‹ Le Brésil au XXe siècleChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE VI SAINT-PAUL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI SAINT-PAUL

Formation historique de la Société ptuliste. — Richeue du terri toire de Saiat-Paul. — La colonisation i Saint-Paul et rexpaa« lion des cultures caféières. — Le peuplement. — Activité éco« nomique de Saint-Paul et sa puissance d'absorption sur les étrangers. — Les écoles.

Quelques traits résument l'histoire contemporaine du Brésil : le plus net est l'avènement de Saint-Paul. C'est là aujourd'hui le vrai centre économique du pays. Tandis que le Brésil tropical, Pernambouc et Bahia, restèrent au premier rang pendant l'ère coloniale, leur influenœ décline depuis l'indépendance, au profit des provinces du sud, du Brésil tempéré. Saint- Paul mène la marche en avant du jeune Brésil.

Cependant, même à Saint-Paul, les progrès récents, une croissance rapide, de nouvelles sources de richesses, une place conquise en peu d'années dans la vie économique du monde, l'afïlux des émigrants, tout cela n'a pas effacé la forte empreinte du passé. Un séjour à Saint-Paul laisse l'impression de tout autre chose que d'une société de formation récente. La populalation issue du vieux sang pauliste a imprimé sa marque au développement moderne de l'État. Elle en a été l'ouvrière, elle en a recueilli les profits ; elle ne

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songe pas à abdiquer. Elle est encore aujourd'hui le milieu le plus fermé et le plus exclusiviste qui soit au Brésil. Les traditions paulistes remontent au xvii« et au xviii« siècles. Des bandes de chercheurs de métaux précieux, parties de Saint-Paul, parcoururent alors tout l'intérieur du continent ; on les appelait les Bandeirantes. Leurs expéditions , à demi militaires, aventureuses anabases qui luttaient contre les distances, le climat, les privations, trempaient fortement les caractères ; ce fut l'école où un peuple se forma.

Lorsque d'Orbigny visita Saint-Paul au milieu du XIX* siècle, au temps où, suivant son témoignage, la plus grande richesse de la province était l'élevage, la densité de la population sur le territoire pauliste était encore bien faible, et Ja capitale n'était qu'une grosse boiirgade. D'Orbigny observa cependant qu'il existait une sorte de patriotisme local, et que les Paulistes avaient hérité de leurs aïeux les Bandeirantes un caractère énergique, de l'audace et de l'entreprise. « De cette vie aventureuse, il résulta que les Paulistes « restèrent au milieu du Brésil comme une exception « bien caractérisée, et que Saint-Paul forma bientôt « une petite république assez semblable aux républi- « ques italiennes du moyen âge, turbulente comme

« elles Les Paulistes sont fiers de tels antécé-

« dents )' (1). Bien des choses ont changé depuis le voyage de d'Orbigny : la bourgade est devenue une ville de 300.000 âmes. La forêt a partout reculé devant les cultures ; le café a répandu un flot de richesses cent fois plus abondantes que n'en avait produit autrefois l'élevage ; et cependant, dans l'essor même de Saint- Paul, quelque chose répond à l'idée qu'exprimait

(î) D'Orbigny, Vovaee dan les deux Amériques, p. 178.

d'Orbigny. La république pauliste a gardé vivant son ancien esprit. Si les mœurs contemporaines n'oflraient plus à des caractères aventureux les mêmes occasions qu'autrefois, et si les grandes randonnées dans l'intérieur n'étaient plus de ce siècle, l'activité pauliste se retrouva tout entière lors de l'expansion de la cul> ture du café, et elle s'y employa. La conquête du sol par les agriculteurs fut rapide comme un véritable raid.

Le territoire de Saint- Paul est la seule partie du Brésil dont nous ayons aujourd'hui une connaissance scientifique. Nulle part, sauf peut-être au Parana, le caractère de plateau n'est plus accentué, et nulle part la serra do Mar ne forme vers la mer un gradin d'accès plus rude. Au pied de la serra, la zone basse, humide et chaude, s'élargit dans le bassin de la rivière d'Iguape. L'altitude corrigeant la latitude, il se trouve que la partie tropicale de l'État est justement la partie la plus éloignée de l'Equateur. Au nord de la serra, au contraire, s'étend le cœur du pays pauliste. L'altitude du plateau est de 800 mètres en moyenne près de la serra, mais il s'abaisse lentement vers le nordouest, et près du Parana, il ne dépasse plus 400 et 300 mètres. Un climat uniforme y règne : les mêmes étés arrosés de gros orages, les mêmes hivers clairs et secs, où parfois, au matin des nuits les plus froides, on trouve un peu de glace dans les fonds. C'est qu'aucune chaîne montagneuse, chevauchant le plateau, ne le découpe en cantons isolés, comme fait la Mantiqueira à Minas. Une série de grandes vallées transversales y sont creusées ; entre elles le plateau s'étend en lobes allongés, qui ne sont pas de véritables serras, mais des zones dorsales dépassant de quelques cen-

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taines de mètres à peine le niveau du plateau. Les rivières naissent à l'est dans les contreforts de la Mantiqueira, qui, de Minas, envahit le territoire de Saint- Paul, où elle se perd ; leur orientation générale est du sud-est au nord-ouest.

Les roches qui constituent les diverses parties du plateau donnent à chacune son aspect caractéristique. A. l'est régnent les granités et les gneiss formant des croupes arrondies, semées sans ordre ; leur altération Buperficielle par les pluies produit une argile rouge, lourde et forte, qui donne aux eaux des rivières une couleur limoneuse. La ville de Saint- Paul est au cœur de cette zone de granités. A l'ouest s'étend au contraire la région des grès. La limite des grès et des terrains gneissiques et granitiques est une vaste courbe dont la convexité est tournée vers l'est, parallèle à la côte depuis la frontière du Parana jusqu'aux villes de Sorocaba et de Gampinas, qui la jalonnent, et se dirigeant ensuite presque exactement vers le nord, par Casa Branca et Franca. A l'ouest de cette ligne, lei grès régnent sans partage, grès rouges et grès gris, les uns friables et de topographie effacée, les autres ayant mieux résisté aux pluies, et faisant saillie sur le plateau ; tous donnant des terres légères et perméables, où l'humidité ne séjourne pas.

Mais ce n'est ni sur les argiles granitiques, ni sur les sables gréseux qu'est fondée la fortune de Saint- Paul. La plus grande partie de la propriété agricole est en effet concentrée sur des terrains qui ne recou» vrent dtms l'État qu'une superficie relativement restreinte : les diabases. Des éruptions, probablement tertiaires, ont répsmdu à la surface du plateau des laves abondantes en phosphore ; partout où elles existent, a végétation naturelle était plus riche, et la colonisa -

tion a trouvé un sol plus favorable. Décomposées, elle» se réduisent en une terre épaisse, de couleur sombre, que les Paulistes appellent la terre rouge, mais qu'il vaut mieux appeler la terre violette, pour la distinguer de l'autre terre rouge issue des granités et de» gneiss. Elle est en efTet d'un violet magnifique. Le plus souvent, les diabases forment au milieu des grès de petits massifs arrondis dépassant le niveau général. C'est ainsi qu'on les voit aux environs de Campinas ou de Ribeiraon Preto; ailleurs les diabases se sont étalées en nappes, ou bien elles ont traversé en filons les couches de grès, qui se sont cuites à leur contact, comme des briques. Roche très dure, la diabase forme, lorsque ses affleurements coupent des cours d'eau, des rapides ou des chutes. Partout où des chutes barrent les rivières paulistes, on peut s'attendre à trouver les diabases.

Le réseau hydrographique a rendu à la colonisation de faibles services : le Tiété, la plus importante des rivières du plateau qu'elle parcourt dans sa plus grande largeur, oppose de nombreux obstacles à la navigation. Le premier est la chute d'Ytu, à la traversée du dernier massif granitique. Le Tiété s'assagit ensuite. H exbte cependant encore plusieurs rapides en aval du confluent du Jacaré ; puis on arrive à un vaste bief navigable, où le courant s'amortit, et qui porte le nom pittoresque de Rio Morto ; on dit aussi Rio Manso, c'est-à-dire la rivière apprivoisée. La longueur de ce bief est d'environ 80 kilomètres. Il se termine vers l'ouest aux chutes d'Avanhandava, où le fleuve coupe un puissant lit de diabase. Le Tiété descend à partir de là de cascade en cascade, et franchit encore les grandes chutes d'Itapura, avant de se déverser dans le Parana. Quant au Parana, c'est une vaste nappe

d'eau, qui atteint par endroits une largeur de plusieurs kilomètres. 11 court entre des berges sableuses, semé de grandes lies, et bordé d'un rideau de forêts. Il serait une voie navigable de premier ordre sans les chutes d'Urubupunga, en amont du confluent du Tiété, et celles du Salto Grande, à la frontière du Paraguay, qui coupent les communications avec la partie inférieure du fleuve : le Parana coule d'ailleurs bien en dehors de la zone colonisée, qui n'en approche nulle part à moint de 300 kilomètres.

Lorsqu'on cherche quelle influence ont eue sur l'histoire de Saint-Paul ces conditions physiques, on est frappé tout d'abord de voir comment la disposition du sol a déterminé, en vertu de lois géographiques, la situation de la capitale. Le site de Saint- Paul était marqué d'avance sur le terrain- La ville est très loin d'être au centre de l'Etat. La position de Campinas, par exemple, ou celle de Piracicaba. sont plus centrales. Cependant Campinas a dû renoncer aux espérances conçues il y a cinquante ans de devenir la rivale de Saint- Paul. Saint- Paul est bâtie près do la limite méridionale des plateaux, à peu de distance de la mer, à quelques lieues seulement de la Bfirra do Mar, et en face d'une légère échancrure qui en abaisse la crête : à l'ouest, au delà du port de Santos, la Serra do Mar s'éloigne de la mer, et la zone côtière, boisée, marécageuse et malsaine, s'élargit dans la basse vallée de la rivière d'Iguape. L'accès du plateau, lorsqu'on vient de la mer, y est plus diflicile, puisqu'à l'escalade de la serra s'ajoute un pénible voyage à travers les marais et la forêt. A Santos, au contraire, en face de Saint-Paul, la serra et le plateau viennent en contact immédiat avec la côte.

Saint-Paul est donc sur l'uniquo route do plateau à la mer.

Une autre route y passe aussi, celle qui joint la ville de Rio et le sud de l'État de Minas aux plateaux de Saint-Paul et au Matto Grosso. Cette route tourne par le sud les montagnes de la Mantiqueira. Le massif inabordable de la Mantiqueira est longé de tous les côtés par les routes qui n'ont pas pu y pénétrer. A l'est, c'est l'ancienne route de Rio à Ouro Preto ; À l'ouest, la route de Saint Paul à Uberaba, dans le triangle minier ; au sud, la route de Rio à Saint-Paul. De même en France, de vieilles routes historiques suivent les rebords du massif central , elles aussi jalonnées de villes à qui elles ont donné la vie. La route de Rio vers le Matto-Grosso profite de la vallée de la Parahyba pour remonter jusque sur le plateau de Saint-Paul ; elle y franchit ensuite à des altitudes médiocres le col qui sépare la Parahyba du Tiété, affluent du Parana. Saint-Paul se trouve auprès du point où cette route débouche sur le Tiété, au carrefour des voies naturelles du sud au nord, et de l'est à l'ouest.

Le plateau a été le domaine de la colonisation : au sud du plateau, le petit bassin tropical de la rivière d'Iguape doit être mis à part. Les conditions physiques y étaient entièrement différentes de celles du plateau : les colons, Portugais ou métis, arrivés par la côte, y remontèrent peu à peu la vallée. Ils y fondèrent quelques paroisses, et y pratiquèrent quelques cultures de canne et de riz. Au lieu de se développer pendant la fin du xix« siècle, elles n'ont fait que se réduire. La barre de la rivière s'est ensablée et l'exportation est impossible. Les habitants vivent de chasse et de pêche plus que d'agriculture ; les cours d'eau et les lagunes sont poissonneux, depuis longtemps ils four-

nissent de vivres les riverains, car on retrouve d'immenses amas de coquilles amoncelées par les occupants primitifs du sol. On vient d'étudier ces restes d'une préhistoire qui ne remonte peut-être pas à plus de trois siècles.

