de cette enfant, à qui Baudelaire dédiait son poème des Bienfaits de la lune^ et à qui l'astre prédit : «Tu aimeras.... le lieu où tu ne seras
pas, l'amant que tu ne connaîtras pas/) On voit en elle un principe d'insatiabilité, un principe de rupture de tout équilibre, de toute harmonie, de toute paix, de tout repos, un principe de fuite oii l'on distinguera plus tard un des ressorls essentiels de la nature humaine, la source du mouvement et du changement. 1
■^Vinsi, la haine du réel se confond, chez W^^ Bovary, au centre même de sa personnalité, avec le pouvoir de se concevoir autre qu'elle n'est, et les deux tendances sont si intimement unies que l'on ne saurait dire laquelle engendre l'autre. \ll semble en effet parfois que la fausse conception qu'elle prend d'elle-même et des choses suffise à causer son aversion pour toute réalité. Ayant exilé de son âme tous les sentiments qu'elle est propre à éprouver, s'en étant attribué d'autres qui sont fictifs et que, par conséquent, les réalités n'ont pas le pouvoir de susciter en elle, on conçoit^ qu'elle haïsse ces réalités pour cette impuissance à s'émouvoir à leur coJitact, dont elle est seule responsable et dont elle les tient coupables ; tel est le cas l'orsqu'elle est insensible à l'amour de son mari, parce qu'il ne répond pas à l'image anticipée qu'elle s'est faite de la passion. Mais en d'autres occasions, il semble au contraire que la haine des réalités soit, au lieu d'une conscc[uence, la causQ
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qui la détermine à se concevoir autre qu'elle n'est. Voici, en effet, qu'elle a réussi à s'éprendre de, Léon, le clerc de notaire d'Yonville-FAbbaye. A la faveur de lectures identiques, Léon s'est composé de l'amour, de l'art et de la nature, une conception analogue à la sienne; elle pourra être aimée de lui parmi le décor sentimental précis qu'elle a dessiné dans son rêve. Comme elle, et h la suite d'une même sophistication, Léon se conçoit autre qu'il n'est, et ces deux fictions, qui coïncident, vont faire le même office que rempliraient deux sentiments naturels : une réalité amoureuse va naître de cette rencontre. Aussitôt, et poussée par la fatalité qui la domine, Emma Bovary se conçoit différente de ce que la voici, elle imagine un nouveau personnage aux exigences duquel elle immolera le désir immédiat et instinctif qui menace de se réaliser. L'héroïsme que comporte le sacrifice de la passion au devoir lui apparaît receler une beauté morale, dont elle veut parer son âme. Dans son maintien, dans ses attitudes, elle joue cette comédie du sacrifice : sa froideur soudaine décourage la timidité du clerc et la réalité sentimentale, qui allait ige former, se voit brisée par la fiction avant que d'être née.
\C'est le triomphe de l'irréel.
^ *Ainsi ce qui est typique en M""" Bovary, c'est
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bien ce pouvoir de se concevoir autre, idéalisé chez elle jusqu'à constituer sa véritable personnalité et confondu avec la haine de toute réalité à ce point que ces deux éléments, cause et effet l'un de l'autre, iiiscrivent un cercle où tous ses actes aboutissentj De ce point de vue, les diverses circonstances qui semblent déterminer M""* Bovary à se concevoir autre qu'elle n'est, ne constituent point l'intérêt profond de l'œuvre. Ce qui est essentiel ici, c'est la tendance môme qui la gouverne, cette tendance maîtresse à laquelle les circonstances particulières du roman ne sont que des prétextes pour s'exercer, et qui, à défaut de cellesci, en eût su choisir d'autres, cette tendance impérieuse, en vertu de laquelle toute condition d'existence^ quelle qu'elle eût été, et par le seul fait qu'elle eût été réelle, eût suscité en Emma Bovary une conception contradictoire.
