‹ Le Brésil au XXe siècleChapitre 15 sur 28 · LA PETITE PROPRIÉTÉ A SAINT-PAUL 17S · texte numérisé non relu

LA PETITE PROPRIÉTÉ A SAINT-PAUL 17S

En résumé, la petite propriété est restée strictement exclue de la culture du café. Elle paraît devoir se répandre autour des zones caféières; elle occupe dès aujourd'hui solidement quelques cantons au centre de l'État, près de Campinas ; mais elle n'a pas entamé le domaine de la grande propriété. En tant que producteur do café, l'État de Saint-Paul reste le type le plus net peutêtre dans le monde moderne d'un pays de grande propriété. Dans l'histoire contemporaine de Saint-Paul, deux faits sont corollaires ; la constitution d'une aristocratie foncière et la prédominance persistante de l'ancienne race pauliste. Si les vieilles familles paulisles ont conservé la propriété des terres rouges, tandis <[u'au Rio Grande et au Parana le sol passait tout entier aux mains de populations immigrées, ce n'est que justice. C'est à leur rôle capital dans le développement de l'industrie caféière, à leur énergie et à leur activité, que les Paulistes doivent de n'avoir pas été dépossédés.

CflAPITRE IX LA VALORISATION DU CAFÉ

Le protectionnisme et l'industrie caféiére. — La crise du café et ses causes. — La surproduction. — Premiers projets pour remédier à la crise. — Négociations préliminaires avec le gouvernement fédéral. — L'intervention de Saint-Paul sur le marché des cafés. — La formation du stock de la valorisation. — La liquidation. — Les dangers du protectionnisme.

Connaissant l'organisation agricole de Saint-Paul, il est possible de replacer dans son milieu l'afTaire de la « valorisation du café » dans laquelle l'État de Saint- Paul et le Brésil sont présentement engagés. La valorisation est la lutte entreprise par le gouvernement de Saint-Paul contre la baisse du café. Par la valorisation, il tenta de défendre l'industrie caféiére aux abois, de même que par le régime de l'immigration gratuite il lui avait accordé son appui, au temps de son expansion. L'une et l'autre ne sont que deux épisodes d'une politique de protection dont on peut contester le principe, mais que Saint-Paul a suivie depuis vingt ans avec une fidélité et un esprit de suite remarquables.

On sait en quoi consiste dans l'ensemble l'opération connue sous le nom de valorisation. Pour éviter l'avilissement rapide des cours à la suite d'une récolte exceptionnelle, le gouvernement de Saint- Paul opéra, à son compte, l'achat de quantités énormes de café dont il se trouve aujourd'hui propriétaire, et qu'il prétend conserver jusqu'au jour où la hausse lui permettra de

les écouler sans compromettre le marché. Le stock de café existant au monde est donc aujourd'hui divisé en deux parts : l'une est resiée entre les mains du commerce : l'autre appartient à l'État de Saint-Paul et n'est pas en vente actuellement. La conséquence de la valorisation a été une diminution du stock commercial. Je n'ai pas l'intention d'attaquer le gouvernement de Saint-Paul et pas davantage celle de le défendre. La valorisation du café a soulevé assez de polémiques ; elle mérite un examen impartial. Ce fut une très grosse opération financière, hardiment entreprise par le» hommes d'état paulistes ; ce fut aussi une véritable inovation en matière d'économie politique, une forme nouvelle d'intervention protectionniste d'un gouvetnement dans une branche du commerce.

On n'a pas toujours compris comment l'Ëtai de Saint- Paul avait été amené à cette résolution. La valorisation a paru un coup de tête ; on s'est déÀé de la façon dont l'opération a été conduite. Au Brésil même, l'entreprise a trouvé des adversaires acharnés ; elle a eu l'infortune d'être combattue par le plus grand journal brésilien, le Journal du Commerce de Rio; en Europe, les préventions contre elle ont duré très longtemps, puisque, en juillet 1907, au moment où l'affaire semblait entrer dans sa période de hquidation, le journal financier Le Brésil disait encore : « Nous n'en resterons pas moins convaincus, quelles que soient les conditions spéciales, les circonstances exceptionnelles qui ont pu inspirer au point de vue économique et politique l'intervention de l'État, que la valorisation était une aventure, une spéculation en l'air... qu'il ne convient pas à un État de Hvrer ainsi se» finances au jeu du hasard ou à la grâce de la Providence, et qu'enfin l'État de Saint-Paul fut souverai-

17» LE BRÉSIk AU XX* SIÈCLE

nement imprudent de l'avoir entrepris. » Jugement sommaire sur un procès dont le public n'avait pas los pièces.

La crise du café avait comme unique cause la surproduction. La production s'étant accrue plus rapidement que la consommation, l'une n'avait pu absorber l'autre ; de là, la chute des cours.

La statistique prouve que l'augmentation de la production n'a pas été générale et ne s'étend pas à toutes les régions caféières : plusieurs d'entre elles, au contraire, sont en décadence marquée. A la Martinique, tous les caféiers sont abandonnés. L'ensemble de la production non brésilienne n'a fait que se maintenir au niveau antérieur. L'augmentation totale provient uniquement des progrès de la production au Brésil, et particulièrement dans l'Ktat de Saint-Paul. De 1870 à 1875, la moyenne annuelle de la récolte du Brésil entier était de 3 millions et demi de sacs (l);de 1900 à 1905,

(1) noDrcnoN db c±rt raoD. di CArt

AU BKtSII, POUK .1 1I0.XDI KNTIIE

A.VXiBS BU SAOa DB SO •. XK BACS DE «0 K.

1870-1871 3.763.908 sacs. 7.211 .000 saca.

C'est entre 1880 et 1890 que la production du Brésil arrive à

a moyenne s'est élevée à 12 millions et demi. Or, pendant ces trente années, le café avait presque complètement disparu de l'État de Bahia ; les plus vieilles régions productrices des États de Rio et de Minas, et même à Saint-Paul les anciennes cultures de la vallée de la Parahyba avaient souffert et se trouvaient déjà en crise. La fièvre des plantatrons avait régné au contraire sur les parties encore neuves du territoire de Saint-Paul, où elle fut particulièrement intense entre 1887 et 1900.

Ce mouvement de plantation eut des causes très diverses. D'abord le Brésil traversa vers cette époque une péiiode de change bas. La monnaie de papier descendit au-dessous du pair. La chute commença en 1891, s'accentua de plus en plus jusqu'en 1898, où elle fut arrêtée par l'application du Funding-Loan. Au plus bas, le papier ne valut en or que le cinquième de sa valeur nominale. L'émission exagérée du papier monnaie qui provoqua la baisse du change fit connaître brusquement au Brésil l'abondante circulation monétaire. Tout ce capital de papier fut un puissant levier pour développer la production brésilienne; il chercha à s'employer et s'oiïrit à l'activité nationale; partout les entreprises surgirent. Le change à bon marché créa pour le Brésil un régime de protection intensive et générale. L'agriculture en fut favorisée tout autant que l'industrie, et particulièrement la culture du café, qui exige de gros capitaux.