Vers l'amont, et surtout aux environs du point où la rivière d'Iguape reçoit l'Assunguy, on rencontre des populations différentes ; elles ne sont pas d'origine portugaise ; elles proviennent de colons européens établis vers 1860 sur l'Assunguy supérieur, dans l'État du Parana. C'est un exemple très rare au Brésil, de la colonisation progressant du plateau vers la mer. Le mouvement inverse a été la règle, et l'on a vu souvent des populations établies au pied de la serra la gravir pour venir se fixer sur le plateau. Le» fils des colons de l'Assunguy établis sur la rivière d'Iguape sont de vrais agriculteurs, mais ils manquent de débouchés pour leurs récoltes. Le seul auquel i| puissent songer est le marché de Curitiba, capitale du Parana, dont la colonie de l'Assunguy est un cellier. C'est vers l'État du Parana qu'ils regardent; leur vie économique autant que leur origine les détourne de Saint-Paul ; la colonisation de la haute vallée de l'Iguape n'est qu'un épisode de la colonisation du Parana égaré sur le territoire pauliste.

Sur le plateau, les plus vieilles régions de culture, où la colonisation date du xviii* siècle, sont situées dans le sud-est de l'État, et comprennent la haute vallée de la Parahyba et les environs de Campinas. Elles sont semées de petites villes déjà anciennes ; là est le berceau de l'agriculture pauliste, et plus d'une famille, transplantée aujourd'hui vers le nord ou vers l'ouest, y a ses origines. On y pratiquait comme dans les vieilles régions agricoles de Minas la culture du maïs et celle

de la canne, à laquelle de petites cultures de café s'ajoutèrent tardivement. Les produits des cultures de canne, et surtout l'eau-de-vie, n'étaient pas exportés, mais consommés sur place; en ce temps-là, l'exportation de Saint-Paul ne comprenait guère que le bétail

Vers 1875, semble s'être produit un rapide mouvement d'expansion du peuplement. Des hommes énergiques, résignés à la solitude, s'établissaient dans les régions encore désertes, en contact avec les Indiens. Ils vivaient surtout de l'élevage, qui se contente de terres médiocres, et se répandirent très loin vers l'ouest, jusque sur le serlaon gréseux, qui fut plus tard délaissé au moment de la vogue du café. Cette colonisation dispersée, sans méthode et sans capitaux, donnait naissance à une population à demi barbare et tréi indépendante. Aujourd'hui, depuis l'arrêt des plantations caféières, la conquête des pâturages maigres du sertaon tend à reprendre. Il y subsi"ste d'ailleurs quelques représentants de cette génération de pionnier» que l'armée régulière des colons n'avait pas suivis Une bonne part d'entre eux étaient des immigrants de Minas, adaptés d'avance à l'existence isolée qu'ils se créaient à Saint-Paul ; des Européens ne l'auraient pas supportée. Au xviii» siècle, les ritîhesses métalliques de l'État de Minas avaient attiré les Paulistes ; à la fm du xix« siècle, le courant se renversait, et c'était Minas qui fournissait à Saint- Paul.

L'année 1885 marque l'origine de la grande fièvre des plantations de café. Depuis trente ans déjà, la culture du café faisait à Saint- Paul des progrès réguliers, mais rien ne faisait prévoir l'extraordinaire essor des plantations, qui dura depuis 1885 jusqu'à 1900 environ. Pendant ces quinze années, la plantation du

café occupa seule tous les esprits. Elle intéressa à l'agriculture et à la colonisation riches et pauvres, citadins et campagnards. Comme il arrh'e toujours en de pareilles circonstances, un mouvement universel de spéculation sur les terres doubla et soutint le mouvement de colonisation. La culture du café parut à tous le plus naturel et le plus fructueux des emplois qu'on pût faire de son intelligence et de son énergie. Les autres cultures reculèrent, canne, coton, céréales, et la colonisation concentrée, méthodique, se mit à la découverte de terres convenables au caféier. Ce fut vraiment, la terre violette étant la terre à café par excellence, une chasse aux filons de diabase.

C'est le moment où l'État de Saint-Paul se couvrit de chemins de for. Beaucoup d'agriculteurs abandonnèrent à ce moment les anciennes terres des vieilles régions agricoles pour aller se fixer plus loin. Il s'établit divers courants de migrations locales ; l'un d'eux se continue de nos jours, c'est celui qui vide la vallée de la Parahyba au profit des régions plus septentrionales. Le centre de gravité de l'État se déplaça. La ville nouvelle de Ribeiraon Preto devint la rivale de Campinas. La colonisation se porta sur certains cantons privilégiés, dont elle fît rapidement le siège, et qui furent entièrement occupés. Elle ne chemina jamais par les vallées. Les vallées n'ont joué aucun rôle économique à Saint-Paul. Le caféier préfère des altitudes de 600 à 800 mètres, où il a moins à redouter les gelées. Les vallées sont presque partout à un niveau inférieur. Les cultures se sont donc groupées sur les parties hautes, tandis que les vallées restaient en friche. Les trois egrandes zones caféières sont : en premier \veu, une band allongée du sud au nord, sur les contreforts de U Mantiqueira, depuis Bragança, à peu près jusqu'à

S. Joao da Boa Vista, et ensuite les hauteurs intermé* diaires entre le Tiété et la Mogy Guassu, autour de S. Carlos do Pinhal, et celles qui séparent la Mogy Guassu du Rio Pardo, dont la fertilité fît la fortun*do Ribeiraon Preto.

Les fazendas se multiplièrent. On ne peut guère oublier, en visitant une fazenda de café, que la colonisation est toute récente, et que l'homme est devenu le maître de ces terres depuis moins d'une généralion. Même lorsque la forêt a été repoussée au loin par les défrichements, elle a laissé des traces : tantôt quelques grands arbres isolés, qui ont échappé à l'incendie et à la hache, dressés, debout au milieu des caféiers, tantôt des troncs couchés entre les rangs d'arbustes, et qui n'ont pas eu le temps de pourrir.

En même temps que l'intérieur se couvre de culturee, de petit centres y apparaissent : toute ime génération de petites villes, atteintes aujourd'hui par la crise. Elles ne sont pas et n'ont jamais été des marchés caféiers. Les seuls marchés du café sont à Saint-Paul et à Santos, et les négociants de Saint-Paul et les commissionnaires de la place de Santos sont en relation directe avec les fazendaires. Les villes de l'intérieur n'ont pas pour fonction de concentrer la récolte, mais elles assurent la distribution, dans les cantons agricoles des marchandises importées, car l'importation s'est développée du même pas que l'exportation : en devenant un gros producteur, Saint- Paul est devenu aussi un gros consommateur. Chaque ville contient les magasins de quincaillerie, de tissus et d'épicerie où s'approvisionnent les boutiques des fazendas. Elles vivent aussi du commerce de l'argent. Les fazendaires y trouvent crédit auprès de petites banques locales, qui

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sont soutenues de loin par des banques plus puissantes établies à Saint-Paul.

Parmi les éléments qui composent leur population, le plus inattendu est la famille des Arabes, Syriens, Orientaux de toute espèce qui s'y est implantée. Ils sont, paraît-il, de bons commerçants; beaucoup d'entre eux, qui firent leurs débuts comme colporteurs, sont aujourd'hui propriétaires d'importantes maisons. C'est une sensation piquante que de reconnaître des jurons et des sarcasmes déjà entendus dans les rues de Tunis, dans ce pays neuf d'où l'on pensait l'Islam et les races sémitiques exclues à jamais. Lorsque, comme on en parlait lors de mon passage, on aura établi à Saint- Paul des colons japonais, je ne sais s'il existera dans le monde un pays agricole où plus de races se coudoient.

La capitalo, Saint-Paul, grandit en même temps que s'étendit la culture du café, et la prospérité des campagnes détermina ses progrès (1). C'est avant tout une grande ville d'affaires. Le café s'y concentre après la récolte avant de descendre vers Santos ; c'est le marché central d'un territoire actif, où la circulation de l'argent est rapide. Saint-Paul n'est pas seulement un marché de produits, mais aussi un immense marché d'hommes. Elle est en très grand ce que sont en petit les bourgs populeux de Sicile ou des Pouilles, où les ouvriers réunis sur la place au début de chaque semaine sont embauchés par les propriétaires au cours du jour. C'est Saint-Paul qui distribue entre les diverses régions caféières le flot des immigrants débarqués à Santos. C'est là que se débattent les contrats entre fazendaires et immigrants, et c'est à Saint-Paul aussi que se réu-

(1) La ville de Saint-Paul ayait. en 1883. 35.000 habitants ; en 1907, 340.000. L'État de Saint-Paul avait, en 1872, 837.000 habitants ; en 1890, 1.38^«.000 ; «a 1900. 2.280.000.

nissent les ouvriers qui ont quitté les fazcndas où ils étaient employés, et qui cherchent un nouveau maître.

Parmi eux, tous ne retournent pas aux plantations ; beaucoup se fixent à la ville. Ils apportent à ses indus* tries naissantes l'offre d'une main-d'œuvre à bon marché. Saint-Paul est devenu, grâce à leur présence et depuis quelques années, un gros centre industriel dont la prospérité a résisté à la crise caféière.

Démesurément étendue sur le plateau, Saint-Paul porte, dans le désordre de sa structure, la trace de sa croissance hâtive, mais il y règne Tanimat on et le mouvement d'une grande ville. Les quartiers d'affaires y sont bruyants ; la fermeture des usines et des bureaux remplit les rues de passants. Saint-Paul est avec Rio le seul point du Brésil où l'on puisse voir une foule ; le dimanche, la même foule, oisive, se rencontre au jardin public qu'on nomme le Parc Antarctique.

La société de Saint- Paul est moins éprise de littérature, de diction et d'éloquence que la société de Rio, et Saint-Paul n'est pas la capitale des lettres brésiliennes, mais on la sent plus active. Elle se passionne pour des questions économiques. Elle était, au moment de mon passage, agitée et troublée par les efforts du gouvernement pour relever le cours du café. Elle lisait avidement et discutait âprement des pamphlets, échafaudait des projets, s'attachait à des espérances. Ses passions paraissaient d'autant plus ardentes qu'on sentait derrière l'opinion des citadins, celle de la classe rurale des fazendaires. Nulle part en effet au Brésil, la cohésion n'est aussi complète entre la ville et la campagne ; nulle part elles ne sont unies aussi étroitement par des intérêts communs.

Saint-Paul est à la tête du Brésil par la valeur de

Bcs écoles, et par le souci app' rté à Torganisation de l'enseignement public. La Faculté de Droit de Saint- Paul a exercé une grande influence sur le Brésil entier par les générations de juristes et d'hommes d'état qu'elle a formées. L'école polytechnique, plus jeune, jouit d'une réputation égale. J'ai admiré aussi la portée des études scientifiques poursuivies au Musée pauliste.

Mais l'enseignement secondaire, et surtout l'enseignement primaire, intéressent davantage l'avenir de la nation pauliste. Dans l'enseignement secondaire, la part de l'I^tat est faible. Saint-Paul compte trois écoles secondaires publiques : à la capitale, à Cacn« pinas et à Ribeiraon Preto ; mais le nombre de leurs élèves est restreint. Le lycée de Saint-Paul en a 145 seulement, bien que la population de la ville soit de 300.000 habitants. C'est que l'État est loin d'avoir le monopole de l'enseignement secondaire. Il existe en efTot une foule de collèges privés, dont beaucoup sont tenus par des ordres religieux. Les élèves y sont le plus souvent internes, tandis que l'internat manque dans les collèges publics. Cela suffît à assurer aux collèges privés une clientèle, puisque Saint-Paul possède une classe de grands propriétaires ruraux dont les enfants reçoivent une instruction secondaire et doivent être mis en pension. Les collèges privés sont souvent établis à la campagne, car les villes ne fournissent qu'une faible partie des élèves. L'éducation qui y est donnée est de valeur très inégale, et généralement médiocre, en dépit du système d'examens par lequel l'État prétend exercer une surveillance. Ce n'est pas seulement à Saint-Paul, c'est dans le Brésil entier que la question de l'enseignement secondaire est aujourd'hui d'une extrême gravité. Elle doit être résolue, si l'on tient à ne pas négliger le

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grave problème social de la formation d'une clasM moyenne.

