LA BAHIA DE TODOS OS SANTOS
rohas (1.800.000 kilogrammes). L'élevag-e était en merveilleux pi'Ogrès. Certains fazendeiros possédaient jusqu'à 45 juments poulinières. Le prix de ces animaux était de 10 à 12 milreis par tête ; rendus à Pernambuco, ils valaient le double.... On récoltait en grande quantité des oranges, des limons et d'autres fruits, aussi bien que du cacao, du
thé et du café Il y avait sur le pourtour de la baie plus
de cent propriétaires dont les fazendas valaient de vingt à soixante mille cruzades. Leurs femmes ne portaient que des vêtements de soie. On voyait dans les rues de la ville les hommes des plus basses conditions en chausses de satin ou de damas. Le luxe des maisons était à l'avenant. Certains colons avaient pour deux à trois mille cruzades de meubles ou de vaisselle. Jamais au marché de Sao-Salvador ne manquait le pain frais de farine portugaise ni les vins de Madère et des Canaries. Il y avait, tant dans la baie que dans la ville, 62 églises, dont 16 paroissiales; sur ce nombre 9 avaient des curés payés par le Roi, les autres étaient à la charge des paroissiens. La plupart de ces églises possédaient des chapelains et des confréries comme à Lisbonne. La cathédrale, non encore achevée, avait un chapitre composé de cinq dignitaires, six chanoines, deux chanoines mineurs, quatre chapelains, un curé et son vicaire, quatre choristes et un maître de chœur; mais tous n'étaient pas dans les ordres. [Galanti, t. I, p. 311.)
Le P. Simon de Vasconcellos, qui écrivait ses chroniques quatre-vingts ans plus tard, voyait de ses yeux une prospérité plus grande encore. Il comptait, en faisant le tour du Reconcavo (la baie), 69 fabriques de sucre, « ce qui suppose un nombre égal de domaines, lesquels rendent les environs de la cité merveilleusement beaux et agréables. » Aussi, après avoir essayé de décrire les sinuosités et les découpures du rivage, qui permettent aux embarcations de pénétrer partout dans l'intérieur des terres, il fait cette réflexion d'une naïveté charmante :
N'était cette exti'ême commodité pour le mouvement des navires, je ne vois pas comment il serait possible de
faire déboucher tous les ans de cette baie vers le Portugal tant de milliers de caisses de sucre qui remplissent des vaisseaux et des flottes, source inépuisable de douceur et de plaisir pour le Roi et le royaume.
Tous ces avantages, joints à la position géograjDliique de la fameuse Bahia, devaient tenter l'ambition des concurrents du Portugal. Les Hollandais, dont la puissance maritime allait bientôt atteindre son apogée, y envoyèrent plus d'une fois leurs escadres; le Portugal avec toutes ses colonies ayant été réuni à la couronne d'Espagne après la mort de Don Sébastien, les Hollandais, en guerre avec cette nation, mirent le siège devant la cité de Sao-Salvador qui résista mollement (1624). Toutefois leur domination ne put se maintenir au delà d'une année. Plus tard l'Angleterre à son tour devait convoiter un poste qui eût été pour elle un Gibraltar américain. Après la guerre qu'elle soutint en Portugal contre Napoléon, elle offrit de se contenter, pour paiement de sa créance, de la seule île d'Itaparique, à l'entrée de la baie de Tous les Saints. Le roi Jean VI eut la sagesse de refuser. « C'eût été, dit Elisée Reclus, Kvrer aux Anglais la clé du Brésil. »
La cité de Sao-Salvador peut bien être considérée comme la plus ancienne du Brésil; longtemps aussi elle en fut la plus importante. Le régime des concessions ayant été aboli après quelques années d'essai malheureux, la métropole reprit dès J549 l'administration directe de son immense colonie ; Bahia devint la résidence des gouverneurs généraux ; et pendant plus de deux siècles elle garda le titre et les attributions de capitale. Ce n'est qu'en 1763 qu'elle fut supplantée par Rio de Janeiro.
LE PREMIER ÊVÊQUE 27
Naturellement aussi elle fut le siège du premier évêché créé au Brésil, en 15ol ; il n'y en eut même pas d'autre pendant plus d'un siècle. Le premier évêque de Bahia, Dom Fernandes Sardinha eut une fin digne d'un apôtre. Gomme il se rendait en Portugal pour plaider auprès du roi en faveur des Indiens maltraités par les colons, son vaisseau fit naufrage sur la côte, à peu de distance de l'embouchure du Rio Sao-Francisco. L'évêque et les passagers au nombre d'une centaine n'abordèrent à la rive que pour être tués et dévorés par les sauvages. Voici un distique inscrit, en guise d'épitaphe, à la suite du nom de Sardinha, dans le registre épiscopal :
Brasilise primus, crudeli a gente voratus, Pastor, oves pavi carnivorosque lupos^.
Ce n'est qu'en 1676 que l'on se décida à donner trois autres évèques au Brésil, ceux de Rio de Janeiro, de Pernambuco et de Maranhao ; Bahia prit alors le titre d'archevêché. D'autres sièges furent dans la suite élevés à cette même dignité; mais Bahia est restée la métropole ecclésiasticpie du Brésil; l'archevêque porte le titre de primat. Le titulaire actuel, Dom Jeronymo Thomé da Silva, est un prélat instruit et zélé ; il a fait ses études à Rome et parle correctement le français. Quand j'eus l'honneur d'être reçu par lui, il venait de faire la visite de son diocèse; elle avait duré six mois ; il avait parcouru des régions où aucun de ses prédécesseurs n'avait jamais mis le pied.
— Le diocèse de Bahia, me disait-il, est, au point de vue de la population, le plus grand du monde après
1. Premier pasteur du Brésil, dévoilé par une race barbare, fai nourri tout ensemble et les brebis et les loups.
celui de Paris. Il n'a guère moins de trois millions d'habitants, et hormis quelques restes de tribus encore païennes, tous sont catholiques.
Outre l'Etat de Bahia, il comprend encore celui de; Sergipe; ce qui forme une étendue totale de 465.617 kilomètres carrés, environ les neuf dixièmes de la France.
Aujourd'hui^ 15 novembre, ^j'ande fête au Brésil, pour l'anniversaire de la Proclamation de la République. Je ne dirai pas que c'est la fête nationale; car il n'y en a pas moins de dix qui figurent sous cette x'ubrique dans VAlmanaque brasileiro. Ainsi, nous avons au \^^' janvier, la Fraternisation de V Humanité; au 3 mai, la Découverte du Brésil; au 13 mai, V Abolition de V Esclavage ; au 14 juillet, la Commémoraison de la République, de la Liberté et de Vindépendance des peuples américains, etc. Chacun des vingt Etats de la Fédération solennise en outre quelques dates mémorables de son histoire particulière. Gela fait beaucoup de fêtes nationales. Mais apparemment celle du 15 novembre prime toutes les autres.
La République des Etats-Unis du Brésil est une toute jeune personne; la génération qui l'a vue naître est vivante, et elle doit se ressentir encore de la griserie que provoque un tel événement. Nous en sommes seulement au dix-neuvième anniversaire. C'est en effet le 15 novembre 1889 que s'accomplit la Révolution qui renversa l'empire brésilien. Révolution idéale, si l'on peut dire, où l'on ne tira pas un coup de fusil et où ne coula pas une goutte de sang. Dieu me garde de froisser, en esquissant cette his-