En 1899, le Président do la République disait dans son message : « L'excès de papier-monnaie a donné l'illusion d'une grande abondance de capital, et a provoqué la création de nombreuses industries qu'il a fallu défendre par un tarif ultra protecteur. » Quelque-

dépasser régulièrement celle de tous les autres pays caféiers réunis.

p. DK.M8. — Le BritiL U

chose do cette observation s applique à l'industrie caféière et peut servir de commentaire à l'h istoiro de la valorisation. Nous aurons l'occasion de voir comment cette question du change se môla plus tard à la question de la valorisation.

La spéculation qui consistait à établir, ou môme à acheter une plantation de café, était, vers 1890, extrêmement avantageuse. Les prix de vente du café étaient favorables, les revenus de la terre fabuleux. Saint-Paul a gardé le souvenir de ce temps où chaque fazendaire était un nabab, et où tous voulaient être fazendaires. II est donc aisé de comprendre pourquoi les Paulistes ont voulu étendre leurs plantations.

Mais il est nécessaire d'expliquer un peu plus longuement comment cela leur a été possible. En Europe, où tout le sol cultivable se trouve actuellement occupé, il est rare de voir une culture se développer brusquement ; car elle ne peut s'étendre qu'aux dépens des autres, et cela seul forme un frein puissant et une sorte de garantie contre les crises de surproduction. En Amérique, rien de cela ; la terre est libre, et se prête à une conquête rapide.

Il suffit de trouver des travailleurs. Toute extension nouvelle des cultures exige en effet que la main-d'œuvre se multiplie. La culture progressera à mesure qu'afflueront les bras. Le défaut d'ouvriers devrait régler le développement des plantations et le ralentir, permettre de se rendre compte du moment où la production est suffisante et où la culture cesse d'être avantageuse. Cette sorte de régulateur naturel manqua malheureusement à Saint-Paul. Si l'on avait laissé à l'immigration spontanée la charge d'offrir ses bras aux entrepreneurs de plantations, l'expansion du café aurait été moins hâtive. Le mouvement d'immigration se serait dessiné sans

aucun doute, mais avec moins d'intensité. Il aurait fallu appeler des ouvriers d'Europe en les alléchant par de gros salaires. Le coût de production en aurait été influencé et les plantations ralenties. Au lieu de cela, le gouvernement fédéral d'abord, le gouvernement de l'État ensuite, adoptèrent la politique de l'immigration aux frais publics et commencèrent à recruter en Europe des cohortes de travailleurs ruraux que l'on mit à la disposition des fazendaires.

Nous avons dit dans un chapitre précédent avec quelle activité inlassable le gouvernement fournissait à la demande d'ouvriers. L'abolition de l'esclavage, en exagérant le manque de bras, contribua peut-être à faire adopter les mesures organisant l'immigration subventionnée. Mais on ne se contenta pas de rem» placer les esclaves : en 1887, il n'en existait que 107.000 dans l'État. De 1887 à 1900, il arriva 900.000 immigrants à passage payé. La politique d'immigration me paraît être une des causes les plus certaines de h crise actuelle, et par conséquent un des facteurs le> plus impérieux de la valorisation.

D'autant plus que, d'une façon assez imprévue, ces ouvriers agricoles se trouvèrent être les premiers à pousser à l'extension des plantations. Leur salaire à la fazenda consiste en une somme fixe d'argent à laquelle s'ajoute le produit de cultures de céréales qu'on leur permet de faire au milieu des caféiers. Or, non seulement le colon vivait de ces cultures qui fournissaient à son alimentation, mais encore le développement même de Saint Paul lui offrait un marché très avantageux pour tout ce qu'il arrivait à produire au-delà de sa consommation, et sa principale préoccupation était de pouvoir récolter abondamment son maïs et ses haricots. Pour cela, il lui fallait des terres neuves, non encore épuisées

par des années ininterrompues de culture, et où le rendement de ses semailles fût abondant; il lui fallait de plus des caféiers jeunes dont la croissance ne fit pas de tort aux cultures annuelles. Aussi, dès le début, le» colons montrèrent-ils une préférence marquée pour les plantations neuves. Tout fazendaire était porté à planter, ne fût-ce que pour satisfaire son personnel. La concurrence entre les ouvriers qui demandaient des caféiers à planter devint telle que les prix s'abaissèrent beaucoup pour ce genre de travail. Planter finit par devenir, pour le fazendaire, une opération absolument gratuite. Vers 1870, on confiait à un colon une pièce de terre à défricher. Quatre ans après, il la restituait au propriétaire couverte de caféiers en âge de produire qu'il fallait lui payer à 400 rers le pied (environ 1 fr. 10). Trente ans plus tard, on ne payait plus que 200 et plus souvent 100 reis. A la fin, apparut même le système de laisser la terre cinq ans aux mains du colon f[ui la remettait ensuite au fazendaire sans recevoir de lui aucune indemnité pour les caféiers plantés, et n'avait pour salaire que les cinq années de récolte qu'il avait pu faire. Les choses en étaient au point qu'au moment où l'on interdit les plantations nouvelles, beaucoup de planteurs se croyaient obligés de planter de peur de perdre leurs colons, qui seraient allés chercher dans les fazendas voisines un travail plus à leur convenance.

Les fazendaires augmentaient donc chaque année le nombre de leurs caféiers, en dehors de toute raison économique, et une sorte de nécessité les poussait à aggraver la crise. En 1902, alors que le premier effondrement des cours datait déjà de cinq ou six ans, Saint- Paul comptait 530 millions de pieds de café de plus de quatre ans, et 135 millions, soit plus d'un quart, âgés de moins de quatre ans, c'est-à-dire plantés depuis 1899.

LA VALORISATION DU CAFÉ 18t

Les lois sur l'introduction des immigrants avaient eu celle conséquence imprévue, et si l'action officielle avait ainsi sa part de responsabilité dans les origines de la crise, n'était-ce pas une obligation pour le Pouvoir d'agir une seconde fois pour la dénouer ?

Pour s'expliquer l'intervention du gouvernement de Saint-Paul dans le marché du café, il est nécessaire aussi de comprendre l'importance exceptionnelle de la culture du café dans l'État. Saint-Paul a produit jadis autre chose que du café : de la canne à sucre, du coton ; mais tout a reculé depuis trente ans devant le café. Aujourd'hui, on a pu évaluer à 90 % de la fortune générale la valeur des propriétés caféières. Le café nourrit tout le monde. Même les industries établies dans le pays, même les autres cultures ne subsistent et ne prospèrent qu'en raison du débouché que leur offrent les campagnes qui vivent de la récolte, et les villes qui vivent du commerce du café. Si le café baisse, ce n'est pas une classe de la nation qui est frappée, c'est la nation tout entière ; les ressources de l'État tarissent, il devient impossible de faire face aux dépenses budgétaires. Le droit d'exportation fournit en effet les deux tiers des recettes totales du budget. Or, ce droit est proportionnel à la valeur du café. Il suit les variations du marché. La crise caféière provoque donc une réduction brusque des revenus de l'État. Elle est un danger public autant qu'une menace pour les particuliers.