C'est à l'enseignement primaire que l'Etat de Saint- Paul consacre toutes ses ressources. Son budget est libéralement doté; il s'élève à 6 000 contos de rets, c'est-à-dire à 10.000.000 de francs (près d'un cinquième du budget total de l'État), et certaines écoles ont l'apparence de véritables palais.

Je ne sais s'il faut admirer davantage l'ingéniosité avec laquelle ont été dressés les programmes, ou lea soins donnés à la formation du personnel enseignant, ou encore les efforts de l'administration supérieure pour entretenir parmi les jeunes maîtres, envoyés trop tôt dans des centres isolés, le goût de l'enseignement et la notion de la grandeur de leur rôle social.

L'enseignement est obligatoire en principe, mais ce principe n'a pas de sanction pratique. La loi de 1893 avait établi des amendes pour les parents qui n'enverraient pas leurs enfants à l'école, et des commissions scolaires pour rechercher les familles négligentes ; mais les règlements ne sont pas appliqués. Deux questions sont en effet étroitement liées, celle de l'obligation et celle du monopole de l'enseignement. Tant que l'enseignement libre subsiste à côté de l'enseignement public, il est bien difficile de s'assurer que tous les enfants reçoivent vraiment l'instruction primaire. Or, il ne peut être question de supprimer l'enseignement libre, ce serait pour l'État une charge opprimante.

Les États brésiliens sont d'ordinaire, à l'égard de l'enseignement libre, d'un extrême libéralisme. Ils ne se flattent pas de subvenir seuls à l'instruction de toute la population. Aussi, non seulement ils admettent l'enseignement libre, mais ils le favorisent parfois et cherchent à le développer indirectement. A Saint- Paul,

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l'inspecteur général consacre à la question des écoles privées quelques pages de son dernier rapport. Il constate la re<loutable concurrence que les écoles publiques font aux écoles privées. Elles sont en effet gratuites, tandis que la plupart des écoles libres sont payantes. Chaque fois qu'on crée une école publique, c'est une nouvelle crise qui s'ouvre pour les écoles particulières du voisinage. Cela a des inconvénients. Le nombre des enfants qui réclament l'inscription dans les écoles publiques est trop considérable, et on est obligé d'en éliminer une partie par un tirage au sort. On arrive à donner l'instruction gratuite à des enfants qui pourraient payer, ce qui est inutile. Et de plus, n'est-ce pas un tort d'étouffer l'initiative particulière? « La tutelle de l'État, ajoute-t-il, est toujours désirée chei nous, mais aussi toujours nuisible, qu'il s'agisse d'en, seignement ou d'autre chose. » Aveu qui surprendra chez un peuple étatiste par excellence. L'inspecteur général se préoccupe donc de la crise de l'enseignement privé, et cherche les moyens de le sauver, au lieu de s'attarder à se féliciter de la brillante victoire de l'enseignement public.

Le libéralisme n'est pas moindre à l'égard des écoles étrangères. Elles sont nombreuses au Brésil, et particulièrement à Saint-Paul les écoles italiennes, soutenues pour la plupart par des sociétés italiennes, comme la « Dante Alighieri t ; oes écoles s'appliquent à consolider la fidélité des immigrants italiens à leur nationalité. Cependant elles sont tolérées, et soumises seulement à une surveillance très large.

Nous touchons ici à une des fonctions principales de l'école au Brésil, je veux dire à la mission qu'elle a de former la nationalité brésilienne. Il ne s'agit pas seulement, comme ailleurs, de développer des sentiments de

patriotisme latents dans l'âme de tous les enfants, mai de conquérir à leur patrie nouvelle les fils des immigrants étrangers. L'école n'est-elle pas la meilleunt ouvrière d'assimilation ? Je transcris une observation du programme des écoles municipales de Rio, à propos des leçons d'instruction civique : c Le nombre des élèves étrangers dans les écoles du district est grand. Il convient par conséquent que le professeur, en définissant ridée de patrie, n'insiste pas sur l'idée de la terre où l'on est né, car elle serait contraire à la propagande que nous devons faire en faveur de notre pays. L'étranger y trouverait des raisons d'aimer, non le Brésil, mais la terre d'où il est venu. Au lieu de parler fréquemment de l'idée abstraite de patrie, que le professeur parle du Brésil. Qu'il afiirme dogmatiquement, comme pour émettre une vérité religieuse, que le Brésil est de tous les pays du monde le plus beau, le plus noble et le plus digne d'être aimé. »

A Saint- Paul où le nombre des étrangers est cependant plus élevé, je ne trouve rien de semblable dans les règlements scolaires, rien qui itidique la même préoccupation, la même nécessité de convertir les enfanta étrangers à la religion nationale. L'instituteur n'aura pas de peine à cultiver chez ses élèves, fils d'Italiens, un patriotisme brésilien jaloux, puisque leurs parents eux-mêmes n'ont aucune hostilité contre l'école brésilienne. Saint-Paul a d'autres înoyens d'assimiler les immigrants ; pourquoi recourir à l'école ? L'activité des affaires, la vie intense, le spectacle et le contact d'un peuple plein d'énergie et d'ambition suffisent à absorber les adultes eux-mêmes dans la nationalité pauliste. Le problème italien ne s'est jamais posé à Sadnt-Paul comme le problème allemand au Rio- Grande. La prospérité économique a donné à Saint-

Paul une puissance d'absorption supérieure & celle de toutes les autres provinces brésiliennes. Qufl cette prospérité, compromise aujourd'hui par la crise, se rétablisse, et le mouvement d'assimilation, qui n'a pas eu le temps de s'arrêter, reprendra toute son inteosilé.

L'abolition de l'esclarage et ravènement du trarail libre. — Les colons. — La politique d'immigration gratuite. — Arrivée dea immigrants à Saint-Paul. — L'hospedaria. — La fazenda. — Le travail dans les plantations de café. — La question italienne. — La crise caféière et les ouvriers des plantations. — Instabilité de la main-d'œuvre rurale à Saint-Paul.

La culture du café à Saint-Paul est liée à la grande propriété. La grande propriété suppose une classe d'ouvriers agricoles. Résoudre la question de la maind'œuvre a été depuis vingt-cinq ans la préoccupation dominante des hommes d'état paulistes : fournir des bras aux fazendaires, telle est la forme la plus constante qu'ait prise la protection officielle de la culture caféière : l'originalité de la fazenda pauliste, comparée à la fazenda de Minas, c'est que son personnel est européen ; et c'est en favorisant l'immigration que le gouvernement de Saint- Paul secourut l'industrie caféière.

En travaillant pour les fazendaires, les services d'immigration ont introduit dans l'État une population nouvelle : des races diverses vivent aujourd'hui côte à côte sur le territoire de Saint- Paul. Nous aurons à chercher dans quelle mesure elles se pénètrent; si les travailleurs d'origine étrangère sont restés campés

LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE A SAINT-PAUL Ut

è Saint-Paul comme des métèques, ou s'ils ont reçu le droit do cité; quelle place ils ont prise dans la vie natio> nale. La question de main-d'œuvre se double d'une question plus grave, celle de la formation d'un peuple.

En aucun pays, les conditions du travail agricole ne 80 sont modifiées aussi rapidement et aussi profondément. L'origine de ces transformations a été, il y a vingt ans, l'abolition de l'esclavage. Mais tandis que l'alTranchissement des esclaves est pour la plupart des pays négriers une catastrophe économique, tandis qu'il détermine dans d'autres provinces brésilienne» une prostration générale de l'agriculture, à Saint-Paul, au contraire, il est le signal d'un merveilleux essor. C'est en 1888 en effet que l'abolition de l'esclavage est prononcée, et c'est de 1888 à 1900 que se place la grande expansion des cultures de café.

Comment se fit à Saint-Paul l'avènement du travail libre? Il se prépara dès le milieu du xix« siècle, quarante ans avant l'abolition. L'abolition put être prévue longtemps avant qu'elle ne fût décrétée ; elle était attendue, on se préoccupa à l'avance d'y remédier. Pendant tout le siècle, la question de l'esclavage est discutée sans cesse ; elle est à la fois une question sociale et une question diplomatique, elle soulève en effet de perpétuelles difficultés avec l'Angleterre, qui s'efforce d'arrêter la traite clandestine. Si le Brésil supportait ' avec colère l'inters ention anglaise, l'abolition comptait pourtant parmi les Brésiliens eux-mêmes de nombreux partisans. A partir de 1870, l'esclavage est combattu non seulement par des philanthropes, mais par des économistes. L'idée apparaît que les esclaves sont une main-d'œuvre coûteuse et que le travail servile arrête l'effort de la production.

ISO LE BRÉSIL AU XX* BIÈCLE

En môme temps que la fin de l'esclavage paraissait plus proche, sa valeur économique baissait. Le prix d'achat d'un esclave ne cessait de s'élever à mesure que fondait l'eiTectif du personnel servile. Il fallait payer très cher une marchandise qui courait le risque de s'évanouir un jour ou l'autre entre les mains de l'acheteur, lorsque l'abolition serait proclamée. Cette incertitude de l'avenir contribua à détacher les planteurs de l'esclavage. A Saint- Paul, ils ne s'opposèrent pas à l'abolition ; bien au contraire, les fazendaires prirent part eux-mêmes dans les dernières années à la propagande anti-esclavagiste. Ils étaient à la tête des sociétés en faveur du travail libre ; ils ne gardaient pas d'illusions sur l'avenir de l'esclavage, et, un an avant l'abolition légale, un grand nombre d'entre eux affranchirent d'eux-mêmes leurs noirs. La situation des maîtres qui avaient conservé leurs esclaves devenait difficile, la discipline à l'intérieur des fazendas impossible. La loi d'abolition ne fît que sanctionner la désorganisation déjà avancée du travail servile.

Les fazendaires qui avaient libéré leurs esclaves avant l'émancipation légale avaient espéré se les attacher par la reconnaissance, et pouvoir conserver plus tard leurs nègres comme ouvriers libres, mais leur générosité ne leur profita pas. Les nègres s'éloignèrent de l'agriculture, ils se concentrèrent dans les villes ; le nombre des travailleurs ruraux de couleur s'est restreint depuis de plus en plus. On ne recrute plus parmi les nàgres que quelques bandes de bûcherons défricheurs ; ils s'engagent de mois en mois à l'entreprise au service des planteurs qui ont du bois à abattre, et Ton rencontre de loin en loin leurs campements misérables au bord des forêts brûlées. Bien que les statistiques manquent, il semble certain que la population

LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE A SAINT-PaUL 121

nègre est aujourd'hui en pleine régression dans l'Étal de Saint-Paul. La fin de l'esclavage a conduit à l'élimination rapide de l'ouvrier noir.

Prévoyant l'abolition de l'esclavage, les Paulistes s'étaient habitués depuis longtemps à recourir à des ouvriers libres. La concurrence du travail servile n'empêcha pas le travail libre de se répandre. Plus on approche de l'année de l'abolition, plus le travail libre tend à dominer. Les premiers ouvrière libres ne furent pas recrutés sur place : on les fit venir d'Europe.

En 18^j7, le sénateur Vergueiro engagea en Allemagne 80 familles qu'il établit dans sa plantation de café, près de la ville de Limeira : ce furent les premiers « colons ». Au moment où le sénateur \'ergueiro donnait ses terres à travailler à des Allemands, le gouvernement brésilien pratiquait la colonisation depuis trente ans déjà sur d'autres points du territoire ; il y accordait à des immigrants des concessions de terre. Nul ne remarqua les difTérences entre la politique impériale qui ouvrait à la culture des terres sans maître et les répartissait à titre de propriété entre les colons européens, et celle du riche fazendaire qui faisait venir d'Allemagne son personnel. On désigna du même nom de colonisation ces deux formes très différentes d'immigration européenne : à Saint-Paul, coloniser, ce fut employer aux plantations des ouvriers immigrés ; et tout travailleur d'origine étrangère fut nommé colon, par opposition aux esclaves et aux travailleurs indigènes. Le mot de colon est donc pris à Saint-Paul dans un sens particulier. Le colon n'est pas un propriétaire, mais un ouvrier agricole.

