‹ Le Brésil au XXe siècleChapitre 7 sur 28 · VIE POLITIQUE 6J · texte numérisé non relu

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de la fièvre jaune, et, suivant l'exemple des Américains à la Havane, il faisait exécuter de grands travaux d'assainissement et de nettoyage et pourchassait les larves de moustiques. Tout cas de maladie contagieuse devait être déclaré, et la municipalité faisait procéder à la désinfection de l'appartement contaminé. On rendit de plus la vaccine obligatoire. Ces mesures ont eu les résultats les plus rapides; la mortalité a diminué, la fièvre jaune a disparu. Elle n'existe plus au Brésil que dans le bassin des Amazones. Cependant la foule avait vu sans sympathie les agents chargés de désinfecter les maisons et de répandre la santé, bon gré, mal gré. On les baptisa les mata mosquitos, on les couvrit de quolibets, et les choses en seraient restées là, les mata mosquitos auraient continué à exercer leurs fonctions au milieu du mépris, mais de la docilité générale, si l'on n'avait songé à exploiter le mécontentement public au profit d'une faction politique. L'émeute fut vaine et sans but, et le coup de main préparé ayant échoué, elle tomba d'elle-même, sans avoir agité aucune idée politique.

Un seul problème pourrait diviser l'opinion et créer des partis : c'est la question constitutionnelle de l'autorité fédérale et de l'autonomie des États. La révolution qui institua le fédéralisme ne rencontra aucune opposition. Certains esprits cependant désapprouvent la constitution fédérale ; elle a, disent-ils. désorganisé le Brésil. L'administration devrait être plus centralisée. Le gouvernement de l'Union devrait avoir un représentant dans les États, y nommer uno sorte de préfet, tandis que les présidents d'États sont ujourd'hui des chefs élus et indépendants.

Il est un État, où le parti unitaire est \'ivant : c'est la Céara. Il y paraît un journal, VUnitario. En puisant

dans ses colonnes, on pourrait réunir les éléments d'une doctrine cohérente. La situation économique du Céara explique qu'il soit la citadelle d'un parti unitaire. Affligé par la misère, dévasté par des sécheresses périodiques, il a besoin des secours d'un gouvernement central actif et fort. La devise de la révolution républicaine était : Les États autonomes. La conséquence nécessaire, c'est que les États devront pourvoir à leurs besoins avec leurs seules ressources ; ils n'ont pas d'aide à espérer. Le gouvernement central a d'autant moins d'obligations qu'il a moins de puissance. C'est cette conséquence de la doctrine fédéraliste que le Céara pouvait difficilement admettre.

A l'autre extrémité du Brésil, au Rio Grande, vit aussi un parti d'opposition qui s'intitule fédéraliste* Quelle part la doctrine constitutionnelle — fédéralisme ou unitarisme — eut-elle dans les origines compliquées et mal connues de la révolution du Rio Grande, qui ensanglanta les premières années de la République ? Cela est impossible à déterminer. Les révolutionnaires comprenaient des impérialistes, attachés à l'empire par une fidélité personnelle et hostiles au gouvernement nouveau. A côté d'eux, des séparatistes, fédéralistes ultra, qui souhaitaient l'indépendance complète des provinces méridionales. Mais, en classant ainsi les éléments du parti, on risque d'exagérer le rôle que jouèrent dans le mouvement les principes et les idées. Aujourd'hui l'opposition, au Rio Grande, vient moins de doctrines politiques que des souvenirs guerriers de la Révolution. Quels que soient les sentiments qui l'animent, elle est restée nombreuse et vivante, elle est autre chose que des cadres sans armée ; vaincue après trois ans de guerre civile, elle n'a pas désarmé. J'ai assisté au Rio-Grande à une campagne électorale.

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et j'ai pu constater combien les passions politiques y étaient encore ardentes. Le voisinage de la frontière argentine, la seule où le Brésil soit en contact avec un voisin militaire et ambitieux, entretient une atmosphère batailleuse. Le Rio Grande est la Lorraine du Brésil. Un peu de cbite ardeur guerrière s'emploie dant les luttes politiquoâ.

f, Denis. - Lt Brêstlé

CnAPITRE IV VIE ÉCONOMIQUE

L« protectionnisme. — Le tarif douanier. — Traitx généraux de la vie économique au Brésil. — La dispersion industrielle et la dispersion agricole. — Histoire économique. — L'exportation du sucre et l'élevage du bétail. — Productions du Brésil moderne. — L'exportation du café et du caoutchouc. — Courants commerciaux entre les États du Brésil. — L'unité économique du pays.

Si l'on peut trouver dans Topinion brésilienne des divergences générales et profondes, ce n'est pas en matière politique, mais en matière économique. Libre-échange et protection sont parmi les sujets les plus fréquemment discutés. Les théories protectionnistes dominent le monde ofliciel. Elles ont été appliquées avec méthode, et dans des champs très divers. Nous étudierons les formes multiples qu'a prises à "Saint-Paul la protection de la culture caféière; le protectionnisme est d'accord avec toutes les habitudes brésiliennes; l'administration est puissante, et on la considère comme tenue d'user de cette puissance pour seconder l'industrie des particuliers. Cependant, la théorie contraire, le libre-échangisme, n'est pas sans voix. Plus d'un Brésilien profite en tant que producteur de la protection que le gouvernement accorde à son industrie ; mais en tant que consommateur il souffre de la protection que le gouvernement accorde aussi aux

autres brandies d'industrie exercées par ses concitoyens. Les employés à salaire fixe, les petits fonctionnaires, dont les honoraires ne sont pas extensibles, et qui ne retirent aucun avantage personnel de l'exiotence des tarifs douaniers, aiment à médire du régime protectionniste.

Son règne n'est cependant pas gravement menacé. Les douanes ont, en effet, au Brésil, unedouble fonction; d'une part, elles cherchent à réserver à l'industrie brésilienne le marché national ; d'autre part, elles remplissent le trésor. Elles prétendent être un instrument de progrès économique ; elles sont aussi une nécessité budgétaire. Ceci garantit leur durée. On ne les supprimera pas ; on ne pourra même pas abaisser sensiblement leurs tarifs, tant qu'on n'aura pas découvert d'autres sources de recettes. Les discussions qui s'élèvent à leur propos ont donc un caractère très platonique.

Eternelle ou non, la douane fédérale est aujourd'hui une puissance. Les droits sont très élevés et ne grèvent pas seulement les articles de luxe, mais les objets de consommation courante, et jusqu'à l'outillage des industries qui cherchent à se créer dans le pays. Par là, elles semblent aller contre leur but primordial, et ralentir le développement général du pays. Aussi, chaque année, à propos d'amendements proposés à la loi des douanes, soit pour abaisser, soit pour élever le» droits, des critiques semblables renaissent.

L'annuaire commercial du Journal du Commerce de 1908 présente, au sujet de la politique douanière, des observations intéressantes (1). « Nos législateurs,

(1) Le Journal du Commartt, le premier journal du Brésil, publie annuellement sous le nom de Retrospecto. une étude de* grands événements de l'année économique et financière et d« leur influence sur le marché de Rio. C'est un guide commodt, qui permet de suivre pas à pas l'histoire du BrésiL