Mieux encore, elle compromet l'équilibre du Brésil tout entier. Un pays comme le Brésil, où il existe encore peu d'économies accumulées, ne peut vivre que si chaque année il y entre une somme d'or plus considérable que celle qui en sort. C'est la condition indispensable pour assurer le service régulier des obligations envers l'étranger, pour que le crédit du pays se main-

182 l.E BRÉSIL AU XX* SIECLB

tienne, ei pour que sa monnaie fiduciaire ne perde pas sa valeur. L'or importé représente le prix des produits nationaux vendus à l'étranger. Or, le café forme, À lui seul, la plus grande partie de l'exportation brésilienne, et c'est l'or produit par le café qui permet de payer à l'étranger tout ce que l'industrie nationale est encore incapable do produire. Supprimez l'exportation du café, et l'existence même du Brésil se trouve profondément atteinte. La crise du café n'est pas une question particulière aux États caféiers; elle intéresse l'avenir de l'Union tout entière, et il est facile de comprendre comment l'autorité fédérale a été amenée à intervenir, elle aussi, dans la valorisation.

De 1885 environ jusqu'en 1896, le café s'était vendu à des prix satisfaisants. Ce fut la période vraiment prospère de la lavoure. Les prix étaient couramment de 70 francs les 50 kilogrammes et s'élevèrent parfois jusqu'à 120 et 130 francs. La récolte de 1897 fut très abondante, et le stock mondial s'éleva brusquement à 5 et 6 millions de sacs. Il y eut alors une baisse notable des cours qui dura jusqu'en 1900, où ils se raffermirent. Cependant cette première période de baisse éprouva peu la lavoure. Les années de 1897 à 1899 sont en effet celles où la dépression du change fut le plus profonde ; et il se trouva que le prix du café qui avait fortement baissé, si on l'exprimait en or, s'était au contraire maintenu très ferme en papier brésilien. Cette circonstance fit que les planteurs ne ressentirent les effets de la baisse qu'avec un retard de plusieurs années: ce fut en 1901, où la production totale du monde atteignit 20 millions de sacs, et où les stocks accumulés montèrent jusqu'à la somme énorme de 11 millions et demi de sacs. Les 50 kilos ne valurent

plus que 30 francs. La baisse continua en 1902 et 1903. Il y eut, à la vérité, en 1904, un léger relèvement qui se marqua davantage en 1905. Les 50 kilogrammes se vendirent de nouveau 40 et 50 francs. Cependant, c'est à peine si les stocks s'étaient réduits, et en 1905, il existait une réserve de 11 millions de sacs, égale aux sept dixièmes de la consommation mondiale.

C'est dans ces conditions que les nouvelles qui arrivèrent sur la floraison des caféiers en octobre 1905, promettant pour 1906 une récolte sans précédent, confirméesdejouren jour parl'assurance que les geléesavaient été évitées, et que le temps était favorable, commencèrent à faire renaître les inquiétudes que la hausse de 1905 avait écartées pour un moment. On se remit à calculer avec angoisse à combien pourrait s'élever la production mondiale pendant les années qui venaient; combien pourrait en absorber la consommation ; combien il faudrait de temps pour réduire les stocks qu'allait accumuler la récolte de 1906. Dans ces calculs, analogues à ceux qui avaient été faits au moment de la récolte de 1901, il y avait heureusement à introduire un élément nouveau favorable aux planteurs de café. Depuis 1903, le gouvernement de Saint- Paul avait interdit les plantations nouvelles. Ce fut là une mesure d'une grande sagesse. Cependant, elle ne devait avoir d'effets heureux qu'après une période assez longue, car le café ne commence à produire qu'au bout de quatre, ou plus souvent de six ans. Les caféiers plantés en 1902 ne donnèrent pas une graine avant 1906, et ainsi s'explique que la récolte de 1906 ait dépassé de beaucoup celle de 1902, malgré la limitation des plantations. C'est après 1906 seulement que pouvaient se manifester les effets de l'interdiction.

La loi de restriction était un palliatif ; elle évitait

raggravation de la crise ; elle était loin d'en donner une solution immédiate, et on songea à prendre des mesures plus radicales. 11 est intéressant de connaître certaines dos mesures qui furent proposées alors et ne furent pas appliquées, pour se représenter l'atmosphère où naquit l'idée de la valorisation du café et la manière dont elle s'élabora lentement.

Il semble que les premiers germes n'en apparurent pas à Saint- Paul. En 1902, au moment où l'on s'aperçut que la baisse provoquée par la grande récolte de 1901 ne serait pas passagère, le président de l'État de Rio proposa aux gouvernements de Saint-Paul, de Minas et d'Espirito-Santo un accord destiné à relever les cours du café. Voici quel était son plan. Les quatre Ëtats se seraient entendus pour fixer un prix minimum, en or, pour le café. Afin de maintenir ce prix, ils auraient recouvré sur les exportateurs un impôt égal à la différence entre ce prix fixé et le cours le plus bas noté sur le marché. En conséquence, aucun négociant n'aurait plus eu d'avantage à exporter du café au-dessous du cours légal, puisqu'il aurait eu à payer un impôt d'autant plus lourd qu'il aurait abaissé ses prix de vente. Par ce mécanisme très simple, on obtenait que le cours du café ne s'abaissât jamais au-dessous de la limite convenue. Le danger était Iç suivant : les négociants, ne trouvant pas à vendre de café au prix établi par la convention des États, cesseraient forcément d'en acheter, les planteurs tomberaient d'un mal dans un pire, puisqu'ils seraient acculés à cette situation de ne plus pouvoir vendre leur récolte, au lieu de la vendre à bas prix, comme auparavant. Pour éviter cet inconvénient et pour permettre aux planteurs d'attendre que les cours commerciaux se fussent relevés au niveau du cours légal, et que le commerce eût repris.

le gouvernement de l'Union se serait engagé à prêter à tout producteur 20 milreis (au change de 12 : 24 francs) par sac de café apporté dans ses dépôts. Une émission de 60 millions de milreis devait lui fournir les moyens nécessaires.

Ce projet n'eut aucune application pratique. Il fut discuté et combattu, en particulier, et d'une façon très compétente, par la Société nationale d'Agriculture de Rio. Elle afllrma d'abord que les ressources prévues ôt aient absolument insuffisantes : ce n'est pas 60 millions, c'est 180 au moins qu'il aurait fallu émettre. Pouvait-on s'y risquer au moment même où l'on commençait à récolter les fruits des efforts accomplis pour réduire la circulation du papier-monnaie ? Mais la Société d'Agriculture présentait une objection plus prave encore : elle montrait que l'État, offrant aux planteurs une subvention par sac de café déposé entre ses mains, le café allait affluer dans les dépôts natio naux ; que l'État établirait ainsi à son profit une sorte de monopole du café. Ayant rendu impraticable le commerce du café aux particuliers, il aurait à l'exercer lui-même. Saurait-il le faire à l'avantage de tous ? « Nous sommes, en principe, disait la société, pour le libre exercice des fonctions sociales, pour lesquelles la concurrence est le meilleur tonique. » C'était la profession de foi de doctrine libérale de la Société d'Agriculture ; elle voyait le salut dans l'organisation de la production, et dans le développement des syndicats agricoles. Elle resta fidèle à ses idées, et beaucoup de ses membres furent plus tard, en raison des scrupules que leur inspiraient leurs tendances libérales, très lents à se convertir à la nouvelle valorisation entreprise par Saint-Paul. 11 est très remarquable de voir qu'au Brésil, où l'opinion publique est franchement inter-

ventionniste, la doctrine libérale ne resta paa cependant sans être représentée.

