‹ Le Brésil au XXe siècleChapitre 17 sur 28 · LA COLONISATION AU PARANA · texte numérisé non relu

LA COLONISATION AU PARANA

h une par la volonté tenace du gouvernement brésilien.

Son œuvre prospéra lentement, au milieu de diflicultés sans nombre. Si peu délicates qu'on les suppose, des familles humaines ne peuvent vivre, au siècle où nous sommes, sans quelques ressources en argent liquide, qui leur permettent d'acheter ce que leurs champs ne leur donnent pas : du sel, du pétrole, des vêtements. Les colonies avaient beau vivre sur elles-mêmes, il fallait cependant leur créer un marché, si restreint fût-il ; il fallait leur permettre de vendre une part modeste de leur récolte. Faute de quoi elles devaient péricliter et durer juste le temps que leur parviendraient les secours officiels. La tâche fut vraiment lourde. Il ne suITit pas d'amener des hommes ; il fallut résoudre en cent occasions le problème d'assurer la consommation des produits des colonies. Le souci de faire naître des centres urbains se mêle sans cesse à celui de peupler la forêt. La colonisation chemine pas à pas, le pays devenant à mesure un organisme plus complexe.

J'ai passé, vers la fin de 1907, quelques semaines dans les colonies du Parana. La colonisation est au Parana d'origine récente ; l'histoire des colonies est brève, elle se laisse reconstituer facilement.

Au milieu du xix^ siècle, au moment où le Parana fut détaché de la province de Saint-Paul, sa population comprenait en tout quelques dizaines de milliers de personnes groupées au voisinage de la côte ou réparties dans l'intérieur, sur des terres dont la superficie dépasse la moitié de celle de la France. Le mouvement colonial ne s'esquissait pas encore ; seul un méde* cin français, doué, semble-t-il, de plus d'esprit d'entreprise que de prudence, s'était établi avec quelques

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compatnotes au milieu des forêts, sur la rive île rivahy, dans une solitude inaccessible; ce fut l'avantgarde perdue de la colonisation.

Vers 1855, on signale l'afflux spontané de cultivateurs provenant des colonies allemandes de Sainte- Catherine. Ils s'avancent peu à peu du sud vers le nord. Ils envahissent d'abord la vallée du Rio Negro, voisine de leur base, puis ils s'enhardissent. On en voit arriver à la petite ville de Curitiba, capitale de la jeune province, demandant des terres. Ils venaient de D. Franciflca, de Joinville, c'est-à-dire de la région côtière de Sainte-Catherine, où la population allemande s'était rapidement multipliée. C'est la première fois que j'ai l'occasion de signaler l'extraordinaire puissance d'expansion de ces populations coloniales. On la retrouve à chaque page de l'histoire de la colonisation au Brésil ; elle n'est pas le privilège de la race allemande ; les colonies polonaises et italiennes ont fait aussi autour d'elles de rapides et stupéfiantes conquêtes. La fécondité des familles de colons est étonnante, et l'hérédité semble affirmer encore les aptitudes nécessaires au rude métier qu'est la colonisation. Cependant le mouvement de colonisation allemande s'arrêta ; en s'enrichissant, les Allemands se détournèrent de l'agriculture. Le Parana compte aujourd'hui, surtout à Curitiba, mais aussi dans tous les centres, une forte population allemande, tout entière originaire de Sainte- Catherine ; mais cette population vit du commerce, elle a laissé à d'autres le travail de la terre.

De même que les Allemands qui s'établirent au Parana de 1850 à 1870 ne venaient pas directement d'Allemagne, mais de l'État de Sainte-Catherine, de même les Français qui prirent part à la colonisation du Parana n'arrivèrent pas de France, mais

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d'Algérie. Ils n'ont pas eu un rôle essentiel dans l'histoire du Parana, et je ne les cite que par la déférence qu'on se doit entre compatriotes. Ils arrivèrent en 1868 et 18C9 au nombre d'une centaine, et se fixèrent aux environs de Curitiba, où on leur distribua des lots Ces Algériens donnèrent, paralt-il, aux autorités dt graves soucis ; ils étaient mécontents, les réclamation-^ foisonnaient. Deux surtout, Louis Huet et Edouard Imbert, étaient intraitables. Les rapports des président! de la province donnent à leurs discussions avec le gouvernement l'importance d'affaires d'état. Le détail en est souvent piquant ; on y reconnaît le caractère de notre race, éprise de droit et souvent de chicane. D'imagination juridique fertile, Huet n'inventa- 1- il pas, pour obtenir deux lots au lieu d'un seul, de prétendre qu'il était séparé de biens d'avec sa femme, et que sa femme avait droit, par conséquent, à une concessi )n particulière. Les Algériens furent au Parana les premiers viticulteurs ; mais, soit que les terres fussent mauvaises, ou les cultivateurs inhabiles, la colonie algérienne ne prospéra pas. Un petit nombre de lots restent aujourd'hui entre les mains des descendants des colons primitifs. Lorsqu'une compagnie française eut entrepris la construction de la première voie ferrée du Parana, et organisé son service, les Français qui se trouvaient dans le pays se groupèrent autour d'elle, comme autour d'une puissante protectrice \ plus d'une gare, on entend encore parler français, mais l'élément français a presque complètement disparu de la population rurale.