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« dit-il, ont une opinion contraire à celle des légîs- « lateurs des autres pays sud-américains, et des ôco- « nomistes en général, qui considèrent que dans les « pays de fertilité agricole et d'abondants produits « extractifs, le protectionnisme absolu aux ind'istries « manufacturières qui débutent, pseudo industries < nationales, est le grand obstacle à la progression des « revenus publics, et à l'augmentation de la fortune « des habitants. On favorise un homme aux dépem « de niille, ce qui n'est pas conforme à la justice, et « encore moins à une saine doctrine d'économie poli- « tique. » Il montre ensuite comment le mot même de protectionnisme s'applique mal à la politique douanière du Brésil, puisque le plus souvent les industries que l'on prétend protéger n'existent même pas en germe. « Nous frappons presque prohibitivement, « dit-il, les tissus de soie et de laine, et nous ne possét dons pas l'industrie de la sériciculture, ni celle de l'éle- « vage des moutons ; nous frappons lourdement les « parapluies, et les fabricants brésiliens importent, à « droits modiques, les manches, la monture, et la soie « découpée en triangles, de façon que la fabrication « nationale ne comprend que l'assemblage des parties « composantes. Nous frappons lourdement le papier « peint à tapisser, et les rares fabricants brésiliens «importent le papier en bandes, souvent coloré déjà « d'une teinte de fond. » De même on protège la fabrication nationale des allumettes, et, alors que le Brésil est couvert de forêts inexplorées, les fabriques d'allumettes y font venir de Norvège leur bois débité en lamelles. On pourrait multiplier à l'infmi les exemples. Lorsqu'on étudie les progrès récents de l'industrie brésilienne, il ne faut jamais perdre de vue qu'elle a pris naissance sous un régime de protection outrée-

Plusieurs branches d'industrie ont prospéré grâce à elle. Le tissage du coton, par exemple, s'est notablement développé, et l'on peut prévoir le moment où le Brésil cessera d'acheter des cotonnades anglaises. De même la brasserie, la savonnerie, ont largement profité de la protection. Les usines sont éparses sur tout le territoire hors des deux capitales, Rio et Saint- Paul ; aucune région ne peut être considérée comme un foyer industriel. Rien qui rappelle la concentration industrielle aux États-Unis. Là, les transports sont faciles. Les usines se groupent au point où les conditions sont les plus favorables à la production. Leurs produits se répandent au loin dans une clientèle mondiale. Au Brésil, au contraire, la dispersion industrielle est extrême. On trouve de minuscules usines jusque dans de très petites bourgades qu'on était très loin de se figurer d'avance comme des centres industriels. L'immensité du territoire et le prix des transports créent à chacune d'elles une sorte de zone protégée où elle jouit d'un véritable monopole. Le prix des transports s'élève en effet si rapidement qu'il arrive vite à dépasser la valeur de la marchandise. Les usines se sont donc fondées partout où existait une clientèle, chacune d'elles a la sienne et peut compter sur sa fidélité forcée.

Les mêmes causes ont eu. sur l'agriculture brésilienne, des conséquences analogues : à la dispersion industrielle répond la dispersion agricole. Les cultures alimentaires sont pratiquées partout. Elles ont subsisté même dans les régions de cultures riches, à Saint- Paul au milieu des plantations de café, à Pernambouc au milieu des plantations de sucre. Chaque hameau, bien mieux, chaque famille a son champ de manioc et de mais. Dans bien des cantons ruraux, la farine

de manioc et le mais, qui forment la majeure partie de l'alimentation des classes inférieures, ne sont cependant pas des objets d'échange courant : chaque ménage a sa récolte.

La difficulté des communications, et peut être aussi la défectueuse organisation commerciale, fait que le Brésil est loin de former un marché national. Elle décompose le territoire en une foule de petits marchés locaux isolés et indépendants; chacun d'eux a sa vie propre. Si les cours y varient, ni hausse ni baisse n'ont de répercussion au dehors. Je trouve à Rio les producteurs de sucre dans l'allégresse ; en peu de mois le prix du sucre vient de monter de 100 %. Deux jours après, je débarque au Parana : là, sur l'étroite bande tropicale qui borde la mer, existent quelques cultures de canne, dont la récolte est vendue siu* le plateau, sous forme, non de sucre, mais d'eau-de-vie. La récolte locale de canne avait été plantureuse, et les propriétaires de moulins au pied de la serra se plaignaient de vendre leur eau-de-vie bien au-dessous des cours habituels (1). De même, les cours du café s'abaissent à Saint Paul et à Santos au point que l'industrie caféière pauliste en paraît compromise, et que l'État de Saint-Paul s'aventure dans la périlleuse affaire de la valorisation pour sauver les planteurs. Cependant, au Céara, quelques producteurs de café suffisent à peine à la chentèle céarense, vendent un café inférieur à un prix double, et ne connaissent pas d'autre inquiétude que celle de la sécheresse qui menace leurs récoltes. De pareils

(1) En dehors des grandes régions sucrières, la canne à sucre est une culture courante au Brésil. Elle sert le plus souvent, non i la fabrication du sucre, qui demande un outillage coûteux, mais à la production d'eau-de-vie, et parfois d'une espèce de sucre primitif, la rapadure.

contrastes sont fréquents. Si tel est le sort de produits de luxe comme le sucre et le café, que dire des produits plus pesants, dont le transport est plus coûteux encore ?

L'étroilesse des marchés rend la vie économique du pays inégale et mal réglée. Elle l'expose à des crises de détail perpétuelles qui en ralentissent les progrès. Lorsque la production est trop forte pour la consommation, le marché local ne peut se dégorger sur les marchés voisins, où les producteurs trouveraient peut-être des prix avantageux, puisqu'il existe entre lea différents marchés, et de par les prix des transports, des sortes de cloisons étanches. Les prix s'effondrent donc sans remède possible ; aussitôt, la production se restreint, elle devient insuffisante; les prix se relèvent; aucune importation du dehors n'intervient pour limiter la hausse. Réveillée par la hausse, la production reprend l'essor, et ses progrès eux-mêmes préparent une nouvelle crise. J'ai vu les colons du Parana habitués et résignés aux sautes brusques des cours, qu'ils finissent par considérer comme des circonstances inévitables et normales. Ils vivent ainsi sous un régime d'incertitude qui les empêche de prévoir quelles seront chaque année leurs ressources. L'esprit d'épargne en est miné. De la même façon, le grand commerce souffrait autrefois des variations démesurées du change. Les Brésiliens ont compris les dangers de ce régime. Il n'existe qu'un remède : améliorer les communications. La question du Brésil est avant tout un problème de routes.

La vie, au Brésil, est chère. La même impression pénible attend tout étranger dès l'arrivée. Faites la part de la maladresse du nouveau venu, qui ne connaît pas encore les usages, et parfois refuse de s'y plier ;

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lo fait subsiste malgré tout. Les Français, pénétrés par atavisme du culte de l'économie, s'y résignent difficilement. Si deux Français se rencontrent au Brésil, soyez sûr que la conversation s'engagera par des doléances sur le prix des loyers, des restaurants ou dcg voitures. La différence n'est pas la môme pour tous les articles.Le climat chaud permet par exemple, et conseille même, de simplifier l'ameublement, et de réduire les dépenses de mobilier. C'est en matière d'habillemenl peut-être que la différence avec les prix de Franco est la plus forte. Un Brésilien économe et de ressources moyennes, habitant la ville, consacre à son habillement un tiers environ de son budget. J'ai fait sur ce point une petite enquête sans méthode. La cherté de la vie n'est pas égale dans toutes les provinces. Elle est extrême dans le bassin des Amazones, où le climat inhospitalier arrête l'immigration, où la main-d'œuvre est coûteuse, où rien n'est produit sur place, et où tout ce qui se consomme est importé. Elle est bien moindre dans les régions colonisées du Brésil méridional.

Le régime protectionniste en est la cause la plus claire. Mars il en est d'autres : d'abord la rareté des capitaux. Le taux ordinaire de l'intérêt n'est guère inférieur à 10 % pour des affaires sûres. On prête en première hypothèque à 12 %. Tout industriel, tout entrepreneur subit ces conditions, et, en définitive, c'est le client qui paie. Le loyer de la maison où vous logerez n'est si élevé que parce qu'elle a été bâtie avec de l'argent emprunté à 10 %. Le marchand voisin paie un loyer égal, et grossit d'autant ses prix de vente. Ainsi l'indigence de capitaux fait sentir de mille manières son influence.

Une dernière cause, moins apparente, mais non moins réelle, tient à l'indifférence des Brésiliens à la dépense.