Mais c'est à Saint-Paul surtout — la question y était vitale — que l'opinion se préoccupa de trouver la solution de la crise du café, et de 1901 à 1906, parut sur ce sujet une telle foison d'articles et de brochures qu'on ne peut avoir l'espérance de les connaître tous, et qu'il suffira d'indiquer quc'lques*unes des tendances qu'on y observe. Les uns, constatant que la production dépassait la consommation, concluaient : il est nécessaire de développer la consommation. Pour y réussir, on conseillait une série de mesures qu'on réunissait sous ce titre : « La propagande ». Il fallait obtenir des gouvernements de l'Italie et de la France la réduction des droits sur le café ; faire connaître en Europe le véritable café, lutter contre ses falsifications. — On se doute de l'impopularité dont jouit à Saint- Paul la chicorée. — Il fallait, même en Angleterre et jusqu'en Extrême-Orient, travailler à triompher du rival du café, 'le thé. Nous avons vu en France développer le même système à propos de la crise du vin, et proposer d'étendre, coûte que coûte, une consommation qui n'en pouvait mais. Malheureusement, rien n'est moins pratique. Les statistiques prouvent que la consommation mondiale du café s'accroit chaque année d'une quantité presque invariable, 500.000 sacs environ, et tous les efforts n'aboutiraient pas à donner à cette progression une allure sensiblement plus rapide.

D'autres renonçaient à agir sur la consommation et cherchaient au contraire à régler la production : ils voulaient, par exemple, limiter le nombre de sacs que chaque fazenda pourrait exporter. Ou bien même, ils proposaient de brûler l'excès de la récolte, rude sacri-

fice quand on sait quelles dépenses représente un sac de café prêt pour rembarquement.

Un dernier groupe enfin était d'avis que la véritable cause de la crise était la défectueuse organisation commerciale : au lieu de livrer leur récolte aux exportateurs, qui réalisaient à leurs dépens do gros bénéfices, les planteurs auraient dû former des syndicats de vente en Europe et en Amérique, et exporter euxmêmes.

Tous étaient d'accord sur un point seulement : c'est que les prix actuels sur le marché de Santos, loin d'assurer une juste rémunération du capital énorme employé dans les fazendas, ne permettaient même pas au fazendaire de vivre en présence de dépenses de main-d'œuvre, d'outillage mécanique et de transport sur lesquelles il n'est pas possible de rogner. Tel est le point de départ commun de tous ces raisonnements où l'on trouve, combinés de façons diverses et souvent fantaisistes, les chiffres qui représentent la production annuelle, la consommation, et aussi ce monstrueux stock commercial, épouvante du peuple pauliste. Un autre point sur lequel se rencontraient également tous les économistes, c'est que le gouvernement devait agir ; c'est qu'il ne fallait pas attendre au milieu des souf frances et de la misère générale, que la sélection naturelle eût fait son œuvre et que la crise eût tué les moins résistants pour laisser debout seulement les plus forts.

Le gouvernement de Saint-Paul ne chercha pas à se dérober. Peu à peu germa dans l'esprit de quelque» hommes d'état l'idée de ce qui devait être la valorisation : l'État se chargerait d'acheter l'excédent de la production pour le maintenir en dehors du marché pendant le temps nécessaire ; la réduction des stocks devait forcément provoquer la hausse.

188 LE BRÉSIL AU XX* SlkCLE

Ce plan nouveau s'appuyait sur le raisonnement suivant: en premier lieu, il est inexact que la production mondiale soit trop forte, si l'on considère une année moyenne ; mais la production est irrégulière, et une année abondante suffît à encombrer le marché que le déficit des récoltes suivantes rétablit dans des condi* lions normales. C'est même une loi d'expérience que, plus une cueillette a été forte, plus est faible celle qui lui succède. L'épuisement des caféiers peut se faire sentir même pendant deux ou trois ans. Il suffit donc, pour remédier à la crise, de mettre de côté l'excédent des bonnes années pour le livrer au commerce lorsque viendront les années déficitaires. L'opération sauvera les planteurs ; on a même le droit d'espérer qu'elle ne sera pas onéreuse pour celui qui l'entreprendra, car lui aussi profitera de la hausse.

En second lieu, cette sorte de séquestration de l'excédent d'une grosse récolte, il est nécessaire que ce soit le gouvernement qui la fasse. On ne peut compter pour le remplacer sur l'initiative privée. On ne peut espérer que chaque fazendaire gardera en magasin une partie de ses cafés. Les planteurs sont en effet dans une situation difficile : ils vivent de crédit jusqu'à la récolte ; et il leur faut vendre aussitôt après pour se libérer de leurs dettes. Tout fazendaire a pour prêteur un agent commercial qui sert d'intermédiaire entre le producteur €t l'exportateur, et qu'on appelle le commissionnaire, rouage superflu de la machine, si toutefois on néglige sa seule raison d'être véritable qui est le manque de capitaux du planteur. Le commissionnaire est, avant tout, un banquier. Il n'arrive presque jamais que le fazendaire possède les fonds nécessaires pour conduire son exploitation sans recourir à personne.

La date de la récolte est celle de l'échéance de ses

traites, et la vente est pour chaque fazendaire une nécessité inéluctable. En quelques semaines, comme un flot irrésistible, les cafés aflluent vers Santos ; l'ofTre se produit sans égards pour la demande, sans mesurer la situation du marché. N'est-il pas indispensable que l'autorité publique remédie à ce mal, et qu'elle cherche à intervenir dans ce commerce du café comme un régulateur?

Restait un grave danger : son intervention aurait pour effet d'élever les prix. Or, ces prix de vente élevés ne profiteraient pas seulement aux producteur» brésiliens, mais aussi à tous leurs concurrents de toutes les régions caféières du globe. La hausse serait même, hors de Saint-Paul, un profit absolument gratulL puisque l'État de vSaint-Paul prendrait seul à sa charge les risques et les frais de la valorisation. N'allait-on pas aboutir à cette conséquence d'avantager les planteurs du Guatemala ou de Costa- Rica, au détriment des Paulistes ? La preuve qu'on eut à Saint- Paul cette inquiétude, c'est le voyage d'études dont le gouvernement chargea en 1904 M. Augusto Ramos, qui fut envoyé dans les divers pays caféiers de l'Amérique espagnole pour y étudier la situation des plantations. Son rapport fut publié dans le Relatorio de la secrétairerie de l'Agriculture en 1906. Il trouva partout les planteurs aussi rudement frappés qu'à Saint-Paul par la baisse des prix; il constata qu'au point de vue physique, tous les avantages étaient au profit de Saint- Paul, où la maturation était plus régulière et la cueillette moins gênée par les pluies ; que partout la main-d'œuvre était plus rare qu'à Saint-Paul et de qualité plus médiocre ; et qu'enfin l'organisation même des exploitations et l'outillage n'atteignaient nulle part le même degré de perfection que dans les fazendas paulistes. 11

conclut que Saint-Paul conserverait, quel que fût la prix du café, un avantage constant sur ses concurrents les plus favorisés, qu'il les éliminerait peu à peu comme il avait déjà commencé à le faire, et qu'il n'avait pas le moindre intérêt à maintenir le prix du café audessous de 80 francs. On ne saurait exagérer la portée de ce voyage. Il persuada au gouvernement de Saint- Paul que l'affaire était possible. Il a été le pivot de la valorisation.