A partir de 1852, au bout de cinq ans, l'expérience tentée par le sénateur Vergueiro fut jugée concluante ; il trouva des imitateurs. En 1857, 41 colonies avaient

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été créées ; en 1875, à peu près 00. Ces vingt-cinq ans forment ce qu'on appelle à Saint-Paul l'ère de la colonisation privée.

Les colons du sénateur Vergueiro avaient signé, à leur départ d'Allemagne, un contrat de métayage. Le propriétaire leur remettait les caféiers en âge de produire ; ils avaient pour unique obligation de les entretenir. La récolte était partagée en deux moitiés dont une leur était réservée. A la vérité, une circonstance compliquait leur situation. Le patron leur avait fait l'avance du voyage ; à cette première dette, d'autres s'étaient ajoutées, car il avait fallu vivre jusqu'à la première récolte, et demander pour cela de nouvelles avances. Les familles étaient nombreuses, le voyage avait donc été coûteux, et chaque colon commençait son service avec un passif important. Or, le contrat stipulait que les colons ne pourraient rompre leur engagement et quitter la fazenda que du jour où ils seraient libérés de leurs dettes, et ils sacrifiaient leur indépendance pour les premières années de leur séjourau Brésil. Ils n'étaient pas toujours satisfaits de leur sort. Des mouvements d'agitation se produisirent dans les colonies ; la nouvelle en arriva jusqu'en Europe. En 1867, après une enquête menée sur place, le voyageur Hermann Haupt présente à la Société internationale d'émigration de Berlin un rapport violent où se trouvent réunies toutes les critiques contre le régime imposé aux colons dans les fazendas. Haupt affirme que la situation du travailleur libre dans les colonies de Saint- Paul ne difTérait pas de celle de l'esclave, que la législation brésilienne n'était pas celle d'un pays de travail libre. Les lois qui garantissaient la discipline du travail agricole mettaient entre les mains du fazendaire des moyens de répression inadmissibles, et d'ailleurs.

LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE A SAINT-PAUL tï>

qu'auiait valu une législation plus indulgente dans un pays où chaque propriété était un petit royaume, dont l'indépendance était garantie par l'énormité des distances et la faiblesse du pouvoir, et où les mœur» régnaient, et non les lois.

Le contrat de métayage, disait Haupt, réduit le» immigrants à une condition voisine de l'esclavage. L'avance que le fazendaire fait au colon, et que le colon est incapable de rembourser, équivaut au prix d'achat d'un esclave. Au lieu d'acheter un esclave, le fazendaire fait la dépense d'amener un colon d'Europe ; la somme à débourser est sensiblement la même ; le colon endetté n'aura guère plus d'indépendance. Parfois, la famille entière est solidaire à l'égard des dettes r.ontractées par le père ; le fils reste donc enchaîné à la fazenda tant que le père ne s'est pas acquitté. Le fils est, disait Haupt, hypothéqué d'avance. Ce n'est plus seulement un individu, c'est une famille entière vouée à la servitude de génération en génération. Si un agriculteur ne veut pas se charger de faire venir d'Europe les ouvriers qui lui sont nécessaires, il trouvera dans les fazendas voisines des colons liés par leur dette qu'il pourra libérer pour les prendre à son service, en se chargeant de rembourser le fazendaire : les colons auront changé de maître, ayant changé de créancier. Quelques années auparavant, il était même arrivé que des agents d'immigration avaient introduit sur le marché — le mot est à sa place — des immigrants qui leur devaient le prix du voyage, et les avaient cédés à qui avait voulu acheter leur créance sur les colons. Cette forme de traite avait, semble-t-il, disparu depuis 1857 ; mais longtemps encore, les agents qui amenaient des immigrants d'Europe ont dû leur arracher des contrats plus ou moins irréguliers par lesquels les malheureux allé-

naient une part de leur liberté. En échange de modiques avances, ils promettaient dix ans de services, purfois davantage.

Je me souviens d'une famille d'Italiens rencontrée au bourg de Morro Cipo, sur le territoire de Ribciraon Preto, où ils cultivaient le café. Ils étaient venus dans l'État de Saint-Paul peu avant l'abolition, et n'avaient pas perdu la mémoire des tribulations traversées à l'arrivée : on leur avait fait signer, par surprise, un contrat dont il était dilTicile de retrouver les termes exacts dans leurs explications exemptes de précision juridique, mais dont ils résumaient le sens général en disant qu'ils s'étaient vendus eux-mêmes comme esclaves. Grâce à la protection du gouvernement brésilien, ils réussirent, disaient-ils, à reconquérir leur liberté.

Il est dilTicile de juger si l'indignation de Hermann Haupt était légitime. Un grand nombre d'anciens colons faisaient à cette époque l'acquisition de petites propriétés ; cela prouve du moins qu'une partie du personnel des fazendas avait réussi, non seulement à se libérer, mais à faire des économies. S'il y eut de la part de quelques fazendaires certains abus d'autorité, pouvait-on espérer qu'ils perdraient instantanément leurs habitudes despotiques de maîtres d'esclaves? L'avènement du travail libre exigeait chez les planteurs une réforme générale des mœurs, une éducation nouvelle. Les premiers ouvriers libres souffrirent de ce que le travail libre était à l'origine un régime d'exception. La condition sociale de la majorité des travailleurs agricoles, les esclaves, réagissait sur la leur par contagion. Le contrat qu'ils avaient signé ne leur avait pas été imposé ; ils l'avaient choisi librement entre plusieurs propositions du sénateur Vergueiro, qui n'avait pas l'âme machiavélique. Mais, quelles qu'eussent été les

clauses du contrat, les conséquences auraient été vraisemblablement les mêmes, et les colons auraient eu peine à garder une indépendance complète dans une société où l'esclavage régnait

La condition des ouvriers libres s'améliore, à mesure que l'esclavage agonise. En 1870, le ministère de l'agriculture de Rio envoya en tournée dans les colonies de Saint-Paul l'inspecteur Carvalho de Moraës. Noua possédons son rapport, qu'il est utile de comparer aux diatribes de Hermann Haupt. Il contient moins do morale et plus de faits. D'après le rapport de Moraës, la culture de la canne à sucre était encore, vers 1870. réservée aux esclaves ; toutes les autres employaient des ouvriers libres. Le personnel de la fazenda se composait, en premier lieu, outre les esclaves, des t Camarades ». C'étaient presque toujours des Brésiliens ; ils recevaient un salaire mensuel. Ils étaient inconstants et paresseux, et changeaient souvent de fazenda. Avec cela, très dociles et faciles à conduire, sans exigences et sans ambition.

Quant aux « colons », ils vivaient en famille, ayant reçu pour leur usage un champ et une maison, séparés des esclaves qui habitaient en troupe les dépendances de la fazenda. On laissait aux esclaves et aux camarades les travaux domestiques, l'entretien du bétail, les charrois ; aux colons était réservé le soin des caféiers. On appréciait surtout les colons du Holstein. Rapidement, le contrat qu'on signait avec eux s'était modifié ; le métayage tendait à disparaître. A partir de 18G0 environ, le bénéfice des colons, au lieu d'être représenté par une moitié du prix de vente de la récolte, consista en une somme fixe par mesure de café cueillie sur leurs caféiers. Leur condition se rapprochait ainsi du simple salariat. C'est vers 1860 aussi qu'apparut une forme

nouvelle de contiat destinée à un grand avenir, puis qu'elle est aujourd'hui d'usage général dans les fazen das.Le colon recevait, pour mille pieds adultes à entretenir, une somme fixe par an ; de 20 à 60 milreia (a4 change de 27 : de 54 à 160 francs), de plus, à la récolte, chaque mesure remise à la fazenda lui était payée do 200 à 250 reis ; système mixte, où le colon, tout en ayant un revenu fixe garanti, était cependant associé aux risques de la culture, puisque ses bénéfices augmentaient ou se réduisaient suivant l'abondance de la récolte.

Enfin, le système de l'entreprise s'appliquait aussi à la culture du café ; il était surtout ordinaire pour la plantation. Le café ne commence à produire que vers la quatrième année. Le planteur, pauvre de capitaux et désireux d'éviter tous les soucis d'un travail qui ne devenait productif qu'après plusieurs années, traitait avec un entrepreneur. L'entrepreneur recevait la terre vierge, et s'engageait à la restituer quatre ans plus tard, plantée de caféiers. Il faisait le défrichement, cultivait du maïs au milieu des jeunes plants, et au bout de quatre ans, il touchait du propriétaire la somme de 400 reis par pied de café. C'étaient parfois des Allemands qui travaillaient à ces défrichements, plus souvent des Brésiliens, des gens de Minas.

Au lieu du contrat primitif de métayage, qui avait réglé les premières relations entre planteurs et ouvriers libres, il en existait donc vers 1870 toute une variété de types qu'on s'était habitué à discuter. Différence plus sensible peut-être, les colons n'arrivaient plus directement d'Europe pour les signer ; c'était d'ordinaire sur place qu'on pouvait les recruter, et parmi les colonies qui se créaient, la grande majorité ne faisait que recueillir un personnel ayant déjà travaillé dans les propriétés voisines. A côté des ouvriers immigrés

LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE A fiAiNT-PAUL 127

depuis longtemps, on commençait aussi à recruter des colons indigènes. Moraës signale l'augmentation générale du nombre des ouvriers agricoles brésiliens dans les fazendas. Les contrats qui réglaient le travail libre avaient cessé d'être des contrats étrangers, de véritables contrats d'exception ; ils étaient entrés dans les mœurs nationales. L'abolition de l'esclavage était prête.

On avait dû chercher en Europe les premiers colons, parce que le régime de l'esclavage avait déshabitué du travail agricole la population indigène ; mais à partir de 1880 environ, lorsque commença la rapide expansion de la culture caféière, la nécessité de recourir à l'immigration s'accentua chaque jour ; les bras manquaient, il fallut créer une population nouvelle. L'initiative privée pouvait difficilement y suffire, et l'État intervint. Les pouvoirs publics entreprirent d'introduire dans l'État, au bénéfice des grands propriétaires, une classe nouvelle de travailleurs ruraux.

Si l'ititroduction d'immigrants étrangers avait été jusque-là une opération privée, ce n'est pas à dire que les fazendaires n'eussent encore reçu aucun appui ofliciel. Le gouvernement impérial s'intéressa à leurs efforts, et les seconda. Il était soucieux de voir la population blanche s'accroître. Pendant les dernières années, des raisons plus précises le poussent à favoriser l'immigration européenne au profit des fazendaires. Il redoute en effet de se les être aliénés en laissant prononcer l'abolition de l'esclavage ; il cherche les moyens de reconquérir leurs faveurs, et les aide à reconstituer leur personnel. Le sénateur Vergueiro avait reçu en prêt du gouvernement le prix du passage des familles allemandes qu'îi établit sur ses terres. Mais les fazendaires devinrent plus exigeants, et réclamèrent autre

chose que de simples avances, un secours plus efTectif Ils eurent gain de cause ; la loi du 30 mars 1870 autorisa la province de Saint-Paul à disposer deGOO.OOO mil reis pour aider les planteurs à introduire des bras étrangers sur leurs terres. Telle fut l'origine de l'immigration subventionnée. D'autres lois furent votées ensuite, de 1880 à 1888, pour régulariser le service de l'introduction des immigrants et leur accorde, le passage gratuit jusqu'à l'État de Saint-Paul,

Les fazendaires s'étaient unis pour profiter des dispositions favorables du pouvoir. Parmi les nombreuses sociétés d'immigration qu'ils organisèrent, celle qui eut l'action la plus efiîcace, c'est la « Société promotrice de l'immigration», qui débuta en 1886, et ne cessa de fonctionner qu'en 1895. Elle intervint pour activer l'immigration. Elle signait avec le gouvernement des contrats pour l'introduction d'un nombre global d'immigrants, qu'elle repassait ensuite en les divisant à des entrepreneurs particuliers. Mais son rôle fut surtout moral. Par son intermédiaire, l'opinion des grands propriétaires paulistes, s'imposa non seulement au gouvernement provincial, mais au gouvernement central de Rio. C'est dès la fin de l'empire que commence à Saint-Paul l'arrivée de ces levées d'immigrants, aussitôt embauchés par les fazendaires.

