CHAPITRE XIU LE CÉARA
Ld climat de Céara. — Les sécheresses. — La race céarense et sa fécondité. — L'élevage. — Les raqueiros du Céara. — Loi I moradores t et leurs cultures TiTriëres. — La disparilion des cultures de canne. — La population agricole des serras. — Les serras et les pluies. Migrations périodiques autour de» •erras.
Tandis que la population du Brésil méridional a été renouvelée au xix« siècle par l'immigration eiu'opéenne« les provinces du Brésil équatorial n'ont reçu d'Europe qu'un petit nombre d'immigrants. Les nègres n» dépassent guère vers le nord la Parahyba, limite des grands champs de canne; au delà, dominent des populations métisses, issues des premiers colons portugais et des races indigènes.
Le berceau de ces populations, le centre où leur densité est aujourd'hui le plus forte, est le Céara. On ne connaît guère en Europe, du Brésil septentrional» que Pernambouc et Bahia, et le pays des Amazones. Cependant, entre les États producteurs de sucre et les États producteurs de caoutchouc, il existe une troisième région, moins connue, car son développement économique a été très lent ; moins souvent visitée, car elle s'est trouvée en dehors de toutes les routes ; c'est le Céara. Le Céara occupe la partie septentrional»
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du plateau de la Rorburema, qui couvre Tangle nord-esl du Brésil, et finit en pente douce vers l'Atlantique. II s'étend jusqu'aux limites des bassins du San Fran. cisco au sud, et de la Parahyba à l'est. Sa pente gér^raie est du sud au nord. Vers l'ouest, les hauteurg presque continues de la serra Grande et de la Rerra d'Araripe le séparent du Piauhy. A la surface du poteau surgissent des chaînons irréguliers qui le dominent de plusieurs centaines de mètres. Les deux plus importants sont les serras de Baturite et de Sobral.
C'est à son climat que le Céara doit toute snn originalité : il est le pays des sécheresses, et souffre profondément du manque d'eau. Faute d'observations suffisantes, on ne peut songer à une étude scientifique du climat du Céara. La moyenne annuelle des chutes de pluies, de 1849àl898,a dépasséàFortaleza 1400 millimètres. Dans l'intérieur, elle n'atteint pas ce chiffre. Les eaux, ruisselant sur un sol imperméable, sont exposées à une évaporation intense, car le thermomètre se maintient toute l'année entre 25 et 35°, et les vents desséchants parcourent le plateau. Le réseau hydrographique est embryonnaire : pas de fleuves à proprement parler, mais des torrents intermittents, dont le lit sableux commence à toutes les gorges des montagnes ; remph à la saison des pluies, et tari aussitôt que commence la saison sèche.
Les pluies ne sont pas également réparties pendant l'année. La saison des pluies commence ordinairement en janvier. Ce sont des averses locales, de gros orages dont un canton profite, et qui ne s'étendent pas aux cantons voisins. Elles durent jusqu'en juin. A partir de juin, le ciel devient impitoyablement serein. Rien ne rafraîchit plus la température, et la saison sèche se prolonge pendant six mois ou davantage. Quiconque
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a vécu dans un pays où la saison sèche alterne avec la saison pluvieuse, connaît celte attente fiévreuse des premières pluies, et l'allégresse qu'elles apportent à la terre et aux hommes. Mais nulle part l'attente des pluies ne soulève plus d'anxiété que dans le Céara; l'étranger lui-même se laisse prendre à l'émotion générale. C'est que parfois les mois d'hiver n'amènent pa» les pluies désirées. Lorsque les pluies de janvier ft juin font défaut, s'ouvre pour le Céara une année de misère, le fléau de la sécheresse sévit.
Peu de pays présentent de pareilles variations dansle régime de leurs pluies; pour comble de disgrâce, le» années de disette se groupent, de sorte que les grande» sécheresse? historiques se sont prolongées pendant plusieurs années. La première, depuis l'occupation portugaise, se produisit en 1692. Il y en eut ensuite de 1722 à 1727, de 1791 à 1793 ; au xix» siècle, en 1845, et de 1877 à 1879.