Il apparaît en effet, que le drame de Flaubert, en ce qu'il a de psychologiquement essentiel, ne sera pas changé si l'on en intervertit les circonstances et la donnée. Que l'on suppose M"°' Bovary transportée en réalité dans le milieu qu'on lui voit rêver, qu'au lieu d'être la fille du père Bouault, le fermier des Aubrays, elle soit issue de parents aristocrates et millionnaires, qu'au lieu d'être l'épouse d'un officier de santé dans un petit vil-
lage normanJ, elle soit la femme d'un grand seigneur, et vive dans une atmosphère de fêtes, de luxe et de galanterie et la voici, toujours la même prenant en aversion ces réalités voisines, méprisant ces joies artificielles, dont la vanité fait le fond, ces passions libertines, auxquelles le cœur n'a point de part, harassée de ces plaisirs forcés et de la contrainte d'un perpétuel apparat, rêvant de quelque vie cachée au fond d'une province, et des joies simples d'une intimité heureuse. Et n'est-ce point un Bovarysme de cette espèce qui, à l'instigation des Deshoulières et des Rousseau, donna naissance aux Trianon?
D'ailleurs, et ceci apparaît dans le roman de Flaubert, ce don de métamorphoser à sa vue toutes les choses et soi-même se confond à ce point avec l'entité véritable de M""' Bovary, que, sitôt qu'elle en est privée, elle meurt. Brisée par le dopart de Rodolphe, elle suscite de toutes pièces une passion nouvelle pour Léon. Mais elle n'est plus uup^ ni du sentiment qu'elle éprouve, ni de celui qu'elle inspire; un pouvoir critique s'est éveillé en elle; elle mesure la part de comédie qui entre en cet amour. Elle sait qu'elle en est l'unique instigatrice, elle juge son amant et elle connaît « la petitesse des passions que l'art exagère». Or cette manière commune, et que l'on peut appeler
raisonnable, de considérer la médiocrité de l'univers, n'est point le signe qu'elle est guérie, c'est le signe que ce qui était en elle le principe de la vie l'abandonne. [Elle a perdu le pouvoir d'interposer son rêve entre sa vue et les réalité^t d'en obscurcir le réel. Son âme ne supporte pas le contact immédiat auquel la voici condamnée. Impuissante désormais à se concevoir autre qu'elle n'est, impuissante à concevoir les choses et les êtres autres qu'ils ne sont et à les déformer selon le vœu de son désir, elle nie dans le suicide cette réalité indocile dont l'argile durcie ne se laisse plus pétrir et modeler.
Par l'aveuglement obstiné avec lequel elle accomplit son incessante évolution, par sa fin volontaire et tragique qui marque sa puissance et sa frénésie, il a semblé que M"'® Bovary symbolisait, mieux qu'aucun autre personnage de Flaubert, cette fonction originelle de l'âme humaine que l'écrivain a mise en scène avec un relief pathologique dv^ns tout le cours de son œuvre. Avec elle, il a semblé que le phénomène apparaissait sous son aspect le plus universel et que, sous le jeu des mobiles et des circonstances qui semblent le déterminer, il révélait une source d'activité propre. Par cet exemple, ce fait de se concevoir autre, qu'on le considère comme un pouvoir ou
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comme une défaillance, s'avère un élément nécessaire ou fatal de l'activité humaine en son fond essentiel.
Flaubert d'ailleurs ne s'en est pas tenu à mettre en scène en des consciences individuelles, comme on l'a vu le faire avec M"* Bovary, avec Frédéric Morcau, avecHomais, avec les personnages secondaires de r Education sentimentale et de Bouvard et Pécuchet^ ce don de métamorphose qui permet aux hommes de prendre le change sur eux-mêmes et parfois semble les y contraindre. Lorsqu'il a composé avec la Tentation de saint Antoine, avec Bouvard et Pécuchet, des œuvres d'une portée plus générale, une même nécessité de sa vision d'artiste a été cause qu'il a animé ce champ nouveau et plus vaste du jeu de ce même pouvoir. Mais, tandis que la faculté de se concevoir autre, exagérée en quelques individus, faisait de ceux-ci des personnages de drame ou de comédie et nous montrait des êtres que l'on pouvait croire exceptionnels, elle apparaît maintenant comme le
mécanisme même en vertu duquel l'Humanité se meut, comme le principe funeste et indestructible, qui la fonde et constitue son essence.
Ce Bovarysme métaphysique donne à cette partie de l'œuvre de Flaubert une apparence pessimiste. On montrera bientôt qu'elle laisse place à un& autre interprétation; mais on va respecter, tant que l'on se tiendra à considérer le Bovarysme dans l'œuvre de Flaubert, cette première impression, qui s'en dégage. Elle est en effet la conséquence du relief exagéré qu'implique nécessairement une vision d'artiste, et cette exagération même sera dénature à faire mieux comprendre et mieux voir par la suite le principe d'oii surgit la réalité phénoménale, avec les formes que nous lui connaissons.