La décision prise, il ne manquait plus que delà mettre à exécution, et, pour cela, de trouver les fonds indispensables. La somme nécessaire était évaluée à 15 millions de livres (375 millions). On reçut les offres d'une banque allemande, qui se déclara prête à couvrir l'emprunt, à condition que Saint-Paul obtiendrait pour l'opération la garantie de l'Union. La banque tenait à avoir comme caution de ses avances à la fois le crédit de l'État de Saint-Paul et celui du gouvernement fédéral. Ces prodromes de la valorisation datent de la fin de 1905.

Suivit une période de négociations avec les autorité» fédérales pour obtenir leur aval. Il est naturellement impossible d'en connaître le détail, car ces négociations furent tenues secrètes. Le président de la République était à ce moment M. Rodriguez Alves ; mais M. Penna avait été déjà désigné pour lui succéder, et M. Rodriguez Alves s'en remit à lui au sujet d'une décision dont les effets n'intéressaient que la future présidence. Rien n'autorise à croire que le projet de valorisation ait, dès ce moment, rencontré d'obstacles dans la personne ni de M. Rodriguez Alves, ni de M. Penna. Une loi fédérale du 30 décembre 1905, autorisa le Président de la République à entrer en accord avec les États

I A VALORISATION DU CAFÉ l9t

caféiers pour régulariser le commerce du café. Ou put se croire, à Saint- Paul, assuré du succès. On ne douta pas que l'Union n'accordât aux emprunts nécessaires la garantie qu'exigeaient les banquiers, et l'on songea à passer aux actes. Le président de Saint-Paul convoqua à Taubaté les présidents des autres grands États caféiers, Minas et Rio, et de leur entrevue résulta, le 25 février, la publication de l'acte célèbre qui déterminait les conditions dans lesquelles la valorisation allait être tentée, et qui est connu sous le nom de « Coni'enio ou convention de Taubaté. »

J'en cite les articles essentiels :

Art. 6. — Les États s'obligeront à créer une surtaxa de 3 francs par sac de café exporté de chacun de cas États, et aussi à maintenir les lois qui y combattent... l'augmentation des superficies plantées en café, pendant deux ans, au bout desquels la convention pourra être prolongée.

Art. 7. — Le produit de la surtaxe payée à l'exportation sera perçu par l'Union et destiné au paiement de l'intérêt et de l'amortissement des capitaux nécessaires aux opérations.

Art. 8. — Pour l'exécution de cette convention, l'État de Saint- Paul reste dès maintenant autorisé à provoquer à l'intérieur ou à l'extérieur, avec la garantie de la surtaxe de 3 francs et la responsabilité solidaire des trois États, les opérations de crédit nécessaires jusqu'au capital de 15 millions de livres. Au cas où serait nécessaire l'endos ou la garantie de l'Union pour ces opérations de crédit, on observera les dispositions de la loi fédérale du 30 décembre 1905 (qui autorisait l'Union à accorder cette garantie).

Telle était la forme de la convention de Taubaté. Le Journal du Commerce de Rio, irréconciliable adver-

saire de la valorisation, lui a fart de sévères crrtiquM i Les États caféiers, dit-il, semblent exiger cotte garantie fédérale que l'Union reste cependant libre, d'apré* la loi du 30 décembre 1905, de leur refuser ou d» leur accorder. Mais ce qui provoqua surtout rirritation du Journal du Commerce, c'est que la convention avait lié à la solution de la crise caféière une autre mesure d'un ordre très différent : la création de la « Caisse de conversion ».

L'article 8 de la convention, après avoir fixé le chiiïre de 15 millions de livres pour l'emprunt à conclure, ajoutait en effet :« Le produit de cet emprunt sera employé comme lest pour la caisse d'émission et de conversion qui sera créée par le congrès national pour la fixation de la valeur de la monnaie. Le produit de l'émission slu* ce fonds sera employé à la valorisation du café ».

J'ai étudié ailleurs le mécanisme de la Caisse de conversion. II est certain que la façon même dont le convenio avait proposé d'établir la caisse prêtait le flanc à des critiques; et le Journal du Commerce ne le» ménagea pas. « La convention avait-elle donc oublié les principes de la constitution brésilienne, ne songeait-elle pas que seuls les pouvoirs fédéraux pouvaient légiférer en matière monétaire ? Et comment trois États pouvaient-ils, comme ils l'avaient fait, intituler un traité passé entre eux : convention entre les États de Minas, Rio et Saint-Paul pour valoriser le café... et créer une Caisse de conversion pour fixer la valeur de la monnaie ? »

Pour se laver de ce reproche d'anticonstitutionnalité qui, dans un pays tel que le Brésil, ne manquait pas de prise sur l'opinion, Saint-Paul avait cependant une excuse. Les représentants de Saint-Paul à Taubaté

pleins du désir de voir aboutir leur projet de valorisation, auraient eu trop de prudence pour s'embarrasser du pesant programme de la Caisse de conversion, s'ils avaient cru que cette partie de leurs idées dût rencontrer une opposition parmi les autorités fédérales. Bien au contraire, l'idée de la Caisse de conversion ne fut pour eux qu'un moyen d'obtenir de M. Penna un appui indispensable. C'est M. Penna qui fut à Taubaté le plus actif défenseur de la Caisse de conversion, le plus ardent à ajouter cette clause supplémentaire aux clauses primitives de la valorisation. Il s'attacha à la valorisation, moins par souci de la question caféière que parce qu'elle loi parut une occasion de créer la Caisse, dans laquelle il voyait le rouage essentiel de la réorganisation financière du Brésil. L'accord se scella sur ces bases : Saint-Paul y trouva le double avantage de réaliser un projet qui lui était cher, et d'obtenir de M. Penna un appui indispensable. Ainsi s'explique cette audacieuse tentative de législation sur des questions financières où le Journal du Commerce reprochait au convenio de s'être risqué.

Le Président de Saint- Paul, M. Tibiriça, espérait donc obtenir pour le convenio la sanction de l'autorité fédérale. Le 2 mars, il adressa au Président de la République une lettre où il lui demandait de réunir le congrès fédéral en session extraordinaire, pour le vote des mesures urgentes qu'exigeait la réalisation du plan de Taubaté, la Caisse de conversion et la valorisation du café.