Leur domaine a varié d'étendue ; la sécheresse de 1791-1793 étendit au loin ses effets, et fut ressentie dans tout le bassin du San Francisco.
Quant à leurs causes, elles restent aussi obscure» que tout l'ensemble des conditions météorologiques du Céara. J'ai recueilli sur ce sujet des témoignages hésitants et contradictoires. Ce ne sont pas, semble-t-il les alises marins qui apportent au Céara les pluies ; ils gardent leur caractère de vents secs pendant toute la moitié de l'année où leur rafale incessante soulève les flots contre la côte inhospitalière. Les pluies se produisent au contraire par temps calme, après des orages; la saioon des pluies, avec son maximum en mars, correspond au moment où le Céara se trouve compris dans la zone des calmes équatoriaux.
Une opinion des plus répandues attribue au déboi-
sèment les sécheresses du Céara. L'homme, dii-oa n'est victime que de son imprévoyance : en détruisant la forêt, il ruine le climat. C'est là une croyance qui date de loin, et chaque génération l'a reprise. On la trouve déjà en 1713 dans un livre écrit par Euclid«s da Cunha. De même après la sécheresse de 1791-1793, le gouvernement nomma par lettres royales un juge conservateur des forêts, chargé de ■ refréner l'indis* crête et désordonnée ambition des habitants qui ont détruit par le fer et le feu les précieuses forêts qui abon* daient autrefois ». Après 1879, on affirma de nouveau que la rareté croissante des pluies était due au déboi» sèment intense qu'avait provoqué l'extension des cultures cotonnières. A la vérité, je n'en crois rien. S'il est vrai qu'au nord comme au sud du Brésil, l'histoire de l'occupation du sol se confonde avec l'histoire du duel de l'homme et de la forêt, le Céara est resté plus que toute autre province en dehors de cette lutte. Pour parler de déboisement, il faudrait que le pays eût autrefois porté des bois. Or, sur le plateau du Céara, c'était la brousse et non pas la forêt qui régnait dès le xvii» siècle. Il suffît, pour s'en convaincre, de voir avec quelle rapidité l'élevage s'y propagea. Cette brousse qui se reconstitue d'elle-même après les incendies, bien plus facilement que la forêt, ne peut exercer une grande influence sur le climat. L'homme n'est pas responsable des sécheresses du Céara, et le climat ne «'y est pas modifié depuis l'époque historique.
Dès rarrivée, devient sensible la marque que la sécheresse a imprimée au pays. Une longue ligne de dunes, fauves et nues, éclatantes sous le soleil, borde la mer resplendissante. La petite cité de Fortaleza se cache derrière, entourée d'une oasis de cocotiers ;
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autour de la ville, bâtie à Teuropéenne, un peuple de cases primitives s'abrite entre les palmiers. Là vit une population sale et déguenillée, dont l'aspect révèle aussitôt la lourde conséquence de la sécheresse : la misère.
L'élément ethnographique dominant est la race primitive des habitants du pays, les Indiens. Au lieu d'être éliminés comme ailleurs par les blancs et par les noirs, et d'être refoulés dans l'intérieur, ils se mêlèrent ici aux nouveaux occupants du sol. Les longues luttes entre Portugais, Français et Hollandais, qui obligèrent les conquérants à accepter et à chercher des alliés parmi les indigènes, la lenteur même du développement de ces provinces ont permis cet extraordinaire mélange, où dominent presque toujours, surtout parmi la population rurale, le teint bronzé, les cheveux noirs et raides, les traits un peu plats de l'Indien. On voit sur les chemins du Céara plus d'une figure de caractère véritablement asiatique. Comment cette population aurait-elle gardé de l'Indien les caractères physiques, sans en avoir conservé aussi les hérédités morales ? On l'accuse d'un peu de légèreté et d'imprévoyance, grave défaut sous ce ciel irrégulier où chacun devrait être assuré d'avance contre les années mauvaises.
