CHAPITRE I
» — Passez la nuit ici , dit Bertrade. » - — Non ! non I s'est écriée la princesse. Mon père, au désespoir, est à Bruges. Peutêtre y a-t-il encore là des soulèvemens et des combats : je veux partager ses dangers. Dussé-je périr sur la route, je dois partir, je partirai.
Son sang était glacé dans ses veines ; et ses lèvres décolorées avaient un sourire morne et éteint. La beauté suppliante est une puissance magique. Il y a une sorte d'amour dans la protection de l'homme qu'implore une douce voix de femme. L'orgueil se plaît à la pitié. Wenemare enveloppe avec soin la princesse dans les longs replis de sa mante. Son Iront n'a plus rien de farouche.
« — Douce et touchante créature ! se disait-il à demi-voix. Que tu es belle , ainsi
délaissée ! »
Et, marchant à pied devant son palefroi, bravant les périls du chemin, trempé d'eau, battu par la tourmente, errant à travers les ténèbres , le voilà tout à Marguerite.
Là Flandre, en ce moment , déchirée par les factions, était en proie à la plus désastreuse anarchie. Une ère de révolutions venait de s'ouvrir devant elle, déployant de toutes parts l'affreux cortège de sang et de
ruines qui suit habituellement l'usurpation.
Le comte Louis de Ne vers avait régné paisiblement sur la Flandre depuis un certain nombre d'années ; mais , le siècle d'auparavant, ses ancêtres avaient eu à subir toutes les rigueurs de la fortune ; et luimême, chassé de son pays par une populace égarée , n'était remonté sur son trône que grâce à l'aide du roi de France (4).
La Flandre, sous le comte de Nevers, était pourtant heureuse et paisible ; le commerce y avait refleuri ; elle était devenue l'école du goût et des arts , tandis qu'une grande partie de l'Europe était encore dans la barbarie. N'importe ; bien que la paix rendue à la nation l'eût élevée au plus haut degré de prospérité, une agitation sourde,
(i). HLst. générale de la Belgique , par M. Devves, t. 3. — Hiït. de Flandre, par Jules Van Praet, t. i. — Froissard. — Meyer, elc.