LA PETITE PROPRIÉTÉ A SAIKT-PAUL
Parmi les colonies de fondation récente, les unes sont situées dans l'ouest, à la limite du Sertaon, et sur des terres encore neuves ; les autres au contraire, au cœur même do l'État, prés de la ville de Campinas, premier centre d'expansion de la petite propriété. Campos Salles et Nova Odessa voisinent avec les anciennes colonies spontanées de Nova Helvetia et de Villa Americana. Dans cette vieille région agricole, partiellement évacuée par les grands propriétaires lorsqu'ils allèrent chercher plus au nord des terres moins épuisées, la colonisation est sur un terrain plus favorable qu'au milieu des grandes zones caféières. Les colons réussiront à force de travail à y féconder de nouveau les terres désertées par les fazendaires.
J'ai rapporté de quelques jours de voyage autour de Campinas l'impression la plus favorable sur l'avenir des colonies. J'ai visité d'abord le centre de Campos Salles ; le défrichement y progresse vite ; déjà la colonie a dépassé ses limites officielles, et ronge tout alentour la grande propriété ; la population augmente. La colonie commence à exercer une attraction autour d'elle ; quelques ouvriers italiens des fazendas voisines sont venus s'y fixer, sachant qu'ils y trouveront des terres: une ville s'y bâtit, Cosmopolis la bien nommée, car elle compte parmi ses habitants des représentants de seize nationalités. Les ressources des colons sont multiples ; des négociants viennent à Cosmopolis acheter leurs récoltes de mais et de haricots ; une sucrerie consomme leurs cannes ; enfin la colonie possède un troupeau de trois cents vaches, et expédie à Campinas et jusqu'à Saint-Paul son lait et le beurre qu'elle fabrique.
Nous fîmes quelques lieues à cheval dans les terres amolUes par les premiers orages de septembre, faisant
halte devant les maisons, et traduisant dans toutes les langues à notre portée le même questionnaire. Les colons semblaient satisfaits ; ils réduisaient régulièrement leur dette envers le gouvernement, iis perfectionnaient peu à peu leur outillage et leur mobilier. Le dernier chez qui je m'arrêtai était un Français, un paysan breton, à tête rude et bouclée, qu'on aurait cru détaché d'un cadre de Lenain. Il avait reçu avec son lot une maison de briques, mais, en homme rude, la jugeant trop luxueuse pour lui, il l'avait abandonnée à un locataire, et s'était construit lui-même une demeure plus rustique en troncs d'arbres abattus sur sa terre. Il y vivait avec sa femme, bretonne elle aussi, et leurs enfants ; ils m'offrirent de goûter au pain de maïs, et nous nous assîmes autour de la table. Par la porte ouverte, on apercevait les labours trempés, et la forêt au bout des sillons rouges. On me fit voir ensuite les mules, la charrette et la charrue que la dernière récolte avait permis d'acheter. Lorsque nous nous mimes en selle, le maître du logis nous suivit jusqu'au bout de son domaine ; l'orgueil de la propriété luisait dans ses regards.
Le lendemain, j'arrivai à Nova Odessa. Les premiers colons y furent des juifs russes, arrivés de Londres où ils s'étaient réfugiés. Us avaient, parait-il, peu d'aptitudes agricoles, et à peine établis ils se dispersèrent. Ils furent remplacés par d'autres russes lithuaniens^ luthériens ou anabaptistes qui forment aujourd'hui toute la population de la colonie. Autour des maisons, de petits potagers, des champs de maïs coupés et de patates douces. On rencontre sur les chemins des moujiks à grande barbe, à puissante charpente, usant encore les vêtements et les bottes apportés d'Europe, Les femmes portent le foulard en triangle sur la tête.