Guy de Mau-passant traduisait cette impression pessimiste lorsqu'il voyait démontrées dans Bouvard et Pécuchet « l'impuissance de l'effort, la vanité de l'affirmation et toujours l'éterl'iUe misère de tout». Et il semble, en etïet, que, transportant dans la philosophie sa vision d'artiste, Flaubert ait constaté dans l'homme un Bovarysme irrémissible qui fait de Terreur et du mensonge la loi de sa nature, un mal d'imagination et de pensée qui l'oblige à méconnaître toute réalité pour céder à la fascination de l'irréel, qui le con-
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traintà concevoir, hors de la portée de son intellij gence et de ses sens, un au-delà dont la perspective s'éloigne après chaque effort fait pour l'atteindre. Il semble qu'il ait voulu nous faire toucher la disproportion formidable qui s'accuse entre les interrogations posées par l'inquiétude de notre esprit et nos moyens d'y répondre. Quelle influence singulière nous arrache ainsi à nous-mêmes et à l'heure présente, dressant l'idée en face de l'instinct, créant, à côté de nos besoins réels, des besoins imaginaires auxquels nous donnons l'avantage? Quel principe hystérique s'élève du fond même de notre nature comme un mode à rebours de notre sensation exaspérée ? C'est cette même force mensongère et fatale qui désorbitait les individus et qui maintenant manifeste son pouvoir sur l'espèce tout entière, contraignant l'humanité à se concevoir autre qu'elle n'est, faite pour d'autres destins, pour un autre savoir. C'est elle qui a donné naissance à toutes les sciences et c'est ce Bovarysme essentiel que Flauhert a étreint sous ses -deux formes, pour en exprimer l'ironie, pour en montrer le développement fatal, dans un double effort, dans ce poème halluciné, la Tentation de saint Antoine, dans cette comédie caricaturale, Bouvard ^t Pécuchet,
Dans la première de ces œuvres et à son premier plan, Antoine nous offre le spectacle d'un Bovarysme qui relève de la pure physiologie : un fait d'hallucination, avec la succession de ses crises, forme la structure même du livre. Mais on voit bien que, sous cet épisode de pathologie individuelle, Termite, par la nature des apparitions qui le hantent, symbolise un autre phénomène et d'une autre grandeur. On voit résumé en son délire tout l'effort de rilumanité pour connaître au delà des limites possibles de la connaissance humaine. Avec Antoine l'homme abstrait, et non plus tel ou tel individu, se conçoit autre qu'il n'est, quant h la qualité et quant à la portée de son intelligence : cette fausse conception de lui-même où il se fixe et en laquelle il a foi le contraint de dénaturer l'Univers. C'est à ce prix qu'il se pourra donner la preuve de son pouvoir de connaître sans limites. Il imagine donc l'Être avec ses lois, selon le vœu de sa présomption et voici l'éclosion fantastique des religions et des métaphysiques. Evoquées par le vœu ardent de l'ermite, avec des formes complexes que son savoir
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précise, voici apparaître devant ses yeux dans la solitude du désert, comme les rôves successifs et incohérents de la cervelle humaine, toutes les théogonies et toutes les religions, glorifiant tour à tour ou méprisant la chair, se détruisant les unes les autres par des affirmations inconciliables. Et c'est sous son premier aspect le Bovarysme de la connaissance.
En voici avec Bouvard et Pécuchet une seconde face. Ici, comme dans la Tentation, Flaubert a fait une double application du mode de vision à travers lequel il perçoit les réalités de tout ordre. Dominé par son tempérament d'artiste, contraint, pour manier des idées abstraites, de les incorporer en des personnages vivants, il a dû composer à ceux-ci une individualité concrète afin qu'ils pussent, par le moyen de leurs gestes immédiats, évoquer des interprétations plus hautes.
Bouvard et Pécuchet, à ne les considérer qu'au point de vue de leur signification de premier plan, offrent quelque ressemblance avec d'autres personnages de Flaubert, Homais ou Arnoux. Sous ce jour ils personnifient l'homme moderne : à celui-ci,
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la vulgarisation de l'enseignement, phénomène propre à notre temps, ouvre des perspectives illimitées sur l'infinité des idées philosophiques, morales, littéraires et scientifiques élaborées par l'effort des civilisations antérieures. Mais le pouvoir créateur et la capacité de son intelligence ne se sont pas accrus dans les mêmes proportions qu'augmentait la masse des notions accumulées par les ancêtres et recueillies par héritage et voici un équilibre rompu. A posséder les résultats du labeur accompli au cours d'une longue civilisation par le génie de ses meilleurs représentants, ■quelques-uns des plus médiocres parmi les derniers venus prennent le change sur leur propre valeur; ils se gontlent, comme d'un mérite individuel, des conquêtes intellectuelles dues à l'élite de l'espèce et dont ils bénéficient en vertu d'un privilège commun à toute l'Humanité.