M. Rodriguez Alves répondit le 12 mars qu'en décidant, par son article 8, que l'État de Saint-Paul ferait des opération de crédit jusqu'à concurrence d'un capital de 15 millions de hvres, devant servir de lest à une Caisse de conversion qui serait créée par le cod

P DXNI9. — Lt BréaiL 13

çrès national pour fixer la valeur do la monnaie .. la convention avait oublié son caractère régional et devait ôtre soumise à l'approbation du Congrès national ; que, pour ce qui était du programme sur la propagande en faveur du café, le développement de la consommation, etc.. un certain nombre d'idées pouvaient être appliquées immédiatement, et qu'enfin le Congrès ne serait pas convoqué en session extraordinaire. Cette lettre causa à Saint-Paul une vive désillusion.

Il semble qu'à partir de ce moment, M. Rodriguez Alves se soit rallié à la fraction de l'opinion qui était hostile à la valorisation. Les adversaires de la valorisation étaient en effet puissants. Ils avaient pour eux non seulement le Journal du Commerce, mais encore l'immense autorité de Lord Rothschild, qui se prononçait sévèrement contre les projets des Paulistes, soit qu'il considérât en effet la valorisation comme une aventure risquée, soit qpi'il fût hostile surtout à la Caisse de conversion. Quoi qu'il en soit, les partisans de la convention avaient affaire à forte partie.

A Saint-Paul, la nouvelle de la convention avait été accueillie avec enthousiasme. Dans les États de Rio et de Minas, l'opinion était moins unanime ; dans la ville de Rio même, l'inquiétude régnait. On parlait du crédit du Brésil, patiemment relevé par un travail de cinq années, et compromis imprudemment ; on évaluait avec anxiété le nombre de sacs à acheter pour obtenir une hausse sensible. Le stock mondial, avant la récolte de 1906, s'élevait vers le mois de juin à 12 millions de sacs. La production des autres pays caféiers serait de 4 millions. Ces 16 millions suffiraient à la consommation pendant une année entière. Faudrait-il donc acheter toute la récolte de Saint-Paul, de Minas et de Rio ? A côté de ces objections sérieuses, d'autres polémiques.

plus âpres et souvent moins sensées. On assurait que les planteurs eux-mêmes ne gagneraient à la valorisation qu'un impôt de plus de 3 francs par sac ; on discutait les exemples d'opérations analogues ; et les preuves abondaient que la tentative de Saint-Paul était plus hasardeuse encore. J'ai pu moi-même, me trouvant à Rio en août 1907, au moment où était déjà passée la période critique, recueillir les traces encore nombreuses de ce mouvement d'opinion hostile à la valorisation.

Au début de juin, l'opulente cueillette allait commencer. Le président de Saint-Paul, comprenant que la convention n'avait aucune chance d'être réalisée telle quelle, y introduisit d'importantes modifications : « Si les opérations de crédit, portait le texte nouveau, sont réalisées par les trois Ëtats sans l'endos ni la garantie de l'Union, la surtaxe de 3 francs par sac sera perçue par les États. Si on ne crée pas de Caisse de conversion, les Ëtats pourront appliquer directement le produit des emprunts à la valorisation du café. De plus, on avouait des prétentions de plus en plus modestes. En février, on avait décidé de maintenir un cours minimum de 55 à 60 francs par sac. En juin, on ne parlait plus que de 32 à 36 milreis (soit 50 à 55 francs).

Le Congrès national finit par approuver la convention, en réservant tout ce qui concernait la Caisse de conversion, c'est-à-dire l'emprunt, les moyens d'agir. Saint-Paul devait renoncer à l'espoir, longtemps conservé d'obtenir l'endos de l'Union. C'était, on s'en souvient, la condition requise pour l'emprunt par la banque avec laquelle Saint-Paul avait négocié. Intimidée sans doute par l'ardente campagne menée contre la valorisation, cette banque retira sa proposition.

Telle était donc, vers le mois d'octobre 1906, Il situation de l'État de Saint-Paul. Les fonda lui manquaient pour se metttre à l'œuvre. La convention de Taubaté et ses modifications postérieures paraissaient ne devoir être que des déclarations platoniques. Et cependant, au moment même où toute action semblait impossible, l'intervention devenait plus nécessaire que jamais. Le convenio avait rempli les planteurs d'espérances, et chacun, dans la mesure de ses forces, avait conservé des cafés qu'il était maintenant pressé de jeter sur le marché. Et surtout, de tous côtés, arrivaient des données précises sur l'abondance inouïe de la récolte en cours; elle dépassait toutes les prévisions. Jamais on n'a vu nouvelles d'un récolte heureuse semer ainsi l'épouvante : déjà s'encombraient les voies ferrées aboutissant au port de Santos. Les cours qui, en février, au moment de la convention, étaient encore de 6 francs les 10 kilos (type 7) s'abaissèrent rapidement ; c'était, pour la production pauliste, la ruine immédiate.

Dans ces circonstances, le gouvernement de Saint- Paul montra une grande décision. Il entreprit à lui tout seul l'œuvre dont il n'avait pu décider l'Union à partager la responsabilité. Telle qu'elle a été exécutée, la valorisation du café ne rappelle que de très loin le plan dressé à Taubaté. Il ne faut jamais perdre de vue qu'elle n'a été qu'un expédient. Le but seul est resté le même, les moyens ont changé. C'est dans la médiocrité de ces moyens que résidait le plus gros danger. La tentative devait être poursuivie jusqu'au bout sous peine d'être fatale.

Pour opérer ses achats de café, Saint-Paul obtint de la maison Schrôder, de Londres, et de la City Bank

LA VALORISATION DU CAFÉ lt7

de New- York, un emprunt de 3 millions de livres. Saint-Paul disposait donc, non pas de 15 millions de livres, comme l'avait prévu le convenio, mais du cinquième de cette somme. Pour étendre les achats on usa du procédé suivant. L'État s'entendit sur les marchés étrangers avec des commerçants qui lui avan> cèrent jusqu'à 80 % du prix des cafés achetés, à condition que le café fût déposé dans leurs entrepôts. Le café se trouve donc engagé pour les quatre cinquièmes de sa valeur. Saint-Paul a payé pour chaque sac ua cinquième de son prix, le reste a été versé en son nom par des tiers qui ont gardé le café entre leurs mains comme gage de leur créance sur l'État. Quant à l'em prunt extérieur de 3 millions de livres, il est garanti par la surtaxe de 3 francs par sac perçue à l'expor talion. En décembre 1906, en effet, Saint-Paul orga nisa la perception de la surtaxe à Santos, et en jan vier 1907, réussit à obtenir qu'elle serait payée aussi au port de Rio, par les cafés venant de Minas ou de l'État de Rio.

Les achats de café se firent d'abord modérément. A la fin de 1906, l'État ne possédait encore que 2:500.000 sacs. Mais à mesure qu'on comprit de combien la récolte do 1906 avait été supérieure à la moyenne, on se résigna à continuer les opérations, qui finirent par accumuler aux mains du gouvernement de Saint- Paul le stock énorme de 8 millions de sacs. La maison Théodor Wille fut chargée d'elTectuer les achats. Ils se poursuivirent non sans difficultés. Le gouvernement ne voulait à aucun prix, et pas davantage les négociants qui recevaient le café en gage de leurs avances, acheter dos cafés de qualité inférieure, dont le placement eût été plus tard très difficile. Aussi la commission des achats élimina-t-elle les types inférieurs, et le 2 janvier 1907,

la maison VVille déclarait publiquement qu'elle était autorisée à acheter, par jour, 15.000 sacs de café du type 7, c'est-à-dire de qualité supérieure à la moyenne.