à leur horreur du marchandage, à leurs habitudes de prodigalité. Ces mœurs s'expliquent si l'on songe que la population du Brésil est en grande partie rurale. La vie urbaine est encore d'origine récente, et les habitudes d'une vie urbaine réglée et économe n'ont pas eu le temps de naître. Dans les campagnes, riches et pauvres mènent une existence analogue. Les planteurs n'ont, tant qu'ils séjournent sur leur domaine, l'occasion de faire aucune dépense personnelle. Si leurs aiïaires ou leurs plaisirs les amènent à la ville, ce sera pour peu do jours seulement. Le plus souvent, ils n'y sont pas connus personnellement, et le moyen le plus simple d'inspirer l'estime et le respect est de payer largement en belles espèces sonnantes. Les calculs d'économie sont d'autant moins nécessaires qu'aussitôt leur bourse vide, ils n'ont qu'à regagner leur maison dos champs. Ils n'aiment donc pas à compter. Pendant les quelques journées d'oisiveté relative qu'ils passent à la ville, ils déploient une tendance à la prodigalité qui gagne par contagion la population urbaine proprement dite.

Plus d'une ville doit ses rapides progrès à la générosité dos fazendaires en vacances. Ribeiracvn Preto, qui date de l'essor des plantations caféières, et qui grandit au temps où il suffisait de cultiver du café pour trouver crédit, acquit la réputation d'une ville dépensière el luxueuse, ville de plaisir d'où l'on avait banni d'un même coup l'ennui et l'économie. Aujourd'hui, cette So ome, châtiée par la misère, souiïre comme les campag es avoisinantes de la crise du café ; mais il subsiste encore quelque chose des mœurs anciennes. Saint-Pau et Rio prêtent aux mêmes remarques.

Il est temps de tracer une esquisse de la vie écono-

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mique du Brésil. Le sucre fut, à l'origine, le ^and produit d'exportation du pays. San Salvador, plus connue sous le nom de l'État dont elle est le chef-lieu, Bahia, «t Recife, capitale de la province de Pcrnambouc, furent les premiers centres de culture. Les vieilles géographies, comme la Galerie agréable du Monde, représentent Recife, et surtout Bahia, comme des villes déjà importantes, en un temps où tous les autres établissements européens au Brésil n'étaient encore que de misérables factoreries isolées. Cependant, même à l'époque des origines, Bahia et Pemambouc ne constituèrent jamais tout le Brésil. Au delà des provinces sucrières, et en dehors des cantons miniers, certaines parties de l'intérieur reçurent de très bonne heure des colons. L'occupation presque unique de ces colons était l'élevage des bœufs. Le Brésil devint un vaste terrain d'élevage primitif, où le bétail, importé du Portugal, vivant sans soins, et presque libre, dégénéra en une race osseuse et mal musclée, rustique, mais peu vigoureuse au travail. L'élevage est, en effet, le premier moyen de tirer un revenu de la terre. Il exige peu de capitaux, peu de main-d'œuvre, et s'accommode d'une organisation commerciale rudimentaire.

Un double débouché s'offrait pour les bœufs. D'abord la population, surtout dans les centres et dans les grandes plantations, s'habitua vite à consommer, -à défaut de viande fraîche, difficile à conserver, de la viande boucanée, séchée au soleil ; et ensuite les cultivateurs de canne demandèrent des bœufs, non pour le travail de la terre, qui fut toujours fait à la main, mais pour les transports. Car le bœuf n'a jamais été employé à d'autres usages en agriculture, depuis les premiers temps de la colonisation jusqu'à nos jours. Un cercle de régions d'élevage s'étendit donc autour des provinces

agricoles, et le rayon de ce cercle fut beaucoup plus grand qu'on ne se l'imagine. N'est-il pas étrange d» voir l'immense étendue du territoire brésilien consacrée tout entière à la production du bétail que consomment quelques cantons aussi exigus ?

Les régions d'élevage auraient été, en effet, bien plus restreintes, si l'on n'avait usé d'une pratique dont on trouve l'équivalent dans le monde un peu partout. On ne pouvait mener directement les bœufs des pâturages où ils avaient grandi à des foires aussi distantes. On coupait donc la route en deux étapes. Les éleveurs les plus éloignés faisaient la première en plusieurs mois de lent voyage ; ils allaient vendre leur troupeau à d'autres éleveurs, qui le laissaient se refaire dans d'autres pâturages ; après des mois de repos, les bœufs reprenaient leur voyage et arrivaient enfin sur les marchés. Ce bétail voyageur, c'était le produit des savanes éloignées, sous la seule forme qui pût être transportée. Les bœufs vieillissaient en chemin. Partis bouvillons, ils arrivaient adultes au terme du voyage qui était pour les uns les piquets où l'on sèche la viande salée, et pour les autres les chars de canne à conduire des champs au moulin. Une sorte de division du travail se faisait entre les diverses provinces : les plus lointaines faisaient de l'élevage proprement dit, les plus rapprochées, de l'engraissage. Saint Paul, par exemple, recevait du Matto Grosso, du Parana, et quelquefois même du Rio Grande, des bœufs qu'on conservait un an avant de les vendre à Rio ou à Minas. L'or qui soldait l'exportation du sucre se répartissait ainsi sur toute la superficie de la colonie ; l'intérieur en prenait, par l'élevage, sa maigre part.

Cette première colonisation pastorale ne fut sons

doute pas bien dense. Ses débouchés étaient trop ret> treints pour que nous puissions le supposer. Mais la vie pastorale se sufTisait presque à elle-même. Ces élevcurs, vêtus de cuir, vivaient de fromage et de viande séchée, et du produit de quelques petites cultures bnnuelles, car il n'était pas d'élevage sans cultures vivrières; ils montaient des chevaux non ferrés, et arrivaient presque à se passer des secours du monde. Ils furent donc plus nombreux que ne le ferait croire le nombre des bœufs vendus à Recife ou à San Salvador. Etant les premiers colons, ils furent aussi les premiers adversaires de la forêt, qu'ils brûlèrent là où ils purent, pour élargir leur domaine. Ce sont eux, et non les planteurs de canne, que visent, au xviii* siècle, les premières ordonnances qui cherchent à arrêter la destruction des forêts.

L'élevage fut donc la première occupation de toutes les provinces; toutes ont traversé le stade de la richesse pastorale, toutes ont connu le temps où l'on évaluait la fortune de chacun d'après l'effectif de son troupeau. Quand on connaît les fazendas qui couvrent aujourd'hui Saint- Paul, et ses immenses plantations de café, on s'étonne de lire dans d'Orbigny, qui voyageait il y a 60 ans, que « la principale richesse de la province de S. Paulo consistait dans l'éducation du bétail (1).»

L'organisation économique actuelle du Brésil est plus compliquée. Le sucre ne vient plus en première ligne parmi les produits d'exportation ; il a été remplacé par le café. Les hauts et les bas de l'exportatioa brésilienne correspondent aujourd'hui aux bonne» et aux mauvaises récoltes de café. Comme le café a

<1) D'Orbignj, Voyage dans les deux Amériques, p. 179.

pris la place du sucre, le sud du Brésil a enlevé au nord sa prédominance économique. Le centre de la culture du café est en effet à Saint-Paul. Sa production forme, aans les années moyennes, les deux tiers de la production totale du Brésil, et la moitié de celle du monde. Le café de Saint-Paul est expédié par le port de Santos. tandis que le port de Rio exporte la production plus dispersée et moins volumineuse de l'État de Minas, et que les plantations restreintes del'Espirito Santo embarquent directement leur récolte à \ ictoria. Dans le reste du Brésil, le café n'est pas une culture d'exportation. Deux autres produits agricoles sont également exportés pour des sommes importantes : c'est la gomme de caoutchouc que la vallée des Amazones envoie aux Etats-Unis et en Europe, et la feuille de maté, que le Parana vend aux autres pays de l'Amérique du Sud, et surtout à l'Argentine et au Paraguay. Ajouter des exportations de cotons, de cuirs bruts et de produits tropicaux, cacao, bois, etc.. réparties sur un grand nombre de ports et d'États, et vous aurez la liste à peu près complète de ce que le Brésil vend à l'étranger.