C'est ainsi que Homais offre, sur une scène beaucoup plus vaste, un spectacle analogue à celui que Molière inventa avec son bourgeois gentilhomme. Gomme M. Jourdain pense s'égaler aux gens de cour en adoptant leur costume, leurs manières et leur langage, en prenant des leçons de danse et de maintien, Homais se persuade qu'il participe à la dignité du savoir humain en imitant le langage des hommes de science, en reprodui-
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sant d'une façon grossière leurs attitudes, en feignant leurs soucis. Un comique supérieur se dégage du contraste manifeste entre la pauvreté intellectuelle du fantoche et la grandeur complexe de l'idéal qu'il a entrevu et qu'il voudrait atteindre.
Initié par ce même pouvoir vulgarisateur de l'instruction à des modes d'activité très divers, Arnoux croit sans peine qu'il a acquis, avec la connaissance des buts, l'aptitude qui le prédispose à les atteindre tous : de là son aisance à tout entreprendre malgré l'incapacité qui le condamne à échouer toujours.
Une semblable présomption détermine Bouvard et Pécuchet à s'incarner tour à tour dans tous les rôles créés par l'activité des hommes. Mais le pouvoir de prendre le change sur soi-même apparaît chez eux dégagé de tout autre mélange et réduit à ses mobiles les plus élémentaires. Indépendamment du défaut de personnalité et de l'extrême légèreté qui rend Arnoux sensible à toutes les iniluences, il se montre aussi déterminé à se concevoir autre qu'il n'est par des mobiles de lucre. L'absence d'esprit critique et l'enthousiasme scientifique ne sont pas les seuls mobiles qui engendrent chez Homais la même évolution : on trouve aussi chez lui une vanité excessive et ce mobile complémentaire, en l'incitant à une duperie,
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des autres en même temps que de lui-même, obscurcit la simplicité de la métamorphose. Cette confusion de mobiles n'existe plus dans les actes exécutés par Bouvard et Pécuchet. S'ils se conçoivent autres qu'ils ne sont, c'est sans l'intervention d'aucun principe de lucre, d'intérêt ou de vanité, et l'évolution bovaryqiie se résout chez eux en ses éléments les plus simples.
La disproportion est manifeste entre la pauvre énergie mentale dont ils sont doués et la somme, de notions et d'idées qu'étalent devant leurs yeux l'instruction prodiguée à tous, la diffusion, par la presse et par les manuels de vulgarisation, des connaissances de tout ordre. Par cette disproportion, ils montrent à nu, avec une exagération qui résulte de leur médiocrité, ce fait essentiel : l'écart prodigieux qui existe, parmi toutes les espèces animales, chez la seule espèce humaine, entre l'apport individuel du meilleur de ses représentants et la richesse qui lui est transmise par l'être collectif Humanité. Ils nous montrent cette disproportion aggravée encore à notre époque sous l'influence du développement soudain de ^'instruction, du macliinisme des formules, d'une façon générale, et pour emprunter à Garlyle une remarque excellente, des moyens innombrables mis à la disposition de l'individu pour obtenir des résultats
qu'il n'a pas eu la peine d'inventer, et qui peuvent être efficaces entre ses mains sans qu'il lui soit nécessaire d'en comprendre le mécanisme intime. Une aussi flagrante disproportion a vulgarisé à notre époque et tiré à une infinité d'exemplaires le type du parvenu, du Bourgeois scientifique, dont on a vu que Flaubert avait donné avec Homais une première ébauche, et dont Bouvard et Pécuchet sont une représentation plus typique, plus bienveillante aussi, car aucun sentiment mauvais ou bas ne leur est attribué et, si extraordinairement comiques qu'ils apparaissent, leur bonhomie pourtant commande la sympathie. La révélation de l'immense richesse intellectuelle qui leur est livrée n'excite en eux qu'un sentiment d'admiration pour la science, pour l'art, pour la philosophie, pour la pensée sous ses formes les plus hautes. Dénués de tout goût particulier assez fort pour courber dans un sens unique l'énergie de leur attention, pour les absorber et les satisfaire par la perpétuité d'un plaisir toujours renaissant, ils cèdent à la fascination de l'idée qui dresse autour d'eux ses sommets et les sollicite avec une égale insistance sous toutes ses faces. A gravir ces hauteurs, le vertige les gagne et déplace leur centre de gravité. Ils ne savent plus apprécier les distances, toute critique est abolie en eux. A en-
trevoir les résultats de la science, ils croient en posséder les secrets ; à se promener dans la partie <lu domaine de la connaissance qui a été aménagée pour l'intelligence vulgaire ils se croient aptes à s'engager dans ses taillis les plus inextricables et à découvrir des routes nouvelles ; à manier et à posséder une monnaie qui procure les choses, ils croient que cette monnaie est frappée à leur effigie et qu'ils ont eux-mêmes le pouvoir d'émettre des pièces d'or nouvelles.