Après la chute de l'empire, le gouvernement républicain provisoire continua sa politique. La révolution, en transformant les provinces en Ëtats, leur avait donné plus d'indépendance et plus de ressources; l'État de Saint-Paul, affranchi, multiplia encore les subsides à l'immigration. En 1895, au moment où l'Union, en présence de difficultés financières croissantes, renonça à la favoriser, elle s'interrompit dans la plupart dea Ëtats. A Saint-Paul, au contraire, l'État accepta

de porter seul une charge qu'il avait jusque-là partagée avec le gouvernement fédéral ; le régime de riminigration subventionnée se maintint. Il a duré jusqu'à nos jours, avec de courtes interruptions ; et les hommes d'état de Saint-Paul ont toujours considéré que les dépenses auxquelles il donnait lieu étaient hors de comparaison avec les avantages que le pays en retirait. En 1900, le ministre de l'agriculture étabht le bilan de la politique d'immigration. Il évalue les dépenses faites par l'État de Saint-Paul à 34.500 contos de reis (1) (au change de 12 ; 40 millions de francs environ), et conclut que ces dépenses sont peu de chose auprès du développement de la culture du café, que seule l'immigration a permis.

Il est impossible de suivre dans le détail tous les décrets et règlements qui ont modifié sans cesse le régime de l'immigration subventionnée. Cependant, le monde moderne a vu peu de spectacles pareils à celui de ce gouvernement se chargeant d'importer en masse des ouvriers agricoles, et il est curieux de savoir comment il s'y prit. Jusqu'à la loi de 1889, régna sans partage le système des contrats. L'État s'entendait avec im entrepreneur, qui promettait d'introduire, moyennant telle somme, tel nombre d'immigrants. Le plus colossal de ces contrats fut passé entre l'Union et la Compagnie Métropolitaine de Rio, pour l'introduction d'un million de personnes ; il ne put pas être exécuté. Mais les exemples de contrats de 40 à 60.000 immigrants ne sont pas rares. On établissait une sorte d'enchère publique, et l'enchérisseur qui soumettait au gouvernement les prix les plus réduits, en offrant

(1) Non compris les dépenses faites par le gouTeraemcnt cea* trai sous l'Empire et la République.

P. Denis. — L» BrMl. o

Je3 garanties les plus réelles, emportait le contrat. Les enchérisseurs étaient le plus souvent des armateurs. Le prix payé correspondait à peu près à celui de la traversée, cinq ou six livres anglaises par tête. Il devait couvrir, non seulement les frais du transport des immigrants, mais la propagande nécessaire pour les recruter. Ce système présentait un inconvénient. Les agents d'immigration cherchaient uniquement à augmenter le nombre des immigrants, mais peu leur importait leur valeur économique. Ils gagnaient sur la quantité et s'occupaient peu de la qualité. Les rapports des secrétaires de l'agriculture de Saint-Paul se plaignent de ce qu'il débarque en trop grand nombre des hommes impropres à l'agriculture. Ils refusent à l'arrivée de se laisser diriger vers les fazendas : ils ne connaissent pas le travail de la terre, et se fixent à la ville où ils exercent des métiers humbles et improductifs, cireurs de bottes ou marchands de billets de loterie.De là, la nécessité d'une surveillance des immigrants, très difficile à l'arrivée, et qu'on finit par placer au grand port d'embarquement, c'est-à-dire àGênes.Le commissariat établi à Gênes en 1895 eut pour mission de vérifier la valeur des cargaisons d'hommes destinés à Saint- Paul. Le nouveau régime, institué par la loi de 1899, est assez différent. Des décrets fixent chaque année le nombre d'immigrants auxquels l'État de Saint-Paul accordera les faveurs déterminées par la loi. Toute compagnie de navigation est autorisée, dans les limites de ce chiffre, à transporter d'Europe au port de Santos des passagers de troisième classe pour chacun desquels elle recevra une subvention, à condition que les immigrants soient agriculteurs. La prime par tête •avait d'abord été fixée à cinquante francs ; on l'a élevée depuis; et elle est aujourd'hui égale au pnx du

passage. Le gouvernement évite ainsi les engagements à longue échéance, qui étaient inévitables suus la régime des contrats. En s'adressant à la fuis à toutes les compagnies de navigation, il obtient, au monient précis où il juge que le pays a besoin de main-d'œuvre, le transport rapide d'un grand nombre de travailleurs ; il ost libre ensuite de suspendre les subvcutions et de ré luire ses dépenses.

Tout cet ensemble de mesures ez.)liquerénorme aflliix des immigrants. En 1886, il n'en était encore arrivé à Saint-Paul que 9.000; en 1888 il en entra 92.000; en 1891, 108.000 ; en 1895. 149.000. Depuis, le chiffre des arrivées a fortement diminué. Actuellement, sous le régime des subventions intermittentes, le courant est d'une intensité très irréguliére. De 1887 à 1906, Saint-Paul a reçu plus de 1.200.000 immigrants. Or, en 1906, la population de l'État n'atteignait pas encore 3.000.000 (1).

lIOMBKa TOTAA IMjaOEAHT* D IMMIQKA.STS Dl MTI'VAUTt A BAIST PADL ITàUUSSU

PopulatioQ totale de l'État ea 1900 : 2.280.000.

Les fazendaires ont donc été largement pourvus de main-d'œuvre ; c'est parce qu'ils ont pu puiser iibrerr.ont dans la masse des immigrants qu'iisse sont désintéressés de la question de l'esclavage. Mais, si généreuses qu'aient été les subventions officielles, les immigrants ne furent jamais trop nombreux pour les besoins de l'agriculture, tant les défrichements étaient rapides. En 1894, l'apparition du choléra en Europe empêche les services d'immigration de fonctionner avec régularité. Le nombre des arrivées se réduit ; aussitôt la grande propriété s'inquiète : chaque planteur était à l'alTût d'ouvriers à embaucher. L'État de Minas, voisin de Saint-Paul, accordait aussi aux immigrants le passage gratuit. Or, une partie des immigrants recruté» pour Minas, et destinés à la région du triangle minier, au nord de Saint-Paul, devaient transiter par Saint-Paul. Ils achevaient rarement le voyage, car on les retenait à Saint-Paul par des offres séduisantes. L'État de Minas se plaignit : le gouvernement de Saint-Paul répondit : o II faut rédéchir qu'il est difficile d'empêcher les fazendaires de débaucher les immigrants en route vers Minas; ils auront bien des fois l'occasion d'être détournés de leur destination, surtout pendant leurs arrêts à la capitale et à Ribeiraon Preto. » Tels étaient à Saint-Paul le besoin de bras et l'attraction des plantations de café.

Les immigrants se destinent presque tous au travail de la culture du café, les Paulistes disent la lavoure, le travail par excellence, comme en France nous appelons labour le travail de la charrue.

L'effectif des immigrants se répartit entre les différents municipes en proportion de la superficie qu'y couvrent les cultures caféières : Ribeiraon Preto, Sao Carlos do Pinhal, Sao Simaon, Avare, Jahu sont

parmi les plus gros cont rrmaleurs d'hommes. En 1906, 34.326 immigrants sont partis de la capitale pour entier au service de la lavoure. Ces cinq muni- (ipes en absorbent à eux seuls un tiers (exactement 11.369). On pourrait, d'après la direction que prennent les colons en quittant Saint-Paul, suivre la ma'"che de la colonisation sur le territoire de Saint-Paul, et le peuplement successif des diverses zones caféières. Depuis six ans environ, le progrès des cultures s'esl interrompu ; les nouveaux venus ne font que combler les vides laissés par des partants. Leur contingent se répartit entre les régions de l'État, dans une proportion qui varie peu d'année en année.

Los immigrants n'arrivent presque jamais seuls. Le fazendaire embauche, non des individus isolés, mais des familles. Le gouvernement s'est toujours efforcé de réduire le plus possible le nombre des hommes sans fa* mille parmi les immigrants aux frais publics. La stabilité du colon est en effet assurée dans une large mesure par la présence de sa famille ; elle le rend moins voyageur. Grâce à elle, le danger diminue de le voir réémigrer au moindre caprice. Saint-Paul attache d'autant plus de prix à l'introduction des immigrants en famille, qu'on ne leur distribue pas de terres, et que le problème de leur fixation au sol n'est par conséquent pas résolu d'avance.

Nous suivrons les colons, de l'hospedaria de Saint- Paul, vaste auberge où ils reçoivent pendant huit jours l'hospitalité officielle, jusqu'à la fazenda.

Après le débarquement à Santos, l'hospedaria est leur première étape. C'est là qu'ils contractent un premier engagement. Jusqu'à une époque récente, voici comment on procédait. Les fazendaires en quête d'ouvriers

f»4 LE BRÉSIL AU XX» SIÈCLE

visitaient eux-mêmes les nouveaux arrivants, ou leut envoyaient des émissaires parlant leur langue. L'hospedaria était le marché de main-d'œuvre ; les prix montaient lorsque la demande était forte et que les fazendaires se faisaient concurrence ; ils baissaient dans le cas contraire. Le marché étant public, les colons pouvaient comparer entre elles les offres. Ib sont d'ailleurs en général plus avertis qu'on ne le soupçonne, et connaissent les usages du pays et le taux moyen des salaires, soit par des voyages antérieurs, soit par des informations obtenues de parents ou d'amis.Le contrat n'avait jamais qu'une durée d'un an. Parfois il était inscrit en tête du carnet où sont portés les comptes du fazendaire et du colon ; plus souvent il restait oral.

Le gouvernement de Saint-Paul voulut donner aux immigrants des garanties, et en 1906, il créa l'agence de colonisation et de travail. Elle a pour fonction la surveillance du marché d'hommes que constitue l'hospedaria. Elle veille à ce que les transactions qui y sont conclues soient exécutées honnêtement et régulièrement. Elle sert d'intermédiaire entre les fazendaires et les immigrants comme un bureau de placement national.Le fazendaire est tenu d'indiquer d'abord à l'agence le nombre de colons qu'il désire recruter, et les conditions qu'il leur offre. Il est admis ensuite à discuter librement avec les immigrants, et le marché conclu, le contrat est enregistré officiellement par l'agence qui en conserve le texte, et en remet une copie au nouveau colon. L'agence doit aussi servir de tribunal arbitral au cas où des difficultés surviendraient entre le fazendaire et le colon pour l'application du contrat. Contre tout fazendaire convaincu d'abus d'autorité, elle dispose d'une arme redoutable, puisqu'elle peut lui uiter-

dire l'accès de l'hospedaria, et le mettre hors d'état de renouveler son personnel.

Tous les contrats passés soua le patronage de l'agence sont dressés suivant un même modèle ; le texte en est imprimé d'avance, et des blancs sont laissés pour inscrire quelques chiffres. Ce n'est pas que l'agence cherche à uniformiser artificiellement le régime des colons à Saint-Paul. Le modèle de contrat adopté par elle n'a pas été créé arbitrairement, il est conforme aux contrats en usage, et rédigé seulement avec une plus grande recherche de précision. Avant toute intervention de l'agence, les autres formée de contrats, le métayage par exemple, en honneur à Minas, tendaient à s'éliminer d'elles-mêmes à Saint-Paul. Le texte officiel rédigé par l'agence donnera donc une idée exacte des contrats usuels : j'en traduis les articles essentiels.

Art. 1. — Il sera fourni gratuitement au colon, par le propriétaire, des moyens de transport pour lui, sa famille et ses bagages, depuis la station de chemin de fer la plus voisine de la fazenda (c'est le gouvernement qui paie le trajet en chemin de fer); le propriétaire fournira aussi la maison d'habitation, le pâturage pour un ou plusieurs animaux, et du terrain pour y planter les cultures alimentaires.