Un flot d'or entre annuellement dans les États exportateurs. Mais il ne s'y fixe pas tout entier, et des courants commerciaux intérieurs le répartissent entre un plus grand nombre de provinces. Plusieurs, en effet, qui exportent peu à l'étranger, vendent leur production à d'autres États du Brésil. Ces courants d'affaires à l'intérieur du territoire ont une double importance ; ils assurent la distribution de la richesse sur tout le territoire brésilien : de plus, en créant entre les États des liens de dépendance mutuelle, ils sont la base la plus solide de l'unité nationale.

Les deux centres sucriers principaux, Pernambouc et Campos, dans l'État de Rio, ont vu, dans le cours du

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xix« siècle, leur marché principal se déplacer. L'étranger n'est plus leur premier client, et c'est au Brésil surtout qu'ils vendent leurs sucres. Les gros acheteur» de sucre de Pemambouc et de Campos sont au Para, à Rio et à Saint-Paul (1). Soit qu'on aille vers le nord ou vers le sud, si l'on suit dans un caboteur la côte brésilienne, on est assuré de prendre à Pernambouc un chargement de sucre. Le marché sucrier de Rio est largement indépendant du marché international. Une récolte manquée à Pernambouc, y fait hausser fortement les prix,

L'État de Minas a trouvé une source abondante de richesse dans l'approvisionnement de la ville de Rio. Rio a aujourd'hui 800 000 habitants environ, et la population s'accroît vite. Or, bâtie au bord de la mer, et en pleine forêt tropicale, elle n'a pu s'entourer d'une banlieue de jardins et de potagers comme la plupart de» grandes villes. C'est au delà de la serra do Mar que se trouvent les cultures dont elle vit. Les trains lui apportent chaque jour de très loin le lait, les légumes et la viande. Nourrir la capitale est pour l'État de Minas une industrie lucrative, et depuis le début de la crise caféière, c'est à elle qu'il se consacre surtout. Chaque fazenda engraisse des porcs qui sont destinés à Rio. X>a Mantiqueira est devenue un centre important de laiteries et de fromageries, et le beurre de Minas dispute aujourd'hui le marché de Rio au beurre normand

(1) En 1906, le Brésil envoya, il est vrai, à la Conférence de Bruxelles, des délégués qui s'efforcèrent d'obtenir de l'Angleterre qu'elle n'exclût pas les sucres brésiliens. Mais si les fabricants de Pernambouc — les usines de Campos n'exportent jamais — ont intérêt à voir le marché de Londres leur rester ouvert, c'est pour pouvoir y placer, le cas échéant, un excédent de récolte, qui pèserait sur les cours si on le conservait au Brésil. Leur marché ordinaire est au Brésil.

qui y est vendu salé en petites boîtes de fer-blanc. A mesure que la pénétration s'étend vers le nord, cette sort* de banlieue lointaine de Rio s'élargit. Elle a dépassé au> jourd'hui la limite des forêts et poussé jusque dans la brousse, au nord do Bello Horizonte. où un climat plus sec permet d'entreprendre la culture do produits des pays tempérés ; les pommes de terre de Minas commencent à apparaître à Rio.

L'ancienne industrie do l'élevage, qui a jadis occupé le Brésil entier, a restreint son domaine et s'est concentrée. Comme les bœufs ne sont pas employés à la culture proprement dite, mais seulement au transport des produits agricoles, il en résulte que l'élevage ne se combine à l'agriculture que lorsque les cultivateur ont eux-mêmes des transports à faire, c'est-à-dire dans les grandes propriétés. C'est ainsi qu'à Saint- Paul, toute fazenda a son troupeau, et souvent ses animaux reproducteurs, ses pâturages, et son champ de canne qui la fournit de fourrage artificiel. A Minas, Il en est ordinairement de même. Mais le bétail manque au contraire dans les pays de petite propriété et de petite culture ; le colon du Parana ou de Sainte- Catherine n'emploie pas de bœufs ; le seul animal domestique dans les colonies est le cheval de selle.

Le bétail règne au contraire sans partage sur les prairies du Rio Grande. C'est un des traits les plus curieux de la vie rurale brésilienne, que l'opposition tranchée entre régions pastorales et régions agricoles. Nous aurons à la signaler maintes fois. Autres occupations, autres mœurs. L'élevage et la culture ne se mêlent pas comme en Europe. Les agriculteurs ne possèdent pas de bœufs; d'autre part, les bœufs des pays d'élevage, ceux du Rio Grande, par exemple, ne sont en aucun sens des animaux domestiques, car

ils n'ont pas le caractère pacifique, et ils ne sont pas les compagnons des travaux de l'homme, ils ne sont pas ses serviteurs.

L'élevage dans les prairies du Rio Grande vise uniquement la production de la viande. La viande salée exportée du port de Pelotas est consommée dans le Brésil entier. Le Rio Grande vit de cette exportation. Pendant la saison de 1907, ses abattoirs ont égorgé 1 400 000 bœufs destinés au séchage. Tandis que la partie méridionale du Rio Grande, consacrée à l'élevage, exporte de la carne seca, la région des colonies qui s'étend au nord des prairies commence à répandre dans les États voisins ses vins et sa graisse de porc.

On le voit, les relations économiques entre les diverses régions brésiliennes se sont multipliées. Depuis les temps coloniaux, l'organisme s'est compliqué, il se perfectionnera encore ; on peut prévoir sans peine, par exemple, le temps où les salines du Rio Grande do Norte et du Céara approvisionneront les sécheries de viande du Rio Grande, qui n'achètera plus le sel de Cadix. Les planches de pins du Parana remplaceront aussi quelque jour les cargaisons de bois résineux de Norvège qu'on débarque encore à Rio et à Santos. Enfin le Brésil méridional ne parviendra-t-il pas à fournir la farine de blé, qui est présentement importée d'Argentine? — Ainsi, non seulement naîtront de nouveaux liens entre les vingt États, mais le Brésil verra se réduire le tribut qu'il est obligé de payer à l'étranger.

La balance commerciale et les importations d'or. — La monnaie de papier. — Émissions exagérées. — L'efTondrement du change et sa restauration progressive. — L'opinion et le change. — Partisans de la hausse et partisans de la baisse. — La spéculation sur le change à Rio. — La ûxation du change et la Caisse de conversion.

Dans tout pays, le mouvement des échanges avec l'étranger se règle annuellement par une entrée ou par une sortie d'or. Pour un État jeune comme le Brésil, et ne possédant encore qu'une réserve métallique insuffisante, il est d'une extrême importance que la balance commerciale lui soit favorable. Il ne suffit pas. à la vérité, de comparer, d'après les statistiques douanières, les importations et les exportations. Pour savoir si la fortune du Brésil s'accroît ou se réduit, il faut tenir compte d'autres éléments : si l'on ne voit pas au Brésil, en dehors de l'exportation, de raison qui puisse motiver une entrée d'or, on voit bien au contraire des raisons qui provoquent une sortie d'or.

En premier lieu, le Brésil envoie chaque année à l'étranger, et siu-tout en Angleterre, la somme qui représente le loyer des capitaux étrangers qui lui ont été prêtés. Quelle est au juste cette somme? Noua ■avons exactement à combien s'élèvent les intérêts des

p. Dims. - L$BTéiit. t

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emprunts d'États, mais nous ne connaissons pas It somme que le Brésil paie en dividendes aux Compagniet anonymes étrangères. Prenez par exemple la London and River Plate Bank. Elle a des aiTaires à la fois en Argentine et au Brésil. Quelle est la part de ses bénéfices qui répond à une sortie d'or du Brésil, et quelle part provient d'Argentine?