Le ciel du Céara, s'il est avare de pluies, est du moins salubre. La population s'y multiplie avec une rapidité sans égale. La fécondité des femmes du Céara est proverbiale, même au Brésil, où les exemples de fécondité ne manquent pas. Par là, le Céara s'oppose aux plaines exubérantes de l'Amazonie où la vie de l'homme est exposée à mille maladies, et se perpétue chétivement à côté de toutes les splendeurs de la végétation.
L'intérieur du Céara est propice à l'élevage. Aussi
fut-il peuplé par les colons portugais longtemps avant la côte. Des villes comme Crato, Sobral, Quixcramobim, sont des contres d'origine très ancienne.
Aujourd'hui encore, la majeure partie do la population céarense vit de ses troupeaux. L'élevage a été autrefois, il est encore aujourd'hui l'industrie de la plus grande partie des provinces brésiliennes. Il est pratiqué sur toute l'étendue da territoire, mais au Céara, la sécheresse lui donne un caractère original, le climat y agit sur la vie des hommes par mille influences.
Qu'on se représente la surface du plateau garnie d'une brousse assez dense : par endroits, le sol se dégage, et l'herbe y croit librement ; mais plus souvent le pâturage est formé par une sorte de taillis bas et serré. L'alternance des saisons modifie profondément son aspect : aux premières pluies, c'est une éclosion désordonnée de la végétation; quelque chose comme le rapide et magique printemps des terres boréales. C'est qu'ici aussi, la période de végétation sera courte, avant le sommeil qui reprendra la brousse dès que recommenceront les chaleurs sèches de l'été. Le Céara devient alors le plus beau pays du monde. La pluie elle-même, sur ce sol où le froid est inconnu, est aimable, et on la sent tomber avec volupté. « Quand s'arrête le mois des fêtes, » — dit une chanson populaire, — « pour l'entrée de janvier, — le peuple se prend à écouter qui
entendra le premier gronder l'orage — Il n'y a pas
de vie si satisfaite — que la nôtre dans le sertaon, — quand l'année donne un bon hiver, et que dans le ciel gronde l'orage. »
Selon l'année, les pluies cessent en mai ou en juin; dès lors, tout se transforme : les feuilles tombent ; ce n'est pas le long, l'interminable automne des forêts de
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France ; c'est l'apparition brusque de l'hiver dans le» taillis effeuillés. Sur ce paysage, qui rappelle décembre ou janvier dans nos campagnes, règne cependant une atmosphère embrasée ; l'herbe sèche sur pied, la vie 8'ari*ête. Le sertaon garde son apparence désolée jusqu'au jour où les pluies recommencent. Lorsqu'elles tardent, au milieu de la brousse encore endormie, certaines mimosées aux racines profondes, devançant le printemps, se couvrent les premières d'un feuillage léger. Les autres plantes s'éveillent plus tardivement.
L'élevage (1), en temps ordinaire, donne très peu de travail. Le troupeau croit librement, cherchant luimême sa nourriture dans la brousse. Pendant tout l'hiver, le fourrage est abondant ; tous les ruisseaux ont de l'eau. Le bétail a la vie facile ; c'est le temps où les vaches ont mis bas, et où elles donnent du lait. On en profite parfois pour les enfermer, et chaque fazenda devient une petite fromagerie rustique. Les bêtes de boucherie s'engraissent au pâturage. Lorsque cessent les pluies, de juillet à janvier, le bétail est abandonné à lui-même d'une façon plus complète encore. Personne n'a de réserves de fourrage ; les bœufs broutent alors les herbes sèches, jusqu'aux feuilles tombées à terre et que le soleil n'a pas laissé pourrir.
On s'en fie à leur instinct pour découviîr les parties du plateau où quelque averse locale, ou bien la nature même du sol, leur procureront une pâture un peu moins misérable. La transhumance, à proprement parler, n'existe pas. Les montagnes dont les terres sont fraîches, et où l'on pourrait mener le troupeau pour lui
(1) On pratique aussi au Céara l'engraissage des bœufs maigres •menés du Piauhy à travers la serra Orande, et achetés à la foire de Santa-Anna.
