LA BAIE DE TOUS LES SAINTS
Quant au rivage qui encadre cette nappe de cristal, il est apparu au chroniqueur :
Gomme un rideau peint, éternellement vert et riant, parce que sous cet heureux climat les arbres gardent leur feuillage en toute saison. La côte, bien ombragée, tantôt s'élève en colline, tantôt s'étend en plaine, ici couverte de forêts, ailleurs de pâturages, sillonnée de cours d'eau, rafraîchis par des sources nombreuses, toujours la même et toujours variée, sempre a inesma, sempre varia.
Tout cela est fait de réminiscences classiques, et il y a bien un peu de « mirage » dans le tableau du P. de Vasconcellos.
La Bahia, dit-il par manière de conclusion, est la tête du Brésil, lequel a la forme d'un géant qui regarde la mer; son bras gauche forme les capitaineries du Nord jusqu'au Maranhao et au Grao-Para ; son bras droit celles du Sud, llheos, Porto-Seguro, Espirito Santo, Rio de Janeiro, Sao Vicente, etc., de sorte que ce géant, pour se laver les pieds et les mains, les trempe d'un côté dans le Rio du Grao-Para (l'Amazone), de l'autre dans le Rio de la Plata.
Un site aussi privilégié ne pouvait manquer d'attirer les explorateurs qui, depuis les premières découvertes du Nouveau-Monde, s'aventuraient en ces parages. A s'en tenir au récit de Vasconcellos, nos marins auraient pénétré dans la Bahia avant les Portugais. En effet, Ghristovao Jaques, quand il y jjénétra, aurait rencontré, à l'embouchure du Paraguassu, deux navires français qui faisaient du commerce avec les Indiens. « Comme ils refusèrent, dit-il, de s'éloigner de ce port qui ne leur appartenait pas, étant la conquête du roi de Portugal, Ghristovao les coula à fond avec l'équipage et les marchandises. »
Gar c'est ainsi, ajoute bravement le chroniqueur, que « les capitaines de ce temps-là se comportaient au service de leur Roi. »
Toutefois les Portugais eux-mêmes n'avaient pris possession de la Bahia qu'en plantant une croix sur un promontoire appelé, en souvenir, Ponta do Padrao. Les premiers fondements de la cité de Sao-Salvador ne furent jetés que bien des années après. La légende s'est emparée des origines de la future capitale du Brésil, et il n'est pas toujours facile d'en dégager ce qui appartient à l'histoire. Heureusement nous avons un guide sûr dans le P. Galanti, dont l'ouvrage fait autorité ^
En 1510, un vaisseau portugais périt dans la Bahia, aux environs de Maragojipe. Les naufragés furent pris par les sauvages qui les mangèrent. Un seul, nommé Diogo Alvarez, fut épargné, et voici pourquoi. Il avait eu soin de recueillir parmi les débris du vaisseau, un fusil et de la poudre. Un grand oiseau étant venu se poser au sommet d'un arbre pendant l'horrible festin, Alvarez le tira et l'oiseau tomba mort devant les convives épouvantés, qui s'écrièrent, en regardant leur prisonnier : Caramuru! [Homme de feu, ou encore Fils du tonnerre). Le nom devait lui rester. Non seulement, il échappa au triste sort de ses compagnons; mais les barbares l'entourèrent de respect comme un être surnatm-el. A peu de temps-là, il prit part à un combat contre une tribu ennemie, que l'arme mystérieuse mit promptement en déroute. Caramuru épousa la fille du chef de la tribu, la belle Paraguassu. Remarquons en passant que ce nom est aussi celui du fleuve le plus important qui se jette dans la Bahia ; on le donne ici et là à nombre d'autres
1. Compendio de Historia do Brazilredigido pelo Padre Raphaël Galanti, S. J. 4 volumes in-12, Sao-Paulo, 1906.
CARAMURU 23
cours d'eau du Brésil; il se traduit en portugais par Bio Grande.
Caramuru, devenu un personnage puissant et libre d'agir à sa guise, alla s'établir avec sa femme, — le P. de Vasconcellos met ici le pluriel, — sur la colline à l'entrée de la baie, à l'endroit qui porte encore le nom de Villa Velha. Comme il avait envie de revoir le Portugal, il profita du passage d'un vaisseau français, sur lequel il s'embarqua, dit encore le chroniqueur « avec celle de ses femmes qu'il aimait le plus, au grand désespoir de celles qui restaient ; plusieurs se jetèrent même à la mer pour suivre le vaisseau, si bien que l'une d'elles se noya. » L'arrivée en France de ce couple peu ordinaire fît sensation; le bruit en parvint à la Cour. Le roi désira voir Caramuru et entendre de sa bouche le récit de ses aventures. L'Indienne fut baptisée. La reine Catherine de Médicis voulut être sa marraine et lui donna son nom. Puis on célébra le mariage religieux, et les heureux époux furent comblés de présents par Leurs Majestés et par les dames et seigneurs de la Cour.
Caramuru repartit pour l'Amérique avec deux vaisseaux chargés d'armes et de munitions de toute sorte que lui fournit un riche marchand français ; il devait renvoyer en échange un chargement de ce bois de teinture appelé pao brasa ou couleur de braise, d'où l'on a tiré le nom de Brazil. Caramuru agrandit et fortifia son établissement ; il eut encore diverses aventures ; il bâtit le premier sanctuaire de Nossa Senhora da Graça, qui n'a pas cessé d'être l'objet de la vénération des Bahianais, et il mourut en I008, laissant une postérité nombreuse, légitime ou non, qu'il serait difficile de compter, dit le P. de Vasconcellos avec une indulgence toute coloniale. Ce fut, ajoute-t-il, « la
souche d'où sortirent beaucoup des meilleures et plus nobles familles de Bahia. »
Naturellement l'histoire de ce personnage a fourni la matière d'un poème épique, 0 Caramuru, ouvrage d'un religieux augustinien du xviii^ siècle. D'autre part la critique moderne lui a fait subir une revision d'où elle est sortie allégée de la plupart de ses merveilleux et charmants épisodes, y compris le voyage à la Cour de France. Il faut lui savoir gré de n'avoir pas supprimé le héros lui-même comme une création de l'imagination populaire. Pour elle, la fondation de la cité de Sao-Salvador doit être attribuée à Francisco Pereira Goutinho, un de ces seigneurs entre lesquels le roi de Portugal avait partagé ses possessions du Brésil, avec des attributions et des charges analogues à celles des grandes compagnies de colonisation. C'est en 1536 que Coutinho prit possession de son fief; il s'installa d'abord avec son monde dans le village créé par Diogo Alvarez au quartier de Victoria ; mais peu après, il se transporta à une demi-lieue vers le nord, sur les hauteurs où se trouve le centre de la ville actuelle.
Le nouvel établissement eut un succès rapide, en dépit d'obstacles de toute nature et de l'abandon où le Portugal laissait ses colonies d'Amérique. On en jugera par le tableau suivant tracé d'après des relations contemporaines .
■ Dès 1581, c'est-à-dire 45 ans après l'arrivée de Fi'ancisco Pereira Coutinho, on comptait dans la cité de Sao- Salvador huit cents familles, et deux mille sur le pourtour
de la Bahia On pouvait en cas de nécessité réunir
plus de 1400 embarcations de toutes e^randeurs. Il n'y avait pas un homme dans toute la l)aie qui ne possédât son bateau ou sa pirogue. Il n'y avait pas moins de 36 fermes où l'on fabriquait le sucre et l'on en exportait 120.000 ar-