Il est plus difficile encore de savoir quelle somme est dépensée par les Brésiliens en voyage à l'étranger. Le protectionnisme brésilien a pour conséquence qu'un voyageur brésilien ne fait pas seulement à l'étranger des dépenses de voyage proprement dites, mais quil profite de son passage dans des pays de libre-échange pour y acheter à meilleur compte des produits dont le prix au Brésil est exagéré, en particulier les articles d'habillement. Je me souviens des observations amusantes que j'ai pu faire lors de mon pass'age à la Barbade, lie anglaise, c'est-à-dire libre-échangiste, où font escale aujourd'hui les bateaux allant du Brésil aux États-Unis ; tous les passagers consacrent aux emplettes les quelques heures de l'escale. Un important commerce de marchandises sèches, comme on dit en anglais,c'est-à-dire de nouveautés, d'étoffes et de lingerie, s'est fondé, ayant pour clientèle presque exclusive, ces acheteurs de passage, venus d'un pays protectionniste, et allant vers un pays protectionniste. Chacun joue de son mieux les douanes fédérales. On profite d'un séjour à l'étranger pour s'équiper. On part pour l'Europe les malles vides, on en revient les malles pleines. C'est là une forme d'importation déguisée, et qui représente, elle aussi, pour le pays, une sorti» d'or.

Enfin, les ouvriers agricoles d'origine étrangère, immigrés depuis peu, envoient chaque année dans leur

pays une partie de leurs économies, une somme d*or inconnue, mais qui n'est certainement pas négligeable. La Banque commerciale italo-brésilienne, dont le siège est à Saint-Paul, centre de la colonie italienne, déclare dans ses rapports avoir envoyé en Italie, au nom des ouvriers agricoles italiens, plus de 18 millions de lires en 1905, et près de 17 millions en 1906 (1). Or, la Banque commerciale n'est pas le seul canal par lequel les immigrants italiens font parvenir de l'argent en Italie.

On ne peut donc calculer a priori les variations annuelles de la fortune brésilienne. Il est tout aussi impossible de les évaluer a posteriori ; les statistiques signalent, il est vrai, des entrées d'or, mais on ne peut distinguer combien de cet or représente un bénéfice acquis, et combien est importé en vertu d'emprunts contractés à l'étranger, comme une avance qui devra plus tard être remboursée.

Si je crois cependant pouvoir affirmer que dans les dernières années le Brésil a vu s'accroître sa richesse, c'est d'après un indice qui ne peut guère tromper : la hausse du change. La question du change est, en eiïet, intimement liée à celle de la balance commerciale. Elle est le fond de la vie économique du Brésil tout entier.

La monnaie d'or n'est pas en circulation au Brésil. La seule monnaie courante est le papier du gouvernement. Ce papier subit aujourd'hui une assez forte dépréciation. Le Trésor brésilien est incapable, présentement, de tenir la promesse inscrite sur les billets^

(1) Les expéditions oat été particulièrement importantes ces deux années-là, qui correspondent k une rapide hausse du change. Les immigrés ont profilé de la hausse pour faire passer leur fortune •n Italie, et les envois ne peuvent pas s'être maintenus à ce niveau.

c*e8t-à-dire de les échanger contre de l'or, à la demande du porteur. Le rapport entre la valeur réelle du papier exprimée en or, et sa valeur nominale, est ce qu'on appelle le change. On dit que le change monte si ce rapport grandit, c'est-à-dire si la valeur du papier s'élève, et dans le cas contraire on dit que le change baisse. Les variations du change peuvent être consiiérables. II est, en effet, nécessaire pour que toute nonnaie fiduciaire reste au pair, c'est-à-dire conserve pratiquement sa valeur nominale, que l'émission en soit proportionnée aux garanties qu'elle présente. Une banque n'émet de billets qu'à mesure que sa réserve ou son portefeuille augmente. Au Brésil, où il ne s'agit pas de billets de banque, mais de billets d'État, il faut du moins que la somme des billets n'excède pas la fortune liquide de la nation.

La France a traversé des crises monétaires au cours desquelles le papier fut si discrédité qu'il perdit presque complètement sa puissance d'achat : 100 livres en assignats étaient alors un pourboire médiocre. Le Brésil n'a pas connu de chutes aussi profondes. On peut admettre que le papier-monnaie a toujours conservé à peu près la même valeur à l'intérieur. On est étonné de voir combien les variations du change ont peu affecté les prix courants exprimés en papier. Ce n'est donc pas à ce point de vue que la question du change a de la gravité. La monnaie de papier a joué son rôle comme moyen d'échange national; c'est son rôle international qu'elle n'a pu remplir.

Lorsqu'un négociant brésilien, ayant vendu des cafés en Europe, négocie auprès d'un banquier les traites qu'il tire sur la maison française ou allemande qui a acheté les cafés, ces traites sont acceptées par le banquier pour leur valeur en or, car il sait que soit au Havre.

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soit à Hambourg, elles seront réglées en or. Mais un importateur brésilien, ayant acheté en France des soieries pour les revendre au Brésil, ne disposera pour les payer que de monnaie de papier que le Français ne veut pas recevoir en paiement; il lui faudra donc s'adresser à un banquier pour acheter de l'or ; et c'est précisément cette opération qui donne lieu au change. Lorsqu'un grand nombre de négociants cherchent à acheter de l'or et offrent du papier, la loi de l'offre et de la demande amène une hausse de l'or, c'est-à-diro qu'il faut donner plus de monnaie de papier poiu* avoir moins de monnaie d'or ; le change baisse. Au contraire, si les banquiers ont de l'or en abondance, et se disputent les rares vendeurs de papier, le change monte (1). Diverses causes peuvent provoquer la baisse. La cause la plus normale est l'excédent des importations sur les exportations. Mais la baisse peut être aussi amenée par une émission excessive de papier-monnaie. Si un gouvernement augmente exagérément la masse de son papier-monnaie, la circulation de ce papier dans l'intérieur du pays augmente, la fortune en papier de chaque habitant s'accroît. Mais comme le gouvernement n'a pas pu, par décret, accroître la somme des exportations, la quantité d'or que le commerce met annuellement à la disposition des importateurs n'augmente pas, et cet or étant disputé entre des concurrents plus riches en papier, le change baisse fatalement.

C'est en effet l'excès des émissions qui détermina

(1) On emploie, au Brésil, pour désigner le cours du change, des expressions qui ont pour origine la valeur comparée de l'unité brésilienne en papier, le railreis, et de la monnaie anglaise. On dit par exemple que le change est à 10 ou à 15 si le milreis vaut 10 ou 15 pence. Le change est au pair à 27, c'est-à-dire lorsqu* le milreis vaut 27 pence.

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la baisse du change au Brésil. En 1889, au moment de la Révolution, la quantité totale de papier-monnaie en circulation était do 174 millions de milreis. Le change se trouvait au-dessus du pair, à 27 3/16 (1).

Avec les émissions successives, la baisse du change s'accentua. De 1890 à 1891, il était encore en moyenne à 18 7/16 ; de 1891 à 1894. il descendit à 12 17/32 ; de 1895 à 1897, à 9 1 /8. En 1898 et pendant le premier trimestre de 1899, il atteignit le point le plus bas de la courbe, entre 7 et 6, c'est-à-dire que le papier valut plusieurs mois moins d'un quart de sa valeur nominale. Ld situation était d'une extrême gravité. Le budget fédéral se soldait par des déficits. Ayant à payer une grande partie de ses dépenses à l'étranger, et par conséquent en or, et touchant au contraire en papier tous ses revenus, le Trésor voyait ses diflîcultés s'accroître à chaque nouvelle baisse du change, et plus le papier s'éloignait du pair, plus il perdait l'espoir d'une amélioration possible. On ne bouchait les déficits que par des émissions nouvelles, et ce remède aggravait le mal, puisqu'il contribuait à déprécier encore le papier.