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épargner les rigueurs de la mauvaise saison, sont couvertes de champs et de plantations, et n'ont plus de place disponible pour Testivage des troupeaux ; les pâturages y ont disparu. On m'a cité comme unique exemple de transhumance, celui d'un troupeau qui fait chaque année dix lieues au changement de saison pour trouver des pâturages plus favorables. Les bêtes font la route d'elles-mêmes, sans guide et sans berger et d'elles-mêmes elles reviennent au sertaon aux premières pluies, guidées par une sorte d'instinct.
Au début de l'été, aussi longtemps que subsistent les mares où les bœufs s'abreuvent, l'éleveur reste inoccupé. Lorsque le soleil los a taries, il devient nécessaire de procurer de l'eau aux bêtes amaigries. C'est la saison où l'on creuse des puits ; car il n'existe que très rarement des puits durables, où les générations d'hommes viennent boire. On fore des puits provisoires dans le Irt des rivières^dont le cours apparent est arrêté. Ce sont des trous d'une faible profondeur qu'il faut entretenir sans cesse, et que l'hiver prochain comblera. Mais si l'été se prolonge, il faut pourvoir à la nourriture du bétail aussi bien qu'à son breuvage, car l'herbe s'épuise. On réussit à la remplacer par le feuillage de ces mimosées, dont la naissance précède les pluies. Chaque matin, les bêtes reçoivent leur ration de fourrage. Aussile bétail du Céara, habitué à l'homme, qui le secourt sans cesse, est-il bien moins farouche que celui du Rio-Grande; il se laisse approcher. On n'emploie pas au Céara les boules ni le lasso, engins de chasse nécessaires dans les régions où les bœufs sont restés des bêtes sauvages.
Il arrive d'ordinaire que les propriétaires d'une fazenda d'élevage ne la dirigent pas en personne et se reposent de ce soin sur une sorte d'intendant ; c'est
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le vaqueiro, le vacher. Les vachers sont les vérilablaa maîtres du sertaon. Comme les gauchos du Rio Grande, les bouviers du Céara vivent à cheval. Vêtus de cuir pour se protéger des épines, ils courent le sertaon, à la recherche des bêtes égarées. Les bœufs passent en effet à leur gré d'une propriété sur une autre. De temps en temps, le bouvier rend visite à ses voisins, et, suivant l'expression consacrée, leur demande le champ, c'est-àdire le droit de rechercher ses bêtes fourvoyées parmi les leurs. On les distingue à la marque au fer rouge qu'elles portent. La ferrade au sertaon, comme dans tous les p&ys d'élevage primitif, est une grande fête.
A quatre ans, les bœufs sont d'âge à être vendus. On les sépare du reste du troupeau, et on les mène aux foires. Il se tient dans le sertaon un grand nombre de foires. Les bouviers s'y réunissent et les nouvelles s'y échangent. Le commerce du bétail se fait toute l'année. Les bœufs vendus ne sont pas destinés, comme dans le Brésil méridional aux fabriques de viande salée. L'histoire rapporte il est vrai que les « Xarqueadas » du Céara exportaient au xviii» siècle leurs produits dans tout le Brésil. Mais la sécheresse de 1791-1793, qui anéantit le bétail, interrompit ce commerce ; il no s'est jamais relevé depuis (1). La vente du bétail n'est donc pas limitée à une saison, et doit suffire constamment aux besoins de la consommation dans l'État.
Ce n'est pas dans le sertaon même que l'on abat les bœufs, la population y vit trop disséminée ; elle ne viendrait pas à bout d'une aussi grosse provision de
(1) La condition indispensable pour l'existence de l'industrie du séchage de la viande, c'est un été sec survenant après la saison où les bœufs sont gras. Aux deux extrémités du Brésil, au Rio Grande et au Céara, cette condition se retrouve.
viando fraîche, et sa nourriture ordinaire est le lait. Mais le sertaon vend ses bœufs aux serras, où la population est plus dense. Dans la serra, les boucheries abondent. Chose étrange, le sertaon, pays d'élevage, ne consomme pas de viande ; et dans la serra, pays agricole, où l'élevage est inconnu, l'usage en est général. Sur le nombre des bœufs amenés aux foires de Baturite, les plus importantes de toutes, un tiers sert à l'approvisionnement de la capitale ; un autre tiers est emmené par les chemins du plateau jusqu'au port de Camocim, où il est embarqué à destination du Para ; le dernier tiers enfin est destiné à la serra de Baturite. Les serras, les provinces de l'Amazone, et Fortaleza, tels sont les principaux clients des éleveurs du sertaon.