Cette mesure souleva contre la valorisation tous les fazendaires qui possédaient des cafés inférieurs. L'agitation reprit. On affirma que Saint-Paul avait voulu favoriser les Paulislos, dont Ua cafés sont, en général, de types supérieurs, aux dépens des planteurs de Minas et de Rio, qui obtiennent le plus souvent un produit plus médiocre ; on réclama que les cafés de Minas et de Rio, insuffisamment protégés, fussent dégrevés de la surtaxe de 3 francs qui était levée sur eux comme sur les cafés de Saint-Paul. Les négocialions se rouvrirent entre Saint-Paul et le gouvernement fédéral, où M. Penna avait inauguré sa présidence depuis novembre 1906. Il fut décidé que la Banque du Brésil prêterait 6 millions de milreis (environ 10 millions de francs) à Saint- Paul, pour l'achat de cafés inférieurs des types 8 et 9. C'était une satisfaction donnée aux planteurs non paulistes ; c'était aussi la première manifestation des bonnes dispositions du nouveau président pour la valorisation.

Elles ne devaient pas s'arrêter là, et, dès ce moment, l'Union chercha à obtenir, grâce à son crédit, les fonds nécessaires à Saint-Paul pour l'exécution intégrale de la valorisation. Elle fît, auprès de Lord Rothschild, des tentatives qui ne furent pas heureuses, car c'est alors, en réponse aux démarches faites pour obtenij' de lui un emprunt de 5 millions de livres destiné à achever la valorisation, qu'il publia la lettre fameuse que le Brésil entier lut avec une sorte d'épouvante, et où il déclarait ne pouvoir compromettre sa maison dans ime pareille aventure.

La période de la valorisation sur laquelle on a le

moins d'informations est celle qui va de février à juin 1907, où le président de Saint-Paul déclara officiellement que les achats étaient terminés. Les achats cessèrent dans cette période à une date qu'il est impossible de préciser. Il est évident que, les achat, olficiels contribuant à maintenir les cours, la nouvelle de leur interruption devait avoir pour conséquence un» nouvelle baisse, et que le gouvernement de Saint-Paul, usant de toutes ses forces pour lutter contre la baisse, n'avait aucun intérêt à publier imoiédiatemenl qu'il se retirait du marché. Il dut interrompre ses achats prématurément, c'est-à-dire avant d'avoir réuBsi à enrayer la baisse. Elle dura en effet pendant les six premiers mois de 1907, ce qui donne la mesure de la débâcle irréparable qui se serait produite, s'il ne s'était présenté sur le marché l'acholeur inespéré que fut l'État de Saint-Paul. Saint-Paul fut arrêté par le manque de ressources, victime de la façon hâtive dont il avait été forcé d'improviser la valorisation à lui tout seul. Il fit tout pour empêcher la baisse, jusqu'à IM'cndre des mesures d'exception, lorsqu'après l'épuiment des fonds d'achat officiels, les cafés continuèrent à affluer vere Santos. On assure qu'il y eut un moment où, sur des instructions venues d'en haut, les compagnies de chemins de fer suspendirent, ou du moins ralentirent les transports de café de l'intérieur vers la côte. Bref, en juin 1907, Saint-Paul se trouvait propriétaire d'environ 8 millions de sacs de 60 kilos. Ces cafés, achetés au cours du jour, lui revenaient en moyenne à 42 fr. 50 les 50 kilos, c'est-à-dire à un total déplus de 400 raillions de francs. Sur cette somme, les emprunts contractés auprès des banques étrangères et de la Banque nationale lui avaient permis de payer environ un quart. Le reste avait été fourni par les maisons qui

avaient effectué les achats au compte de l'État, et qui s'étaient couvertes de leurs avances en warrantant les cafés emmagasinés au Havre, à Anvers, à Hambourg, etc. Le café, acheté à 42 fr. 50 les 50 kilos, le valait plus au Havre que 36 fr. 50, c'est-à-dire qu'une liquidation aurait amené pour Saint-Paul une perte sèche do 6 francs par sac. Bien mieux, il est facile de se rendre compte que les pertes ne se seraient pas limitées là, et que la liquidation était proprement impossible. Car le cours de 36 fr. 50 ne se maintenait présisément que parce que le stock de l'État de Saint- Paul restait en dehors du marché. Saint-Paul se trouvait dans cette situation singulière, que ses cafés ne valaient 36 fr. 50 les 50 kilos qu'à la condition de ne pas être mis en vente, et que, par conséquent, il lui fallait les conserver bon gré mal gré.

Mais, pour que cela fût possible, Saint-Paul devait être en mesure de satisfaire à toutes les dépenses que représentait l'intérêt des emprunts contractés pour la valorisation, celui des avances faites par les maisons qui avaient accompli les achats, les frais de magasinage du café, etc. ; bref une somme qu'il est impossible d'indiquer avec exactitude, mais qu'on a évaluée à ime cinquantaine de millions par an, chiffre énorme pour un budget comme le sien.

n était donc bien difficile de trouver des ressources pour consolider la valorisation, et ce fut la tâche de Saint-Paul de les chercher. On obtint d'abord des capitalistes à qui l'État afferma le chemin de fer de la Sorocabana une grosse avance de 2 millions de livres, destinée à la valorisation (1).

(1) L'exploitation de ce chemin de fer, racheté par l'État pea de temps auparavant, fut concédée à un syndicat franco-améri-

ain.

LA VALORISATION DU CAFÉ lOî

Le président de Saint-Paul reprit aussi les tentatives pour placer l'entreprise sous le patronage de l'Union, et sollicita d'elle un prêt de 3 millions de livres. C'était revenir sous une forme réduite au plan de Taubaté, selon lequel le gouvernement fédéral devait prêter aux États signataires l'appui de son crédit pour obtenir l'emprunt de 15 millions de livres. Sur la demande de M. Tibiriça, s'ouvrit à Rio une dernière discussion sur la valorisation ; sa cause fut chaudement plaidée ; on fit valoir que les risques pour l'Union étaient faibles, puisqu'il ne s'agissait plus que du cinquième de l'emprunt primitif ; et surtout l'on ajouta qu'en dehors de la protection désintéressée, — fût-elle à fonds perdus — que Saint- Paul devait à ses planteurs» et que l'Union devait à Saint-Paul, l'affaire n'était peut-être pas mauvaise en elle-même. Les nouvelles de la récolte de 1907 commençaient en effet à arriver; elle était nettement déficitaire, et l'on se rendit compte, peu à peu, qu'à Saint-Paul elle dépasserait à peine un tiers de la récolte précédente, soit 5 millions de sacs. De même qu'en 1906, on recevait avec terreur les rapports sur l'abondance générale de la cueillette, en 1907, on épiait avec une sorte d'espérance tous les signes d'épuisement des caféiers. Les prédictions des économistes qui avaient assuré qu'une bonne année serait compensée par une mauvaise et que, pour sauver les planteurs, il sufiisait de conserver les cafés de l'année d'abondance pour les vendre l'année de disette, semblaient se réaliser.