Dans ces conditions, et au moment où le Brésil paraissait acculé à une banqueroute inévitable, son crédit financier fut relevé par l'habileté et le bon sens de ses créanciers, qui lui offrirent le salut, auquel ils étaient plus intéressés que personne. L'opération qui marque le principe de la restauration financière, porte le nom de Funding Loan. Elle fut négociée à Londres,

(1) Le milreis valant au pair 2 fr. 70, le papier-monnaie avait une valeur totale de 470 millions de francs environ. Les gouvernements républicains, d'abord avec l'intention déterminée d* favoriser l'essor économique, ensuite par simple expédient budgétaire, ajoutèrent à ce stock primitif d'autres émissions, h» papiermonnaie atteignit, en 1898, 785 millions de milreis.

LA QUESTION MONÉTAIRE ET LE CHANGE g?

en 1898, entre la Banque Rothschild et le président Campus Salles, dont elle est le principal titre de gloire. Le plan est simple. Le gouvernement brésilien, reconnaissant ne pas pouvoir payer les intérêts des emprunts extérieurs contractés par lui, ces intérêts seront payés du 1«' janvier 1898 jusqu'au 30 juin 1901, non en or, mais en titres consolidés {Funding bonds) qui seront émis périodiquement. La banque Rothschild émettra 10 millions de livres sterling de titres à 5 % d'intérêt, garantis par une première hypothèque sur les revenus de la douane de Rio et des autres ports. C'était délivrer pour trois ans le Brésil de la charge de sa dette; mais le point important, c'est qu'en échange de cette faveur, le Brésil s'engageait à remettre à Rothschild, au fur et à mesure, l'équivalent des émissions de titres en papier monnaie au change de 18, qui serait aussitôt détruit. Ainsi, par la réduction du papier-monnaie, on pouvait espérer arrêter la baisse du change, le relever ensuite progressivement, et, une fois les conditions financières ramenées à l'état normal, voir le Brésil reprendre aisément ses paiements. Le plan du Funding a parfaitement réussi. C'est en mars 1899 que la baisse du change s'arrêta. En août, 50 millions de milreis de papier avaient déjà été brûlés, et le change dépassait 8. Depuis lors, la hausse a marqué chaque année un progrès. En avril 1908, près de 145 millions de milreis de papier, près d'un cinquième de la circulation totale était détruit, et le change atteignait 16. La période de dépression était évidemment close.

L'opinion était moins unanime sm* la question du change qu'on ne pouvait s'y attendre. Le grand public saluait avec joie la hausse, signe de santé financière, et le rétablissement du crédit brésilien. Mais il subsistait un grand nombre de partisans du change bas.

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Celui*ci profitait en effet à un grand nombre de bourses. Nous avons noté que si le papier avait diminué de valeur comme monnaie internationale, il n'avait cependant pas perdu sa puissance d'achat à Tintérieur. Un pays comme le Brésil ne vit pas d'importations, c'est à peine si les classes inférieures consomment de» produits étrangers. Le prix des aliments communs avait donc pu ne subir aucune altération malgré la baisse du change ; les salaires ne s'étaient pas modifiés. Tout producteur qui vendait à l'étranger ses produits, qui recevait ses paiements en or et qui changeait ensuite cet or en monnaie de papier, recevait en papier une somme plus forte avec le change bas, et c'est pourquoi il y tenait.

Un commentaire suffira. En 1889, le Brésil exporta pour 258 millions de milreis en or. En 1898, l'exportation brésilienne, ayant baissé, est évaluée seulement à 216 millions. Cependant, en 1889, le change étant audessus du pair à 27 3 /16, les exportateurs ont reçu en papier, monnaie courante dans le pays, seulement 253 millions, tandis qu'en 1898, favorisés par la hausse du change, ils ont touché 814 millions, trois fois autant. La différence représente à peu près le bénéfice qu'ils doivent à la baisse. Réciproquement, la hausse les ruina et elle souleva parmi eux une clameur. Avec une certaine habileté, ayant analysé les causes de leur mécontentement, ils voulurent montrer le Brésil divisé en deux camps : dans l'un, ceux qui désiraient la hausse, les consommateurs d'objets d'importation étrangère ; dans l'autre, ceux qui voulaient la baisse, les producteurs, classe plus digne de la sollicitude du gouvernement. Leur raisonnement demande à ne pas être poussé à l'extrême ; il est évident que la baisse continuelle, en désorganisant la vie économique du pays, ne pouvait

manquer de nuire aux producteurs aussi. Cependant la hausse trop précipitée de 1899 à 1906 leur causa de dures souffrances, et leurs réclamations exprimaient des vérités.

A côté de ces deux partis hostiles, dont l'un réclamait la baisse et l'autre la hausse, un troisième tenait avant tout à voir le change rester mobile et variable ; ce parti comptait surtout des hommes d'affaires et des banquiers, dont les bénéfices les plus clairs provenaient de la spéculation sur le change sous toutes ses formes.

Le principe des variations du change est facile à saisir. Il arrive en effet que les ventes d'or sur la place de Rio, ou les ventes de traites payables en or, s'accumulent en un espace de l'année assez restreint, vers juin, juillet, avant le début des exportations de café, et au moment où l'on commence à les escompter. C'est un fait commun dans tous les pays qui exportent un produit agricole, et qui a pour conséquence régulière la hausse du change. Au contraire, pendant les mois suivants, l'exportation se ralentit, l'offre de l'or se réduit, les banques n'ont plus affaire qu'à des importateurs qui cherchent de l'or pour régler leurs achats à l'étranger. Elles leur distribuent les réserves d'or qu'elles ont accumulées pendant les mois d'exportation, et, à leur grand profit, le change baisse, c'est-à-dire que, pour la même somme d'or, elles reçoivent plus de papier. Ces mois où, dans les années normales, si la spéculation laissait libre le jeu des causes économiques naturelles, le change marquerait une tendance à la baisse, reviennent au Brésil de février à mai à peu près (1). La baisse est d'autant plus difficile à éviter

(1) Les plus gros mois d'exportation pour le café sont septembre et octobre, mais il ne faut pas oublier que les cours du change t'appliquent non au change à vue. mai» au change à 90 jours. La

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que Tannée commerciale a été mauvaise, c'est-à-dire que l'exportation a été réduite, et les récoltes inférieures à la moyenne. C'est ainsi qu'au début de 1908, après une récolte do café déficitaire, on a fortement redouté une baisse du change, qui a pu heureusement être évitée.

Une spéculation très lucrative et presque sûre pour les banquiers, consistait à acheter de l'or au change haut, c'est-à-dire à bon marché, pendant les mois d'exportation, et à le revendre au change bas, c'est-àdire plus cher, pendant le reste de l'année.

A la vérité, quand on étudie de plus près les variations du change, on constate que les lois très simples que nous avons expliquées s'appliquaient rarement en toute liberté. La spéculation intervenait sans cesse, tantôt pour pallier, tantôt pour exagérer les mouvements que pouvait provoquer la situation changeante du marché. Tantôt c'était telle banque qui, prévoyant pour telle période un resserrement de l'or, en accumulait des réserves, et empêchait ainsi la baisse attendue de se produire ; tantôt, au contraire, des spéculateurs, en achetant tout l'or disponible sur la place, n'en laissaient plus de libre pour les besoins du commerce, et l'or étant rare, le papier marquait une baisse profonde.

Le rythme normal annuel du change, avec hausse pendant les mois d'exportation, et baisse pendant la morte-saison était troublé non seulement par la spéculation, mais aussi par d'autres causes sans nombre. Parfois les exportateurs de café, espérant une amélioration des cours, gardaient leurs cafés en

récolte fait donc hausser les cours trois mois avant de battre son plein, et la tendance à la baisse se marque bien avant qu'elle soit achevée.

magasin après la récolte, et la campagne d'exportation 86 prolongeait au point de se confondre avec celle d& l'antiée suivante; parfois des emprunts contractés à l'étianger amenaient de l'or dans le pays à un moment où le commerce international n'aurait pu en introduire. La courbe du change est donc d'une extrême irrégularité, et d'une complication décourageante. La bourse du change était le théâtre d'un jeu effréné; seules les grandes banques, qui, par leur puissance financière étaient les véritables arbitres du marché, pouvaient se flatter d'y réaliser des bénéfices. Les plu» solides d'entre elles n'étaient pas même à l'abri da tout danger, et plus d'une a traversé des crises ditli> ciles après des périodes de spéculation trop aven> tureuse.