A superficie égale, le sertaon céarense nourrit un bien plus petit nombre de bêtes que les prairies du Rio Grande. La population bovine varie d'ailleurs dans une proportion étonnante ; elle progresse rapidement pendant les années normales, mais les grandes sécheresses l'anéantissent presque. Après 1793, tout le bétail avait disparu, et l'on dut aller acheter dans le Piauhy de nouvelles bêtes. Il en fut de même après la sécheresse de 1877-1879. Ce n'est pas, à proprement parler, la soif ni la faim qui causent ces désastres ; mais, parmi les bêtes affaiblies, les épizooties se propagent irrésistiblement. Tout le capital que représente le troupeau se forme peu à peu, pour être anéanti en un moment. Aussi, la valeur des terres est-elle très changeante.
L'influence des sécheresses se traduit non seulement dans les mœurs, mais encore dans le droit. Dans l'incertitude qui règne sur la valeur des terres, les héritages restent indivis. Chacun des propriétaires, quelle que soit l'importance de sa part, peut, sur ce domaine, entreprendre l'élevage à son compte. On voit même
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des gens qui n'ont aucun droit sur la terre, et qui y font paître des bestiaux. Aucune coutume ne règle le nombre de têtes que chacun pourra entretenir. Les conflits qui naîtraient, si la capacité pastorale de la brousse était jamais atteinte, une sécheresse, en réduisant le troupeau, vient à point pour les prévenir. La propriété de l'eau n'est pas mieux réglée. C'est qu'il n'existe pas de points d'eau constants. Les puits provisoires, rétablis chaque année, servent à tous ceux qui ont travaillé à les creuser. L'irrégularité du climut se traduit donc dans l'organisation sociale, par l'incomplet développement du droit.
C'est seulement en clôturant les propriétés qu'on transformera les conditions d'existence du sertaon. Quelques essais ont été tentés. On emploie, non le fil de fer comme en Argentine ; mais le bois, abondant dans la brousse; les clôtures sont faites de branchages entrelacés autour de piquets plantés en terre. On se doute des malédictions universelles soulevées par le propriétaire novateur, qui entend tirer par ce procédé un meilleur parti de ses terres. Le prix des terres clôturées s'élève aussitôt. Non seulement, en effet, les clôtures en augmentent rapidement les revenus, mais surtout elles mettent fin à l'antique régime dans lequel ce n'était pas le propriétaire qui profitait du produit de son domaine, et sous lequel la propriété foncière n'était qu'un mot.
S'il est vrai que le sertaon est avant tout un pays d'élevage, l'élevage lui-même suppose des cultures vivrières. Chaque fazenda est réduite à être aussi un petit centre agricole. Elle y est condamnée par la difficulté des communications. Les routes du Céara ne valent pas mieux que la moyenne des routes brésiliennes. De
plus, la sécheresse interrompt la circulation, car Ict convois de mules ne peuvent voyager qu'en trouvant aux étapes de l'eau et du fourrage.
En matière de « céréales », c'est l'expression brési> lionne qui désigne les cultures vivrières, le manioc, le mais, etc., chaque famille doit planter de quoi s'alimenter : le commerce n'existe pas. Par une conséquence fatale, la population vivant de ses cultures annuelles, ne possède aucune réserve. Si la récolte manque, la famine apparaît. Le commerce seul, disposant do capitaux, saurait créer des stocks. Au xviii» siècle, en France, le peuple accusait le commerce du blé de provoquer les famines. En réalité, lui seul peut les écarter.