Art. 2. — Le colon s'oblige à traiter les caféiers de façon à les conserver toujours propres, à remplacer les pieds manquants, à enlever les mauvaises herbes... de la façon et au moment qui lui seront indiqués par le propriétaire.

Art. 3. — Le propriétaire ne fera aucune avance, sauf ce qui sera strictement nécessaire pour l'alimentation des colons récemment arrivés, ou en cas de maladie...

ItS LE BRÉSIL AU XX* SIÈCLE

Art. 5. — Si le colon néglige quelques uns dw Bcrvices énumérés dans l'article 2, le propriétaire pourra les faire faire par qui il voudra, en faisant payer au colon les dépenses...

Art. 9. — Le propriétaire qui voudra remercier un colon devra l'avertir trente jours à l'avance, faute de quoi le contrat sera considéré comme renouvelé.

Art. 10. — Même obligation pour le colon qui voudra abandonner la fazenda.

Art. 11. — Les animaux et les récoltes du colon sont la garantie de sa dette envers le propriétaire...

Art. 13. — Le colon pourra acheter où il lui plaira les denrées dont il aura besoin...

Art. 15. — Le propriétaire s'engage à payer au colon, par 1000 pieds de caféiers entretenus, la somme de...; par 50 litres de café cueilli, la somme de...; par journée de travail (en dehors de la culture du café) la somme de...

Art. 18. — Le dernier article fixe les plantations que le colon sera en droit de faire à son profit personnel.

Le tableau de ce qu'est la vie du colon à la fazenda servira de commentaire à ce contrat. De même que les contrats sont uniformes, les fazendas se ressemblent. J'en ai visité un grand nombre pendant mon séjour à Saint-Paul ; presque toutes prêtaient aux mêmes observations. La diversité est à peu près nulle : un outillage plus ou moins perfectionné, une installation de séchoirs et de magasins plus ou moins luxueuse ; mais le même aspect pittoresque, les mêmes terrasses étagées au sol de terre rouge battue, la même population ouvrière aux vêtements maculés de rouge, (la livrée de la terre rouge), les mêmes habitudes de travail, les mêmes gestes les mêmes soucis et les mêmes réjouissances.

Les habitations des colons ne sont pas d'ordinaire éparses au milieu des caféiei-s ; elles forment, suivant l'importance de la fazcnda, un hameau ou un village de construction régulière, et sans rien du désordre d'un village d'Europe. A proprement parler, ce n'esj jamais qu'une cité ouvrière, de même que le colon n'est qu'un prolétaire rural. La maison est de briques ou de torchis, souvent peinte à la chaux, médiocrement confortable, mais le climat de Saint-Paul est d'une grande douceur, et la vie se passe presque entière au dehors. Quant à la nourriture, elle est suffisante. Le pain est rare, car ni le blé, ni le seigle ne sont des culturcs courantes, mais on le remplace par la farine d» mais bouillie, ou polenta, par le manioc et par les haricots noirs.

Chaque fazenda constitue un petit monde fermé qui se suHit à peu près à lui-même, et d'où les colon» sortent rarement ; l'exilence y est laborieuse. Le café est plante en grands alignements réguliers dans la terre rouge abondamment arrosée par les pluies, et où il faut lutter sans répit contre l'envahissement des mauvaises herbes. Le sarclage des plantations est le fond du travail du colon. Il se répète six fois par an. Aussitôt la récolte finie, si vous parcourez à cheval les lignes des caféiers qui commencent, dès septembre, à se parer de leur floraison claire, vous y trouverez les colons, femmes et hommes, penchés sur leurs sarcloirs, pendant que le soleil, déjà chaud, sèche derrière eux les herbes qu'ils ont arrachées.

Chaque famille reçoit le nombre de pieds qu'elle peut soigner ; il varie avec le nombre de personnes dont elle se compose. Les familles nombreuses tiennent jusqu'à huit et dix mille pieds ; lorsqu'il n'y a qu'un seul travailleur, on ne peut lui en confier beaucoup plus da

2.000. Comme la vigne, le café exige une main-d'œuvre nombreuse relativement à la superficie des cultures; il nourrit une population agricole dense. Les 2.000 pieds que reçoit un colon ne couvrent pas, en elTet, plus de deux ou trois hectares ; et cependant, à côté du colon, le café suffît encore à nourrir d'autres ouvriers «mployés à la fazenda. La taille, par exemple, qui n'est pas encore généralement pratiquée, n'est jamais faite par les colons, mais par des troupes d'ouvriers spécialistes qui circulent dans l'État et se louent à la tâche. Le colon n'est qu'un manœuvre ; si on lui laissait tailler les caféiers, il les tuerait. Dieu sait si les émondeurs auxquels on les confie savent déjà les maltraiter! Ils manœuvrent la serpe et la hachette avec une brutalité qui inspire la pitié.

Lorsque le café mûrit, vers le début de juin, la récolle commence. Elle dure parfois jusqu'en novembre, lorsque l'année a été bonne. Le grand privilège de Saint-Paul, qui lui a valu son rang parmi les pays producteurs de café, c'est que toute la récolte y arrive à maturité vers le même moment. On peut donc faire la cueillette en une seule fois, et enlever à la fois tous les grains que porte chaque branche au lieu de choisir les grains mûrs et de faire deux ou trois cueillettes, comme au Guatemala ou à Costa Rica. C'est une forte réduction des frais de main-d'œuvre et du coût de production. Saint-Paul doit cet avantage à son climat, à peine tropical, et à son régime de saisons bien tranchées, qui règle la végétation.

Pour la cueillette, les colons sont réunis en troupes. Ils se bornent à charger le café en cerises sur des chars que d'autres ouvriers mènent à la fazenda; le café y est trempé, décortiqué, séché et trié, et expédié ensuite sur Santos, le grand marché d'exportation. Pour

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toutes ces occupations, le colon travaille sous la surveillance de l'administrateur de la fazenda. Une cloche annonce l'heure d'aller à la besogne, une autre l'heure du repos, une dernière la fin de la journée : les ouvriers n'ont pas l'illusion de l'indépendance. Le matin, leur troupe se disperse dans les champs, le soir elle se concentre et se reforme peu à peu sur les chemins de la fazenda, et rentre par groupes familiaux, lasse de la journée, avare de paroles, saluant du geste. Le dimanche, le travail chôme, des jeux s'organisent, des parties de mourre, ou de cartes à l'italienne, avec les « denari » et les « bastoni ». Les femmes tiennent d'interminables palabres. Parfois, sur des montures de rencontre, empruntées de voisin à voisin, on va jusqu'à la ville prochaine, voir des parents, prendre langue, et mesurer les chances de fortune que peut offrir le monde extérieur à la fazenda.

Quel est le gain annuel de l'ouvrier agricole? Les conditions varient d'un point à l'autre ; on peut admettre cependant que le colon touche environ 60 ou 80 milreis (100-130 francs au cours actuel du change) par 1.000 pieds de café. C'est là une ressource certaine, une sorte de salaire fixe minimum. Il faut y ajouter le prix de quelques journées de travail à 2 milreis environ. Un élément plus irrégulier encore dans les profits d'une famille de colons, c'est ce qu'elle reçoit pour la récolte. En consultant les livres de quelques fazendas, j'ai pu me rendre compte jusqu'où allait cette irrégularité. Tantôt le salaire payé pour la récolte est minime, et tantôt il dépasse à lui seul toutes les autres ressources du colon. Il est calculé à tant par mesure de fruit livrée par le colon. Lorsque les branches sont chargées, non seulement la quantité totale à recueillir est plus forte, mais encore le travail esfrplus

rapide, chaque journée est plus productive. Les ann<^es de bonne récolte sont pour les col(jns comme pour les fazondaires des années d'abondance. Avec cet élément essentiellement variable, comment établir le compte annuel des recettes du colon?

Quant à ses dépenses, elles ne peuvent être évaluées avec aucune précision. Une famille économe les réduit presque à rien, si elle a la chance de vivre sans maladie et de se passer du médecin, du pharmacien et du curé.

Ce qui permet aux colons de vivre, ce sont les cultures alimentaires qu'ils ont le droit d'entreprendre à leur compte, tantôt en dehors des caféiers sur des terres qu'on leur réserve, et tantôt entre les rangs des caféiers eux-mêmes. Ils s'intéressent souvent davantage aux clauses de leur contrat qui se rapportent à ces cultures qu'à celles qui fixent leur salaire en argent. Un fazcndaire me raconte qu'il a appris qu'une partie de ses colons projettent de quitter sa propriété après la récolte. En chemin, nous croisons certains d'entre eux, et je les interroge. — Est-il vrai que vous êtes engagés

à la fazenda de pour l'année qui vient? — Oui. —

Quelle raison avez-vous de changer de fazenda? Serez-vous payés davantage là-bas? Ne recevez- vous pas ici 80 milreis par 1.000 pieds? — Oui. — Combien vous ofTre-t-on là-bas? — 60 milreis seulement. — Pourquoi donc partez- vous? — C'est que là-bas on laisse planter le maïs dans les caféiers.

La culture riche du café se combine ainsi avec des cultures vivrières. Presque partout dans le monde, les grandes cultures industrielles doivent laisser une place auprès d'elles aux cultures alimentaires. Chaque pays est condamné à produire, du moins en partie, ce qu'il consomme pour se nourrir, et à vivre sur lui-même, s'il veut vivre. Au Brésil, la dispersion des cultures

vivrières est extrême en raison de la difficulté des transports ; elle s'est à peine atténuée à Saint-Paul, malgré le développement du réseau des voies ferrées. Chaque fazenda est un petit centre de production de maïs, de manioc et de haricots noirs, dont on fait le plat national, la jeijoade.

Il arrive même parfois que les colons récoltent plus de maïs qu'ils n'en consomment. Ils peuvent alois en vendre quelques sacs au marché voisin, et le prix qu'ils en obtiennent s'ajoute à leurs autres ressources. Ainsi, des cultures destinées en principe uniquement à leur alimentation, prennent pour eux un autre caractère ; ils en tirent un revenu qui n'est pas toujours à dédaigner.

Les colons font leurs achats à laville,ou,plus souvent, si la fazenda est tant soit peu importante, il existe au voisinage des maisons de colons une bouti([ue, les brésiliens disent un négoce (negocio). Son inventaire défie toute énumération ; on y trouve à la fois des cotonnades et du sel de cuisine, des outils agricoles et du pétrole. Il suffit de regarder ce qui s'y trouve pour savoir au juste ce qu'importe la petite cellule économique qu'est la fazenda. Bien que les colons soient actuellement presque toujours libres de faire leurs emplettes où il leur plaît, le métier des boutiquiers dans les fazendas est resté très lucratif. Il existe à leur profit un monopole de fait ; aucun concurrent n'est libre de s'établir à la ronde, le fazendaire y veille. La boutique est sa propriété, il la loue et perçoit d'ordinaire un loyer élevé qui représente non seulement la valeur locative de la maison, mais aussi le privilège commercial qui s'y est attaché. C'est une sorte d'impôt commercial indirect levé par le fazendaire sur les colons, le signe de l'organisation tant soit peu féodale de la

propriété à Saint-Paul. L'habitude pour le fazendaire de commercer lui-même au profit ou aux dépens de son personnel a généralement disparu.

Un des plus graves soucis du fazendaire, c'est d'assurer la discipline intérieure de la fazenda. La tâche exige de l'habileté et de l'énergie. Il ne faut pas se hâter d'accuser les fazendaires de gouverner en souverains trop absolus. Je n'ai pas eu l'occasion de constater d'abus de puissance de leur part, je n'ai pas vu distribuer d'amendes injustifiées. La tâche du fazendaire est double. Il emploie son autorité à obtenir la régularité du travail, mais aussi à maintenir l'ordre et la paix parmi la population hétérogène qu'il gouverne. Il remplit une fonction de policier. La police publique n'existe pas en effet pour assurer le respect de la loi civile, de la personne et de la propriété. Comment la police interviendrait-elle à la fazenda, qui n'est nullement un village, une commune, mais une propriété privée. C'est donc au fazendaire qu'il incombe de protéger les droits de chacun. Aussi beaucoup de colons ont-ils une préférence pour les fazendas où la discipline est sévère ; ils sont assurés d'y trouver justice. La sévérité du fazendaire n'est pas toujours au détriment du colon.