Pour donner une idée de ce que pouvait être la vi* économique du Brésil avant la fixation du change, peut-être est-il bon de suivre ses variations pendant une année. J'ai choisi à dessein l'année 1900, où le» irrégularités de la valeur du papier-monnaie eurent plus d'amplitude que jamais.

L'année s'ouvre en janvier avec le change à 7, La valeur du papier est très faible. Le Funding Loan n'a pas encore eu le temps de relever sensiblement le crédit du Brésil. La hausse se marque dès janvier et février. La lutte s'engage en effet entre des spécula» leurs qui ont en main de l'or, et les banques qui veulent les obliger à le vendre. La hausse ruine les porteurs d'or, qui ont acheté an change bas, puisque la hausse du change, c'est-à-dire du papier, n'est en réalité qu'une baisse de l'or. Les banques s'appliquent don© à provoquer la hausse ; la bataille est rude, le succès reste longtemps douteux. Enfin les banques l'emportent, et, à la fin de février, le change est à 8 1 /4, c'est .

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à-dire que la valeur du milreis de papier est montée, en deux mois, de 7 pence à 8 pence 1 /4.

Mais l'époque de l'année est mal choisie pour que la hausse continue. C'est le temps en effet où les exportations chôment, les marchés caféiers sont paralysés, les places de Santos et de Rio ne fournissent aucune traite sur l'étranger, l'or est rare. Aussi le mouvement de hausse est-il entravé pendant plusieurs mois, et à la fin d'avril, le change est encore, comme à la fin de février, à 8 1 /4. En mai, la London and River Plate Bank se déclare franchement pour la hausse. Le mouvement de hausse est soutenu par de nombreux spéculateurs. On commence à escompter la récolte du café, qui doit commencer en juillet, et l'afflux d'or qu'elle provoquera, et la hausse s'affirme deux mois avant le début de la récolte. Les commerçants importateurs de la place de Rio profitent de la hausse pour régler leurs dettes à l'étranger. A la fin de mai, le change est à 9, niveau qu'il n'avait pas atteint depuis janvier 1897.

Cependant la conviction règne que la hausse n'est pas factice, qu'elle s'accentuera encore, et que l'importance des prochaines récoltes relèvera d'une façon durable le cours du papier. Confiants dans la hausse, un grand nombre de spéculateurs vendent de l'or à découvert ; la hausse continue : « Une transformation radicale se produisit en juin dans la situation du marché du change. Autrefois les possesseurs de lettres de change (c'est-à-dire les porteurs d'or) étaient les vrai» arbitres du taux du change, mais actuellement, c'étaient les possesseurs du papier-monnaie en circulation qui fixaient la valeur en or de la monnaie » (1). Le change dépasse 11 à la fin de juin. En juillet il dépasse 14.

<1) Journal du Commerce, Retrospecto commercial pour 1900

LA QUESTION MONÉTAIRE ET LE CHANGE »a

Qu'on se représente à ce moment le préjudice supporté par un négociant qui avait acheté un stock de marchandises importées en janvier au change de 7, alors que le même stock acheté six mois plus tard au change de 14 lui serait revenu à une somme moitié moindre.

Mais la hausse a été trop brusque pour se maintenir, d'autant plus que tous les vendeurs à découvert qui cherchent maintenant à se couvrir, augmentent la demande normale d'or. De nouveau la quantité d'or offerte est insuffisante pour les besoins du marché. La London and River Plate Bank était engagée à la hausse. Les autres banques s'associent pour lui résister. Il y avait eu dans le premier trimestre lutte entre les banques et les spéculateurs ; il y a maintenant combat entre les banques elles-mêmes. Les baissiers l'emportent. A la fin de juillet, le change est retombé à 11. La baisse s'accentue. En septembre s'ouvre une cris» des banques ; la Banque de la République suspend ses paiements. Le gouvernement se donne aussitôt la tâche de la réorganiser à la satisfaction de ses créanciers, mais d'autres banques sont atteintes. Le marché est lourd, la spéculation intimidée. La baisse continue. Par bonheur, la situation commerciale n'est pas mauvaise ; les expéditions de café sont importantes, aussi l'effondrement n'est-il pas général. Le change oscille, pendant la fin de l'année, entre 11 et 9, et l'ensemble de l'année marque un progrès sensible du cours du change, qui de janvier à décembre a gagné deux points.

Telle est l'histoire de cette année agitée et pleine de catastrophes, où se manifesta la première hausse notable depuis le Funding Loan. Si elle causa la ruine de plus d'un spéculateur, beaucoup d'autres en sortirent avec des bénéfices. Sauf la London and River

Plate Bank, que la baisse d'août atteignit rudement, les banques étrangères firent de gros proGts. L'irrégularité du change a constitué bien des fortunes, et l'on comprend pourquoi telle classe de spéculateurs ca change ne redoutait rien tant que d'en voir la régularisation.

Pour cette raison même, elle devait paraître désirable à tous les Brésiliens soucieux de l'avenir de leur pays. L'incertitude continuelle des prix, qui résulte de l'instabilité de la valeur de la monnaie, avait sur toute la vie économique du pays des effets désastreux. On •e demande quelle entreprise industrielle ou commerciale pouvait se bâtir sur un fond aussi mouvant. Les banques négligeaient les opérations régulières d'escompte, et ne s'occupaient que du change. L'amour du jeu sous toutes ses formes entrait dans les moeurs publiques. Je ne sais si c'est de ce temps que date la popularité universelle du « Jeu des Bêtes », qu'on pratique aujourd'hui dans le Brésil entier et jusque dans les plus petits centres, et qui est un puissant facteur de démoralisation nationale.

Aussi la préoccupation dominante des politiques lei plus clairvoyants, du jour où le crédit du Brésil parut consolidé, ne fut-elle pas de faire monter le change, mais de le fixer. C'est à quoi parvint, en 1906, le président Penna, par la création de la Caisse de Conversion. La caisse est son œuvre personnelle. Il est probable qu'il fut gagné par l'exemple de la Caisse de Conversion argentine qui, réorganisée en 1899, commença en 1903 seulement à rendre les services qu'on attendait d'elle. Avant son élection, M. Penna annonçait que sa préoccupation principale était de rendre au Brésil une monnaie saine, de valeur fixe, c'est-à-dire de sortir du régime du cours forcé. « La transformation du papier

de cours forcé en papier conversible, voilà le premier devoir de la République, » disait-il dans un discour», le 12 octobre 1905. Il ajoutait que la conversion immédiate en bloc au cours actuel du papier, outre qu'elle ne serait pas honnête, serait impossible, qu'il faudrait donc procéder progressivement, et que, comme il était difficile, dans les circonstances actuelles, de créer une banque d'émission chargée de lancer dans la circulation un papier conversible qui prendrait peu à peu la place de l'ancien papier d'état, le gouvernement serait obligé d'agir par lui-même.

Le mécanisme dont il se servirait serait la Caisse de Conversion. Elle aurait pour fonction d'émettre contre de l'or, reçu par elle, soit de déposants, soit du gouvernement, des billets à un change fixe, billets qui seraient éternellement conversibles, sur présentation à la caisse, puisqu'elle n'en aurait émis qu'en proportion de sa richesse en or. Elle introduirait donc au Brésil, à côté de la monnaie inconversible, une deuxième sorte de monnaie conversible ; le change serait fixé, puisque la monnaie inconversible ne pourrait plus s'éloigner de la valeur de la monnaie conversible qui serait invariable. Ainsi, dans un attelage, un cheval dressé maintient dans l'ordre un cheval rétif.