Le soin des cultures alimentaires incombe à la classe inférieure de la population rurale. A côté du vacher, intendant du domaine, il existe d'autres travailleurs beaucoup plus nombreux : ce sont eux que, par un mot dont la signification originelle est singulièrement vague, on appelle au Céara les « moradores » : les habitants. Ils vivent sur la propriété, sans jamais avoir aucune terre à eux. Leur habitation n'est qu'une case primitive qu'on leur laisse occuper, ou qu'ils se construisent eux-mêmes de branches recouvertes de feuilles de palmier. Ils sont d'ordinaire établis de père en fils sur le même domaine, comme, de génération en génération, la môme famille de vachers l'administre au compte du propriétaire. Ce sont de véritables clients. Il ne faut pas en effet juger de la condition des moradores d'après des idées européennes ; leurs rapports avec le propriétaire ne sont pas exclusivement des relations d'employeur à employé. Ils trouvent auprès de lui une sorte de protection, de patronage politique, et le paient par leur fidélité et leur dévouement.
L'usage fixe les droits et les devoirs respectifs du
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propriétaire et des moradores. Ils ne paient pas de loyer en argent pour leur terre; à peine peut-on dire qu'ils le paient en services ; car lorsque le vacher les emploie, il leur paie leur journée. Le bénéfice du propriétaire ne consiste donc que dans la facilité que lui donne la présence des colons pour recruter les ou vriers nécessaires.
Le colon n'occupe son champ que jusqu'au jour où ses récoltes sont enlevées.
A l'époque de l'année où l'élevage donne du travail, soit pour traire les bêtes, soit pour creuser des puits ou préparer la ramée qui remplace le fourrage, les moradores aident le vacher dans l'exploitation de la fazenda. Lorsque la saison les rend libres, beaucoup s'adonnent à la récolte de la cire de carnauba. Elle est extraite de la feuille d'un palmier qui abonde à l'état sauvage ; séchée et battue, elle laisse échapper ime poussière qui est ensuite recueillie et fondue : l'industrie locale en fait des chandelles à mèches de coton. Malheureux le voyageur qui compte sur la veillée pour mettre en ordre ses notes du jour, et ne trouve pas au campement d'autre éclairage. Les moradores font le travail en abandonnant au propriétaire une moitié de leur récolte. Mais, pendant la saison des pluies, leur grande occupation, ce sont leurs cultures alimentaires. Leurs méthodes sont les mêmes, ou peu s'en faut, que celles des populations indigènes, dans toutes les parties du Brésil. Ils pratiquent ce que nous nommons en France l'écobuage, abattent les arbres de la brousse, et lorsque les troncs couchés à terre ont suffisamment perdu leur sève, un jour de vent favorable, ils y mettent le feu et préparent ainsi la place pour les cultures. Les semailles se font ensuite à la houe, au milieu des souches brûlées. La journée où
la brousso est abattue, au mob d'octobre, est la plus rude. Elle se transforme cependant en une journée do fête, car les moradores se réunissent en troupe à cette occasion ; les voisins s'entr'aident, et l'œuvre est accomplie, non dans le silence du labeur solitaire, comme celui de nos paysans, mais dans l'excitation la plus bruyante. Ils se dispersent ensuite , et chacun, à lui seul, suiTit à brûler son champ, à le travailler et à récolter. Gîtte forme de défrichement porte le nom de « la roça », et ce mot désigne à la fois le travail de préparation du champ et le champ lui-même.
Si les procédés de culture dans le sertaon du Céara se rapprochent beaucoup de ceux qui sont usités dans d'autres parties du Brésil, ce qui est au contraire tout particulier au Céara, ce sont les anxiétés et les inquiétudes de la vie des agriculteurs pendant les mois d'hiver. Faute de pluies, en effet, la récolte manque ; mais que la pluie tombe hors de propos, c'est encore souvent l'anéantissement de toutes les espérances. Si l'éleveur attend avec impatience la pluie qui rajeunit les pâturages, que dire du cultivateur qui a confié à la terre le» semences ? Que les pluies tombent en janvier, en mars ou même en mai, les herbes sont toujours prêtes à pousser ; mais les cultures du morador sont plus exigeantes. Les grandes sécheresses qui anéantissent le bétail sont des catastrophes rares : mais que de fois le champ préparé est resté improductif I Souvent, les premières pluies favorables en janvier répandent l'espérance d'un hiver propice ; et sur cette promesse, les semailles se font partout. Les pluies s'interrompent : les graines qui ont déjà germé sèchent et sont perdues; pas une n'échappera. Heureux encore les cultivateurs, lorsque les pluies recommencent plus tard et qu'il leur
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est possible do planter une autre fois. Ces seraaillea doubles sont presque la règle au Ccara.