Individuellement, les colons sont souvent turbulents et parfois violents ; collectivement, ils ont montré jusqu'ici une remarquable docilité. Il s'est produit cependant, dans quelques fazendas, des mouvements ouvriers, de véritables grèves, mais ils ont toujours avorté. Les grèves n'ont pas duré, elles ne se sont jamais étendues. Un des moyens qu'emploient les fazendaires pour maintenir leur autorité et pour empêcher les colons de prendre conscience de leur force, c'est d'interdire les associations. Ils ont peu de difficulté

à faire respecter cette interdiction. Dans un personnel sans instruction, de langue et de nationalité diverses, l'esprit d'association n'existe même pas en germe. Le développement des associations ouvrières à tendance socialiste s'est manifesté à Saint-Paul, en \nlle, mais nulle part dans les campagnes. Une population immigrée peu cohérente, mal fixée au sol, n'est pas un terrain favorable pour la formation d'un parti de revendications sociales. Il ne faut pas chercher à Saint- Paul de syndicats d'ouvriers agricoles. Le contrat qui lie le fazendaire aux colons n'est jamais un contrat collectif, mais un contrat individuel.

Les règlements de comptes sont faits tous les deux mois. Il arrive souvent, encore aujourd'hui, que le colon doive au fazendaire. Le fazendaire a consenré l'habitude de faire des avîinces, et toute famille établie dans le pays depuis peu est régulièrement endettée. Mais les avances du fazendaire sont toujours restreintes, les colons présentent en effet très peu de garanties : un cheptel insignifiant, un mobilier moindre. Leur dette envers le fazendaire ne suffit pas, comme autrefois, à les enchaîner à la fazenda; si beaucoup d'entre eux continuent à déguerpir en cachette, ce n'est pas que rien menace leur liberté personnelle, c'est qu'ils veulent sauver leur léger bagage que le fazendaire pourrait saisir pour se couvrir de ses avances. Tous les colons se trouvent donc libres au dernier paiement de l'année, après la cueillette; l'échéance de leur contrat est venue. Prolétaires que rien ne lie au sol où ils ont vécu un an, ils n'y reprendront du service que s'ils ne trouvent pas ailleurs des conditions plus avantageuses, et si leur humeur aventureuse ne les pousse pas à chercher fortune plus loin.

La fin de la récolte voit un déplacemeut général des

ouvriers agricoles. Les colons sont de vrais nomades. Tous les fazendaires vivent avec l'inquiétude perpétuelle de voir leur personnel les abandonner au mors de septembre. Même les fazendaires les plus généreux connaissent cette difTicullé. D'après le Directeur de la colonrsatron, 40 à 60 % des colons quitteraient leurs fazendas annuellement. Cette affirmation peut dilTicilement être contrôlée; du moins on n'exagère pas on disant qu'un tiers des familles employées à la culture du café se déplace d'année en année. Vers septembre, on les rencontre sur les chemins, déménageant à pied le plus souvent, l'homme portant quelques bardes, et la femme quelque nouveau-né, comme des ouvriers de la ville au moment du terme. Qu'on se représente quelle pesante servitude peut être pour l'industrie caféière cette instabilité de la main d'œuvre. Longtemps avant la récolte, le fazendatre se préoccupe de combler les vides qui se creuseront dans la colonie aussitôt la récolte achevée. Il envoie en secret, dans les fazendas voisines ou à la ville, des recruteurs à ses gages ; il emploie à cette besogne des colons madrés auxquels il paie une prime par famille engagée. Enfin, à bout de ressources, et s'il ne lui reste plus aucune espérance de trouver sur place des ouvriers au courant du travail des plantations, il se décide à s'adresser à l'agence de colonisation à Saint-Paul, et se résigne à accueillir un personnel inexpérimenté qu'il faut dresser pendant plusieurs mois.

L'instabilité des travailleurs agricoles est le trait le plus frappant de la vie rurale dans l'État de Saint-Paul. Elle reflète tout ce qu'il y a d'original, d'artificiel même dans le développement hâtif de la grande culture caféière.

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La population ouvrière agricole de Saint-Paul est ea majorité de nationalité italienne. C'est l'Italie qui a fourni le plus fort contingent d'immigrants, Deaucoup de fazendas sont entièrement peuplées d'Italiens, et il ne manque pas de municipes où ils dépassent en nombre les Brésiliens et les immigrants de toutes les autres nationalités réunis. De 1891 à 1897, les Italiens forment à eux seuls, suivant les années, les trois quarts ou les quatre cinquièmes du total des immigrants.

Quel est aujourd'hui le nombre des Italiens résidant à Saint-Paul? Il est impossible de le dire avec précision. En 1901, d'après un rapport publié dans le Bulletin de l'émigration italienne, ils auraient été de 650 à 700.000 (1). Le Consul d'Italie reprend la question en 1905 (2), et affirme que le chiffre de 700.000 est notoirement insufTisant. D'après les statistiques de la secrétairerie de l'Agriculture à Samt-Paul, il est arrivé jusqu'en 1901 à Saint-Paul 568.000 Italiens de plus qu'il n'en est parti. A ce chiffre, il faut ajouter les Italiens venus par terre du côté de la frontière de Minas. De plus, il est permis de considérer comme Italiens les enfants des familles italiennes nés à Saint-Paul, mais dans un milieu exclusivement italien, comme le sont la plupart des colonies. Or, les familles italiennes restent aussi prolifiques à Saint-Paul qu'elles le sont en Italie, et la population italienne s'est accrue notablement du fait de l'excédent des naissances sur les décès. Nous pouvons donc conclure que les Italiens, à Saint-Paul, no sont guère moins d'un million. Ils y forment un des groupes les plus compacts et les plus nombreux que l'émigration italienne ait créés au delà des mei"S.

(1) Bulletin de l'Emigration, 1902. n« 8.

(2) Bulletin de l'Emigration, 190G, u» S.

f. DcNiB. — U BrctiL

l',6 LE BRÉSIL AU XX» SIÈCLB

Si compact que les PauHstes finirent par en concevoir de l'inquiétude. La colonie italienne grandiasait si vite, qu'ils désespérèrent de l'assimiler. A diverses reprises, dans les contrats signés avec des entrepreneurs d'immigration, on essaya de limiter la proportion des immigrants de nationalité italienne. Ces craintes étaient sans fondement. Autant que j'ai pu m'en rendre compte il n'existe pas à Saint-Paul deo péril italien ». Je ne me souviens pas d'avoir rencontré chez un Italien éUbli à Saint-Paul la moindre velléité de résistance à l'assimilation brésilienne, la moindre animosité consciente contre le Brésil en tant que nation. Tous ceux qui échappent au travail agricole, et se fixent à la ville, se nationalisent vite, conquis par un milieu où le Brésilien doit forcément dominer. Même ceux qui vivent à la fazenda apprennent le portugais rapidement et volontiers. Je visite une plantation où les colons sont tous italiens, les contre-maîtres italiens, l'administrateur italien. Cependant c'est en portugais que l'administrateur distribue ses ordres à ses compatriotes, pour la bonne discipline, assure-t-il. C'est en portugais que les contre-maîtres font leurs observations aux ouvriers, et si je traverse la colonie, je surprends entre colons des phrases portugaises aussi souvent que des phrases italiennes. L'extrême analogie du portugais et de l'italien contribue à éliminer l'italien. Un Venète, qui rencontre un Sicilien, lui parle portugais plutôt que d'apprendre le dialecte méridional. Ceux qui restent fidèles à l'italien le corrompent de plus en plus, et le mélangent de mots étrangers. On voit des Italiens après quelques années de séjour, incapables de s'exprimer dans leur langue natale, ou du moins de s'exprimer correctement. Cela n'arriverait pas dans un pays de langue germanique.

Aujourd'hui que le courant d'immigration italienne est arrêté ou interrompu, les Paulistes eux-mêmes s'accordent à déclarer que l'Italien est le plus désirable des colons, tant par sa sobriété et son courage au travail que parce qu'il est facilement assimilable, e4 proche parent du Brésilien par sa langue et son esprit.

Réciproquement, les conditions d'existence que leur offrait Saint- Paul convenaient à merveille au tempérament des immigrants italiens. Agriculteur de métier, l'émigrant italien n'a cependant aucune préférence pour les occupations agricoles, il n'est pas poussé au delà des mers par l'espérance de s'y créer une propriété. II a vécu en Italie comme ouvrier agricole, dans un milieu d'ouvriers agricoles, et le goût aveugle de la terre, la folie de la propriété foncière n'a pas envahi son sang comme celui du paysan français. Sa race ne colonise pas d'instinct comme tant d'autres. Aux États-Unis, les Italiens sont terrassiers, mineurs, ouvriers d'industrie. A Saint-Paul, ils se sont plies à l'agriculture, mais ils ne se sont pas davantage embarrassés de la propriété.

Si les Paulistes ont par moments songé à restreindre l'immigration italienne, le gouvernement italien luimême s'est chargé d'en tarir la source. En 1902, le commissariat général de l'émigration, nouvellement fondé auprès du ministère des affaires étrangères de Rome, prohiba l'émigration gratuite au Brésil. Le décret visait uniquement l'État de Saint- Paul, le seul qui continuât alors à subventionner l'immigration. II y fut accueilli on devine avec quelle colère. L'importation aux frais publics d'ouvriers agricoles était si bien entrée dans les mœurs à Saint- Paul, l'existence de la grande culture était si étroitement liée à la poli-

tique d'immigration subventionnée, que personne ne concevait plus ce que peut avoir de k'gèrement irrégulier la séduction exercée sur des travailleurs étrangers par la concession du voyage gratuit. Le gouvernement italien restait strictement dans son droit.

Son intervention était-elle indispensable en fait ? On répondra par l'afTirmative ou par la négative, suivant qu'on admettra ou qu'on rejettera les conclusion» des rapports de M. Adolfo Rossi, délégué du gouvex ncment italien, qui provoquèrent le décret de 1902 M. Rossi n'a-t-il pas légèrement dramatisé les choses Quoi qu'il en soit, le décret de 1902 a réduit fortement le contingent des immigrants italiens. En 1901, ils étaient 56.000, et en 1902, 28 000; en 1903, 9 000 seulement. Depuis, Saint-Paul a vu partir certaines années plus d'Italiens qu'il n'en était arrivé. Il a fallu recourir à d'autres pays pour trouver les bras indispensables. Et c'est depuis 1902 surtout qu'ont commencé à débarquer à Santos des Portugais et des Espagnols. Les Espagnols surtout arrivent de plus en plus nombreux et se lépandent dans les fazendas.

La visite de M. Rossi à Saint-Paul, et le décret de 1902, ont suivi de près la grande crise de la culture du café. Vers 1901, en eiïet, se place la fin de la longue période de prospérité qui avait commencé à l'abolition de l'esclavage. Depuis, l'agriculture pauliste lutte sans répit contre la baisse des prix déterminée par la surproduction. Comment les ouvriers employés à la culture du café ont- ils subi le contre-coup de cette crise ?

Le premier effet de la crise aurait dû être, semble- t-il, un abaissement général du taux des salaires. Cet abaissement n'a pas été très marqué. En 1895, c'est-à-dire en

pleine fièvre de développement des plantations caféières, le secrétaire de l'agriculture envoya une cir culaire aux chambres municipales, pour connaitr exactement la situation faite aux ouvriers immigrants Les municipes ne sont pas suspecta d'indiquer des s laires inférieurs aux salaires réels. Or, d'après moyenne de ces réponses, le salaire ordinaire pour l'ei tretien de mille pieds de café était, en 1895, de 90 milreis, et de 600 reis pour la cueillette de cinquante litres de fruits. Dans une enquête agricole faite à lafmde 1907 par le ministère fédéral de l'Industrie (1), le rapporteur donne comme chiffres moyens de 60 à 100 milreis par mille pieds, et de 500 à 600 reis par cinquante litres cueillis.G'est.à très peu de chose près, ce qu'indiquaient onze ans plus tôt les chambres municipales.Si les salaires se sont abaissés, cela n'a été que dans une très faible mesure, hors de proportion avec la chute rapide des cours du café. On sait d'ailleurs qu'il n'y a rien de moins compressible que les salaires et que dans n'importe quelle industrie, il est presque toujours impossible de les réduire.