Le projet de la Caisse de Conversion fut longuement discuté entre le futur président et les représentants des États caféiers, au mois de janvier 1906, où l'on chercha le remède de la crise caféière, et sa création fut associée au premier projet de l'opération qu'on a appelée VahriscUion du café. La valorisation telle qu'elle fut conçue à ce moment, comptait en effet un gros emprunt de 15 millions de hvres sterling. Le produit de cet emprunt servirait de lest à la caisse. Au lieu de jeter directement dans le pays l'or provenant de l'emprunt, la

caisse émettrait avec la garantie de cet or les billets qui entreraient en circulation à mesure que les Ëtata caféiers en auraient besoin, l'or restant accumulé à la caisse. Les planteurs de café étaient en effet parmi les plus intéressés à l'établissement de la caisse. Car l'afïlux d'or résultant de l'emprunt projeté, pénétrant librement sur le territoire, devait fatalement y provoquer une hausse notable du change, et nous avenu déjà dit combien la grande propriété souffrait de la hausse. Rien de surprenant par conséquent dans cette alliance entre les Paulistes qui voulaient éviter la hausse, et le président qui voulait avant tout fixer le change. La Caisse de Conversion devait servir à atteindre ce double but.

Le projet de valorisation ayant échoué, comme nous le verrons dans un autre chapitre, M. Penna reprit, sous une forme peu différente, le plan de la Caisse de Conversion, qui fut définitivement ouverte le 6 décembre

1906. Son fonctionnement et les services qu'elle a rendus se trouvent exposés dans le rapport du ministre des finances de 1907. La caisse est chargée d'émettre du papier conversible contre des dépôts d'or au change de 15 (1 milreis pour 15 pence d'or). Au 31 décembre

1907, la Caisse avait en or un solde de dépôts de 5.816.352 livres sterling et de 10.585.680 francs, et elle avait émis un peu plus de 100 millions de milreis de billets. C'est-à-dire que la circulation brésilienne conversible équivalait déjà à près d'un sixième de la circulation inconversible (1). Il est aisé de voir de quelle manière

(1) La Caisse de Conversion brésilienne diflëre de la Ca'vise argentine sur un seul point : la Caisse argentine émet des billets exactement semblables aux billets ordinaires, tandis que les billets de la Caisse brésilienne sont diiTérento des billets inconversibles. De la sorte, tout porteur de billet conversible au Brésil est assuré de recevoir de l'or sur présentation de son billet à la Caisse ; au coa-

la caisse remplit sa fonction, qui est de fixer le change. Lorsque le ciiange monte au-dessus de 15, tous les porteurs d'or afiluent à !a Caisse pour y troquer leur or contre du papier, à un taux plus avantageux que celui qu'offrent les banques. La Caisse absorbe donc de l'or, et ses émissions augmentent la circulation générale du papier. Pour cette double raison, l'or se faisant rare, et le papier se faisant abondant, la Caisse enraye la hausse. Le change ne peut donc dépasser sensiblement le taux de 15. Si au contraire le change baisse, l'or valant plus sur la place que le papier avec lequel on peut l'obtenir à la Caisse, les porteurs de papier conversible se présentent aux guichets de la Caisse, et réclament de l'or. L'or rentre dans la circulation, et la baisse s'arrête. La Caisse de Conversion résistera donc à la baisse tant qu'elle contiendra encore des réserves, et qu'elle continuera à lancer de l'or sur le marché.

On voit que le rôle de la Caisse n'est pas exactement le môme dans la hausse et dans la baisse. Contre la hausse, elle est un frein tout puissant, puisque les

traire, tout porteur d'un billet argentin court le risque, en cas de panique, d'être devancé par d'autres porteurs qui épuiseront les fonds de la Caisse de Conversion, et de ne pas recevoir d'or en échange de son billet. En conséquence, la Caisse de Conversion argenlinq ne commence à recevoir de dépôts qu'une fois la confiance générale dans les finances de l'État parfaitement établie, lorsque une baisse du change est peu probable, et lorsque chaque particulier, le change tendant à monter, a intérêt à acheter du papier au taux fixe auquel la Caisse de Conversion en livre. Au contraire, au Brésil, les déposants ne risquent rien, puisque leur or ne peut être livré à des porteurs de papier inconversible. Suivant le système brésilien, l'achat du papier de la Caisse constitue véritablement un dépôt, et ses billets sont des certificats de dépôt d'or. Le danger du système brésilien, c'est que les deux monnaies créées, la conversible et l'inconversible, ne se confondent pas : le papier inconversible restant seul en circulation, tandis que le papier conversible. comme une véritable monnaie d'or, restera enfermé dans les banques.

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dépôts peuvent s'élever sans limite; contre la baisse, elle ne peut lutter qu'un temps, et toute baisse prolongée viderait ses cofTrcs, et aurait raison de sa résistance. La Caisse est donc avant tout une arme contre la hausse ; mais pratiquement, et à moins de crises nationales irrésistibles, elle sufTit à sa double tâche, et prévient également la hausse et la baisse. La caisse a rempli sa fonction de frein contre la baisse, notamment pendant les premiers mois de 1908. C'est la première occasion qu'elle ait eue de faire ses preuves. Après la récolte déficitaire de café de 1907, l'or étant rare, on redoutait une baisse du change, comme celle qui s'était produite auparavant dans des circonstances analogues. La Caisse de Conversion vit en effet ses dépôts d'or diminuer ; mais elle ne fut pas vidée, et le taux du change se maitint (1).

Le ministre des finances s'efforce de prouver que les objections faites contre la Caisse de Conversion, au moment où elle fut installée, sont sans valeur. On prédisait que ses fonds seraient utilisés à autre chose qu'au remboursement des billets, qui se trouveraient ainsi inconversibles par la force des choses. La Caisse de Conversion finirait par n'être qu'une caisse d'émissioa déguisée. C'est là une critique à laquelle un gouvernement honnête peut refuser de répondre.

Une autre était peut-être plus sérieuse, parce qu'elle était une objection de principes. On reprochait à la Caisse, en fixant le change aux environs de 15, d'arrêter

(1) Il y a, pour le gouvernement brésilien, un tel intérêt à éviter la baisse qu'il intersint lui-même sur le marché du change. Par exemple, il lutta contre la baisse en contractant en Europe un emprunt à court terme sur lequel il lui est possible de tirer lorsque la place de Rio manque d'or. Il veille à ce que l'offre d'or reste suffisante à Rio. Une intervention officielle de ce genre, peu orthodoxe, mais après tout fort utile, s'est produite au printemps de 190S.

le Brésil dans le mouvement qui le ramenait rapidement vers le change au pair, c'est-à-dire vers la libre circulation de l'or. La création de la Caisse n'est-elle pas une forme de banqueroute ? Et d'après quel droit un gouvernement émet-il du papier à un change inférieur au pair ? La réponse du ministre est aisée. D'abord, il laisse entrevoir, lorsque les dépôts à la Caisse se seront suffisamment élevés, une modification possible du taux du change. On remplacerait alors, l'état du marché le permettant, le papier inconversible à 15 par du papier conversible à 16, par exemple. Le Drésil affirme ainsi qu'il ne renonce pas à l'espoir de rouvrir enfin ses frontières à la monnaie d'or.

Mais surtout, les services actuels rendus par la Caisse sont tels, qu'on avait le droit de leur sacrifier quelque chose. Le Brésil aurait payé trop cher des espérances trop lointaines, s'il avait fallu, pour respecter le principe du change au pair, continuer à vivre un temps illimité sous le régime des oscillations du change, tant étaient déplorables les conséquences de ce qu'il a appelé « la danse du change ».

En fait, la création de la Caisse semble avoir ouvert au Brésil une ère économique nouvelle. Depuis le début de 1907, le change se tient presque invariablement aux environs de 15 1 /4. Le Brésil a conquis enfin une monnaie stable, base indispensable aux progrès d'une nation qui veut vivre non de spéculation, mais de travail régulier, d'agriculture, d'industrie et de commerce. La stabilité monétaire, qui portera tous ses fruits dans quelques années, quand l'expérience aura démontré qu'elle est durable, et quand des habitudes nouvelles se seront créées, sera pour le Brésil un puissant élément de rénovation.

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