Ce fut cette récolte déficitaire qui rétablit la confiance, qui arrêta la baisse, qui obtint du Congrès fédéral le vote de l'emprunt en faveur de Saint- Paul, et sans doute aussi qui décida Lord Rothschild 4 s'apaiser enfin et à se charger de placer l'emprunt

Vit LE BRÉSIL AU XX* BIÈCLB

fédéral qui devait assurer la liquidation de la valori» tation.

La récolte de 1907, sensiblement inférieure à la consommation mondiale, a permis de réduire légère ment les stocks. En mai, en juin 1008, avant les premierarrivages à Santos des cafés de la récolte de 190S la hausse tant attendue se produisit enfm, et la cote d* 45 francs fut atteinte. Il y eut même sur certains marchés défaut absolu de cafés de qualité supérieure, dont le gouvernement de Saint-Paul détenait toutes les réserves. La fermeté des cours parut telle que les gérants de la valorisation purent vendre à un prix satisfaisant quelques centaines de mille sacs qui réduisirent d'autant le fardeau de l'État de Saint-Paul. Cependant la spéculation hésitait à s'engager, dans l'incertitude des décisions que prendrait Saint-Paul. Les cours reculèrent donc à 40 francs, et la valorisation suspendit toutes les ventes officielles pour attendre les résultats de la récolte de 1908. Elle sera livrée au commerce dans les derniers mois de 1908, et on ne pourra l'estimer avec précision qu'au début de 1909. Le Brésil espère qu'elle sera encore déficitaire et facilitera la liquidation du stock immobilisé aux mains de l'État de Saint-Paul. Elle a été évaluée d'avance, pour Saint- Paul seulement, à 8.000.000 de sacs. Mais le nombre des personnes intéressées à ce que la récolte soit faible est trop élevé pour que cette évaluation n'ait pas de grandes chances d'être dépassée.

Quoi qu'il en soit, on semble avoir conçu en Europe, au sujet de la valorisation, des inquiétudes exagérées. Saint-Paul dispose actuellement de ressources suffisantes pour retarder la liquidation de son stock, et pour être assuré de ne vendre qu'à sa convenance. S'il est impossible de mesurer encore les résultats

d(jfinitifs de la valorisation, et les charges qu'elle imposera aux finances de Saint-Paul, il serait du moins illogique de juger le gouvernement de Saint- Paul comme un négociant ordinaire, et la valorisation comme une affaire normale. Les hommes d'état qui l'ont entreprise ont poursuivi un but unique : sauver la grande culture caféière. S'ils l'atteignent, aucun sacrifice n'aura été trop lourd.

La classe des planteurs, que la valorisation avait en vue de sauver de la ruine, a fidèlement soutenu le gouvernement de Saint-Paul. La récolte de 1906 avait été si abondante, qu'en dépit du bas prix où elle fut vendue, elle laissa un solde aux fazendaires. Ce solde représente ce que les fazendaires doivent à la valorisation : elle permit l'écoulement normal des cafés cueillis cette année-là. L'année 1907 fut beaucoup plus dure. Les prix furent légèrement supérieurs à ceux de 1906 ; mais chaque fazendaire avait récolté environ trois fois moins de sacs et bien peu d*^ fazendas réussirent à couvrir leurs frais. Cependant les planteurs ont repris courage. Ils acceptent sans protestation la surtaxe de 3 francs par sac. Ils ont une pleine confiance dans le gouvernement qui n'a pas redouté d'engager hardiment son crédit pour défendre leurs intérêts. L'élection à la présidence de l'État de M. Lins, ministre des finances, le grand ouvrier de la valorisation, indique bien les tendances de l'opinion pauliste •

Que doit-on attendre des prochaines récoltes? Cell • de 1906 aura-t-elle vraiment marqué l'apogée de la production brésilienne? Si elle continuait à s'accroître, la valorisation n'aurait été qu'un coup donné dans le vide. A Saint-Paul, on a assuré l'avenir en renouvelant pour cinq ans la loi qui prohibe les plantationi nouvelles. Le nombre des caféiers ne peui, donc aug-

menter; ajoutez que tous ceux qui ont été plantés dans des terres médiocres, ou qui sont insufTisainmcnt soignés, vieillissent vite, et que leur fructification se réduit. Au dehors de Saint-Paul, dans les États où la limitation des plantations n'a pas été décrétée, f*n continue à planter. Quelle est l'étendue de ces cultures nouvelles ? Nous trouvons la réponse à cette question dans un rapport présenté à la secrétairerie des finances de l'État de Minas Geraes par l'ingénieur Carlos Prates, chargé d'inspecter la zone méridionale de Minas, à laquelle sont limitées les fazendas de café. Après un calcul très précis, municipe par municipe, de la superficie occupée par les plantations nouvelles, il conclut qu'elle n'est certainement pas supérieure à celle des plantations abandonnées : le nombre des caféiers de moins de trois ans peut, dit-il, être évalué à un dixième seulement du nombre total ; et il faut voir dans ces plantations continuelles, non pas une extension des cultures, mais une conséquence de la nécessité où se trouvent les fazendaires de Minas de renouveler sans cesse les plants, en raison de la nature de leurs terres et de la médiocrité de la main-d'œuvre nègre qu'ils y emploient.

Comment admettre d'ailleurs que les plantations puissent continuer à s'étendre, si vraiment les cours actuels interdisent aux planteurs tout bénéfice? Tel est en effet le postulat sur lequel s'échafaude l'édifice de la valorisation. 11 serait vain de discuter ici les calculs que les économistes de Saint- Paul ont accumulés pour démontrer que les dépenses de culture dépassent ou égalent du moins le prix de vente du café. Leur sincérité est aussi incontestable que leur profonde expérience de la lavoure.

Un seul danger subsiste, c'est qu'ils n'aient paa

LA VALORISATION DU CAFfi MS

prévu une réforme radicale de l'organisation actuelle de l'industrie caféière ; leurs études se rapportent exclusivement aux conditions présentes de la grande culture. Si la petite propriété devait un jour s'établii à Saint-Paul, ne réussirait-elle pas à abaisser les trait de production du café? La petite propriété a des ressourcei inconnues d'économie, et des forces secrètes pour résister aux crises. La valorisation pourrait ne pas avoir servi les intérêts véritables de l'État si elle aboutissait à retarder ou même à empêcher une révolution économiquement avantageuse de l'organisation agricole de Saint-Paul.

Telle est, à mon avis, la réserve la plus grave à faire à la valorisation. J'ai montré dans le chapitre précédent combien la culture caftière était étroitement liée à Saint-Paul au régime de la grande propriété. La politique d'immigration gratuite avait aidé la grande propriété à établir son règne ; c'est encore la grande propriété que la valorisation secourt. Le protectionnisme court toujours ce risque : on croit protéger la nation, on protège en réalité une classe.

Page 1