Mais, même si l'on admet qu'il s'est produit une réduction des salaires agricoles, un autre fait est tout à l'avantage des colons. C'est la hausse du change. Depuis l'année 1898, qui vit la première réorganisation des finances brésiliennes, le crédit national n'a cessé de grandir, et peu à peu, la valeur du papier-monnaie s'est élevée. On avait vu le change à 6, et même à 5 ; il est aujourd'hui aux environs de 15. C'est-à-dire que l'ouvrier auquel on donne comme autrefois un LiUet d'un milreis, touche exactement 3 fois en monnaie d'or

(1) Rapport de Joaquim Francisco Gonsalmes au ministre de

riûdustrie, publié par le Jornal d^* A^uuUoret du 15 janvier 1907.

ce que valait sa première paie. La marge est grande. Les salaires pourraient avoir diminué nominalement de moitié, et cependant leur valeur effective avoir augmenté.

Les variations du change semblent n'avoir pas eu d'influence sur les salaires. De même que le prix en papier des objets courants reste très longtemps sans se modifier, bien que ce papier lui-même perde ou gagne de la valeur, de même la tradition maintient au même taux nominal le prix des salaires ; cependant, fazendaires et planteurs savent également ce qu'ils perdent et ce qu'ils gagnent à la hausse du papier. Les fazendaires se plaignent, et affirment que la hausse do change les ruine ; la main-d'œuvre payée à un taux fixe en un papier qui vaut davantage de jour en jour, absorbe une part de plus en plus forte du prix de vente de la récolte, qui est invariablement réglé en or. C'est pour secourir les planteurs que le Brésil adopte des mesures tendant à arrêter la hausse du change, et crée la Caisse de conversion. Quant aux colons, ils profitent de la hausse du change d'une façon très consciente. Pour le travailleur national, qui ne connaît d'autre monnaie que le papier, la hausse du change peut passer inaperçue, puisque rien ne lui permet de la mesurer. Il n'en est pas de même pour la population immigrée, qui a l'habitude et même la superstition de la monnaie d'or, et qui songe à rapporter en Europe des économies. Les Italiens échangent aussitôt qu'ils le peuvent le papier qu'ils reçoivent contre de l'or, des changeurs leur remettent au cours du jour des livres anglaises. Combien de familles possèdent secrètement im petit trésor métallique ? L'or monnayé n'existe pas seulement au Brésil dans les réserves des banques, il s'y trouve aussi, infiniment divisé, entre

LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE A SAINT-PAUL iSI

les mains des ouvriers agricoles étrangers. On peut donc admettre que la situation financière des colons n'a pas empiré.

Mais la crise n'a-t-elle pas conduit à modifier d'autres clauses du contrat de colonage ? N'a-t-elle pas réduit la part de bénéfice que le colon recueille en nature, et restreint les cultures qu'il est autorisé à faire à son profit ? Sur ce point, les conséquences de la crise me paraissent avoir été plus graves. Depuis 1903, l'État de Saint-Paul a interdit les plantations noU' velles. Or, dans les plantations récentes, la terre vierge, fraîchement conquise sur la forêt, donnait d'abon dautes récoltes de mais et de haricots ; dans les plan talions anciennes, au contraire, le rendement des ce réaies semées par les colons dans les intervalles entre les pieds de café se réduit de plus en plus. Plus la fazonda vieillit, et plus s'aggrave la condition des colons, à mesure que s'évanouit la fécondité primitive, privilège des terres neuves. De plus, beaucoup de fazendaires, désireux de conduire plus rationnellement leur exploitation, cherchent à interdire les cultures intercalées entre les caféiers. En ce cas, l'existence devient difficile au colon.

Même lorsque le fazendaire leur accorde en dehors des caféiers de l'espace pour leurs cultures vivrières, les colons sont mécontents. Dans les caféiers, en effet, on cultivait le maïs tout en sarclant le sol au pied des caféiers. Le même travail profitait aux deux plantes, |a récolte du mais ne coûtait aucun effort supplémentaire. S'il faut planter le maïs dans un champ séparé, c'est doubler la peine sans doubler le profit.

Ajoutez enfin que, pour bien connaître la situation matérielle et morale des colons, il ne faut pas s'en tenir à des questions purement agricoles. Les colons

en effet, ne se considèrent pas comme rivés pour leur vie entière à la culture du café; beaucoup d'entre eux, à l'occasion, quittent la lavoure pour s'établira la ville. Tous les colons qui abandonnent leur fazenda après la récolte, ne s'engagent pas dans les fazendas voisines ; chaque année, la récolte marque un nouveau mouvement de concentration de la population rurale vers les centres urbains. Ce mouvement ne s'est pas interrompu, et seul il explique que le besoin de main-d'œuvre continue à se faire sentir dans les campagnes, bien que l'expansion des plantations soit arrêtée. Toutes les villes de l'État, la capitale ellc-môme, sont peuplées d'anciens immigrants en rupture de travail agricole. L'agriculteur devient commerçant à la ville, et ses chances de fortune sont d'autant plus nombreuses que l'ensemble du pays est plus prospère. Jadis, l'exemple d'un heureux encourageait les autres ; et il était peu de colons dans les fazendas qui ne fussent soutenus dans la médiocrité de leur condition présente par l'espérance d'en sortir un jour, et de profiter, eux aussi, de l'activité fiévreuse des affaires et de ral>ondance générale de l'argent.

Or, la crise a frappé la classe commerciale tout autant que les classes agricoles ; les villes n'ont pas beaucoup moins souffert que les campagnes ; l'argent est devenu rare et difficile à gagner. Pour les colons, c'est moins leur situation actuelle qui s'est modifiée, que les espérances qui leur sont permises ; leur confiance dans l'avenir du pays a diminué.

Il ne faut pas s'étonner si, dans ces conditions, il s'est produit ces dernières années un mouvement d'émigi-ation aux dépens de l'État de Saint-Paul. Tous les pays de forte immigration ont connu, aux moments de crise, ces exodes. Saint-Paul, comme les États-

Unis et TArgenline, a subi le sort commun. La première année où la statistique de l'émigration accusa un excé- 4Îont des sorties sur les entrées, fut l'année 1900. Le fuit se reproduisit en 1903 et en 1904. En 1903, le <*hi(Tre des partants s'éleva à 36.000, et la balance marqua, aux dépens de Saint-Paul, un déficit de 18.000 habitants. En 1906 encore, il s'est embarqué à Santos 41.000 passagers de troisième classe; cependant l'équilibre s'est rétabli par l'élévation du nombre des entrées. Ainsi l'instabilité du travailleur rural à Saint- Paul, qui se manifestait depuis longtemps par les déplacements annuels de fazenda en fazenda, se traduit d'une façon nouvelle, plus dangereuse encore pour lea intérêts du pays par l'émigration à l'étranger.

C'est après la fin de la récolte, d'août à novembre, que se produisent les départs. Les partants ne sont jamais des Paulistes de race; ils appartiennent à la population d'origine étrangère, et sont en majorité des Italiens. La plupart d'entre eux ont regagné l'Italie; un contingent notable est allé s'établir en Argentine.

Sorties d'émigrants de VÈiat de Saint-Paul :

Pour l'Europe

Pour l'ArgentiM

1904 (d'août à novembre) 10 . 204

Le nombre des immigrants pour l'Argentine inquiétait surtout les Paulistes. Les dépenses faites par Saint-Paul en faveur de l'immigration allaient-elles profiter seulement à un voisin heureux ? En décembre 1906, une enquête fut ouverte au sujet de l'exode des colons en Argentine. Quelques études de ce genre éclaii eraient singulièrement les lois de ces courants in-

tcrnationaux de main-d'œuvre, un des traits originaux dans la vie du monde moderne.

Quels mobiles avaient déterminé les émigrants ? La récolte terminée en octobre 1900 avait été très abondante et leur avait laissé entre les mains de l'argent liquide. Celle de 1907, au contraire, s'annonçait comme très faible, et la demande de bras à Saint-Paul était restreinte. D'autre part, le change était haut, ce qui permettait d'échanger avec avantage le papier brésilien contre la monnaie étrangère. Ces causes diverses provoquèrent les départs ; la gont des aubergistes, des changeurs, des agents de compagnies de navigation, qui profitent du déplacement des colons, contribua comme toujours par sa propagande à augmenter l'amplitude du mouvement. Telles sont les causes secondaires soulignées par l'enquête. Quant à la cause générale, c'est la crise économique du pays; que la crise cesse, et l'immigration reprendra.

La concentration de la population rurale dans les villes, l'émigration à l'étranger, ont réduit la maind'œuvre disponible dans les campagnes de Saint-Paul. Beaucoup de fazendas manquent de personnel, soit qu'on n'arrive plus à recruter un nombre suffisant de familles, soit que ces familles soient trop petites ; les familles d'Espagnols, qui commencent à remplacer en certains points les Italiens, ne restent pas groupées comme les familles italiennes en véritables tribus dont une seule entretient souvent 10.000 caféiers.

Quelle ressource reste au fazendaire dans cette extrémité ? Faute de colons étrangers, il engage des ouvriers nationaux qu'il paie à la journée, mais le travail est mal fait et les frais s'élèvent ; ou bien il essaie de réduire son personnel et de travailler ses terres à la machine. On met dans les caféiers une sorte de herse-

charrue qui retourne les terres sans blesser les racines. Le labour se substitue au travail à la houe ; transformation profonde de la vie rurale qui ne s'est opérée nulle part encore au Brésil, et qui semble aujourd'hui se dessiner à Saint-Paul. Elle oblige le fazendaire à augmenter son troupeau de bœufs, et promet des année» prospères à l'élevage de Saint- Paul. Mais ce qui empêche do généraliser l'usage des charrues, c'est que la cueillette exige un grand nombre de bras ; les colons y suffisent à peine. Plus on réduit le nombre des ouvriers à l'année, et plus augmente, au moment de la récolte, la disproportion entre les bras disponibles et les bras nécessaires. Où trouver, pendant les mois de récolte, le» ouvriers qui font défaut ? Chaque fazenda doit se sufTire à elle-même.

Surtout, chaque fazendaire se préoccupe de conserver autant qu'il le peut son personnel. Mais les colons sont très épris de leur indépendance, et refusent tout engagement de plus d'un an. Le besoin qu'ont les fazendaires de leurs bras est pour eux, ils le savent fort bien, une garantie d'égards et de bons traitements ; il est rare par exemple aujourd'hui d'entendre parler de fazendaires mauvais payeurs comme il y en eut plus d'un au début de la crise. Tel est l'enchaînement des choses : la crise du café, en appauvrissant l'État de Saint-Paul, réduit le nombre des immigrants et devient indirectement une des raisons qui tendent à améliorer le sort de la main-d'œuvre agricole.

La crise a mis en lumière le plus grave danger de la politique d'immigration subventionnée. Parce qu'ils ne sont pas propriétaires, les colons italiens restent imparfaitement fixés au sol. On leur a fait dans la lavoure une place subordonnée, aussi ne la servirontils qu'aussi longtemps qu'elle se montrera généreuse

envers eux. La crise, en se prolongeant et s'accentuant encore, désorganiserait profondément cette société rurale en train de se constituer. Après avoir été purement économique, elle deviendrait vite une crise sociale. Elle empêcherait l'absorption normale, déjà en bonne voie, des nombreux éléments étrangers, introduits au profit des fazendaires. C'est un point qu'il ne faut pas oublier si l'on veut comprendre quels graves soucis éveille la crise dans l'âme pauliste, et à quelles mesures parfois hasardeuses Siiint- Paul a été amené pour protéger l'industrie caféière.

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