Sous cette première allégorie que Flaubert au moyen de ses deux bonshommes a mise en scène avec une force comique incomparable, on trouve, a-t-on dit, un autre symbole plus élevé et d'un pessimisme en apparence plus définitif. L'intelligence humaine, la faculté de comprendre ellemême, devient le thème de la représentation et nous apparaît atteinte du même mal dont nous avons vu quelques esprits frappés. D'une façon essentielle elle se méconnaît, elle se forge une fausse conception de son pouvoir, visant des buts qu'elle ne peut toucher, se réalisant toujours selon des formes qu'elle n'avait pas prévues.
Tandis que, dans la Tentation, le délire du saint évoque la cohorte des religions et des métaphysiques se réfutant les unes les autres par le seul fait de leur confrontation, l'enthousiasme intellec-
tuel de Bouvard et de Pécuchet qui les porte à tout apprendre, à s'élancer sans cesse dans toutes les directions de l'esprit, prête à une revue encyclopédique de toutes les philosophies et de toutes les sciences. Or cet examen tend à montrer que l'observation des phénomènes de tout ordre a donné lieu à des interprétations diverses, successives et contradictoires ; il fait voir, qu'au gré de la prédilection des auteurs, les problèmes les mieux étudiés reçoivent encore les solutions les plus variables. Ainsi, selon deux procédés différents, l'esprit humain s'est efforcé de se rendre maître de la certitude. A son aurore il a réalisé son désir dans la croyance religieuse; car il possédait alors le pouvoir d'objectiver sa foi, de créer la réalité de son désir avec la force même et l'intensité de son désir. Parvenu à sa maturité, il perd ce pouvoir et tend vers la certitude par une autre voie : il a recours à l'observation des phénomènes et se fie à l'enchaînement causal pour en obtenir le dernier mot des choses. Les causes s'enchaînent sans fin, il prend patience, met des noms sur les phénomènes, des noms sur les sciences diverses qui s'y appliquent, trace des divisions et des solutions de continuité parmi la trame indéfinie du réel., Par ces moyens, par l'artifice de ses conventions et de ses définitions, tandis qu'il se donne l'illu^
sion de quelques certitudes partielles, il entretient l'espoir de posséder des certitudes plus vastes.
C'est ce second état de la certitude humaine que Flaubert met en cause avec Bouvard et Pécuchet. L'entreprise nous paraît ici plus téméraire parce qu'elle va à ébranler une croyance dont l'influence sur l'esprit est encore actuelle. « Une croyance, a dit Fustel de Coulanges, est l'œuvre de notre esprit, mais nous ne sommes pas libres de la modifier à notre gré. Elle est notre création, mais nous ne le savons pas. Elle est humaine et nous la croyons Dieu. Elle est l'effet de notre puissance et elle est plus forte que nous ^ » Or cette croyance scientifique que nous avons créée comme la précédente, en esta cette péiiode de jeunesse et de prospérité oii une croyance est plus forte que celui qui la crée. Il n'est pas exagéré de dire qu'une religion scientifique régit de nos jours les hommes avec la même rigueur que la religion divine leur comm&^'^ait naguère. Seuls quelques esprits supérieurs échappent à cet empire : pour le vulgaire, sa foi scientifique est absolue et on l'en voit témoigner avec fanatisme en toute occasion oii la science conclut à des applications pratiques. C'est' ainsi que la chirurgie et la médecine ont leurs dé-