Sauf au voisinage immédiat des villes, dans les zones les plus accessibles, et dans la région humide du piod des serras, l'agriculture, au scrtaon, se réduit presque exclusivement à ces cultures vivrières.
Un coup d'œil sur l'histoire du Céara révèle d'ailleurs que ce pays a connu une période de vie agricole plu» intense. Deux cultures y ont joué un grand rôle économique : la canne à sucre et le coton.
La culture de la canne s'étendit largement après 1845 et se développa jusque vers 1862. Les faiendas de canne à sucre étaient d'assez petits domaines, avec des moulins primitifs, trop coûteux cependant pour que les travailleurs ruraux aient jamais pu songer à entreprendre, eux aussi, cette culture. Une série de petits réservoirs de terre, aujourd'hui ruinés par les fourmis, servaient à barrer les ravins, et l'eau était précieusement utilisée. On n'a jamais fabriqué au Céara le sucre, mais la « rapadure », sorte de sirop concentré, qui est resté dans l'alimentation des populations du sertaon, et surtout l'eau-de-vie de canne.
Les éleveurs du sertaon ne possédaient qu'un nombre restreint d'esclaves : le travail servile convenait mal aux besognes irréguliores que donne l'élevage. Au contraire, les ouvriers libres ne formaient qu'une petite partie du personnel des plantations de canne. Partout au Brésil, un lion étroit a existé entre la culture de la canne et l'esclavage ; et au Céara même, la décadence de la canne hâta la fin de l'esclavage.
Dès 1875, avant la sécheresse, le recul de l'industrie gucrière est signalé partout. La sécheresse lui porta le coup de grâce. Or, la décadence de la culture de la
canne fut le signal d'une rapide dévalorisation des esclaves. Au même moment, les provinces du sud, en plein essor, manquaient des bras nécessaires : en même temps qu'elles appelaient les premiore immigrants blancs, elles faisaient un dernier effort pour renouveler leur personnel d'esclaves. Il y eut alors un fort courant d'esclaves qu'on amenait des provinces du nord vers le sud. Et parmi celles qui en fournirent le plus se trouve le Céara. L'exportation des esclaves commença, comme la décadence de la canne, avant la sécheresse, mais la sécheresse l'accéléra. En 1877, on embarqua 1.725 esclaves; en 1878, 2.909; en 1879, 1.925; en trois ans, plus de 6.500 esclaves, un cinquième environ de ce que contenait tout l'État. Comme il est arrivé partout, l'esclavage, adouci par les moeurs, ne soulevait pas l'opinion publique ; mais le spectacle du commerce des esclaves l'irrita. On s'indigna de voir partir vers le sud ces cargaisons humaines. La devise des anti-esclavagistes était significative; ils ne disaient pas seulement : « A bas l'esclavage ! » ils ajoutaient d'une façon plus précise : « Aux ports du Céara, on n'embarque plus d'esclaves. » Ils réussirent à rendre impossible cet embarquement ; tactique heureuse, car dès que l'exportation fut impossible, et que lee esclaves n'eurent plus d'emploi qu'au Céara même, leur prix s'abaissa rapidement. Il en restait à peine 30.000 dans l'Etat. Quand on entreprit leur affranchissement, on put les racheter à prix réduit, bien moins à cause de la terreur que les abolitionnistes avaient su répandre par leur propagande violente, qu'à cause de la disparition de la canne à sucre. En 1884, la province prononça l'abolition générale de l'esclavage sur son sol. Le Céara devançait ainsi de quatre ans le reste du firésil.