Il vint ensuite dos colons de toutes nationalités, quelques Américains du nord, quelques Basques, et une majorité d'Italiens que l'on chercha à établir dans la plaine côtière, au bord d« la baie de Paranagua, et

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au pied de la serra do Mar. Le centre de ces nouvel le» colonies fut la petite ville de Morretes. J'ai dit ailleurs de quelle façon la serra do Mar sépare deux régions physiquement différentes, et inégalement propices à la colonisation ; la plaine tropicale entre elle et la mer, et le plateau tempéré sur son versant intérieur. Cependant, au Parana, la colonisation du pied de la serra n'a pas échoué complètement. Elle a eu seulement des débuts très difficiles, et la population ne s'est pas accrue. Mais on rencontre aujourd'hui encore autour de Morretes des familles italiennes qui sont occupées à la culture de la canne à sucre. C'est, je crois, un des rares points du monde où la culture de la canne soit faite par des blancs.

Malgré les revenus de la culture de la canne, en 1880, une partie des colons de Morretes, fortement éprouvés par les chaleurs humides de la côte, quittèrent leur» terres, et sans l'appui officiel, vinrent se fixer sur des terres qu'ils achetèrent auprès de Curitiba ; selon la coutume des Italiens, ils s'étaient employés comme manœuvres à la construction de la ligne de chemin de fer de Paranagua à Curitiba ; ils eurent ainsi l'occasion d'observer combien était supérieure à la leur la condition des nouveaux colons que le gouvernement venait d'établir autour de la ■salle, et voulurent prendre leur part des avantages qu'assurait le voisinage de la capitale. Un des plus gros villages de la couronne de colonies prospères qui encercle aujourd'hui Curitiba est peuplé d'Italiens venus de Morretes. C'est la paroisse de Santa Felicidade.

Curitiba était alors une bien petite ville ; sa population urbaine ne devait pas dépasser 10.000 habitants. Elle était pourtant de beaucoup le centre le plus important du Parana, le seul marché, et à ce titre, elle

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devait exercer une forte attraction sur la colonisation. Cependant, depuis que la colonie d'Algériens près de Curitiba avait abouti à un demi-échec, tous les efforts du gouvernement s'étaient concentrés sur la région littorale. Le premier qui comprit quel parti on pouvait tirer de Curitiba pour en coloniser les environs, et qui conçut l'idée du nouveau programme colonial, fut le président Lamenha Lins. Ses rapports pourraient servir de commentaire à toute l'histoire de la colonisation du Drésil méridional. * Il est nécessaire, dit-il, que les colonies arrivent rapidement à se suffire à elles-mêmes, et qu'on ne soit pas obligé de leur continuer éternellement des subventions. A l'Assunguy, les colons ne vivent que des travaux que l'on est obligé d'entreprendre sans cesse pour avoir un moyen de leur distribuer un salaire, ou plutôt une aumône. Il faut renoncer À ces méthodes, donner aux colons un moyen de gagner de l'argent, et pour cela, les établir près d'un marché. ■ De 1876 à 1879, le mouvement de colonisation autour de la ville se dessina avec intensité. Le gouvernement qui ne possédait pas de terres dans ces parages, les achetait aux propriétaires brésiliens. Il les faisait ensuite mesurer, et diviser en lots d'une dizaine d'hectares. Parfois il y faisait bâtir une petite case provisoire, ou bien c'était au colon lui-même à la construire. On hébergeait à leur arrivée les familles à Curitiba ; au bout de quelques jours l'homme seul partait pour prendre possession de son lot ; il y commençait son installation, et y emmenait ensuite sa famille. On lui accordait quelques avances, des semences, on augmentait ses ressources en l'employant à la journée, le plus près possible de son lot, à la construction des chemins. C'était en effet un travail indispensable que l'ouverture de chemins. Seule existait auparavant aux environs

de Curitiba la grande route de la Graciosa, qui fut remplacée par le chemin de fer, et qui mettait la ville en communication avec la mer. A partir de 1878, Curitiba devint, à la façon d'une ville de France, le centre d'une étoile de routes qui desservit toute sa banlieue coloniale, un petit réseau local de chemins vicinaux, encore isolé sur un coin du plateau.

On créa là une série de villages : Santa Candida, Orléans, Dom Pedro, Donna Augusta, Thomas Coelho. A côté des colonies offîciellos, d'autres naquirent spontanément. La valeur des terres ne dépassait guère 40 francs l'hectare. Le prix d'achat des lots ne grevait pas trop lourdement le colon et sa dette s'élevait à peine à 5^ ) milreis (1). Lorsque le prix des terres peu distantes de la ville eut subi une hausse, le gouvernement élargit le rayon de la zone coloniale qui déborda vers le sud, dans le municipe de San José Dos Pinhaes, et vers l'ouest, dans le municipa de Campo Largo.

En visitant en détail ces colonies, on y trouverait des représentants de vingt nationalités; cependant deux races y dominent, les Italiens et les Polonais, — Galiciens, Polonais russes et Polonais prussiens. Ils ont passé aujourd'hui la période difficile des débuts. D'ordinaire, à côté de la cabane miséraible où la famille a logé pendant les premières années, et qu'on utilise aujourd'hui comme étable, s'élève la maison neuve en briques couvertes de stuc, avec son jardin fleuri de rosiers. Déjà même, au lieu de rester dispersées comme autrefois, chacune au centre de son lot, les habitations se groupent ; des hameaux se forment

(1) A Saint-Paul, le passif d'un colon est beancoap plus élevé et ttteint souvent trois ou quatre mille milreis.

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