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NUIT DE SAINT-JEAN

envers les saints de son choix. La Saint-Jean approche et déjà, à vrai dire, la fête est commencée; une semaine n'est pas de trop pour les premières vêpres d'ime pareille solennité. Je constate que la saison elle-même est on ne peut plus favorable à l'expansion de la joie populaire. Nous sommes en plein solstice d'hiver, par conséquent dans la période la plus clémente de l'année en ce voisinage de l'équateur. Le thermomètre descend jusqu'à 18" centigrades. Ces moments de fraîcheur relative réveillent les énergies ; ils rendent aux membres alanguis la faculté d'aller et de venir, en quoi consiste, d'après une définition célèbre, la liberté elle-même.

La nature, de son côté, se montre plus particulièrement généreuse ; je croirais volontiers que les fruits sont ici plus abondants pendant l'hiver que pendant l'été. A mentionner tout d'abord l'orange, cette magnifique variété dite orange de Bahia, dont la saison bat maintenant son plein. Le coco est également un fruit d'hiver. Un coco qui vient d'être cueilli n'est point du tout à dédaigner; vous y trouvez d'abord une tasse de lait d'un goût acidulé et très rafraîchissant ; puis la tasse elle-même formée d'une pulpe blanche, dont la saveur fait penser à une amande ou une noisette dans laquelle on mordrait à pleines dents. Sans parler des fruits qui mûrissent toute l'année, tels que la banane, le mamao, la mangue, on peut encore compter parmi les dons que la Pomone brésilienne a réservés pour le temps où nous sommes le frutapao,

le pinheiro, Voiti, le genipapo J'en passe, et des

meilleurs.

Les derniers jours qui précèdent la Saint-Jean, tous lies burros (ânes et mulets) qui apportent au marché jde Bahia les produits de la campagne, arrivent en

ville chargés de régimes frais de maïs. Le grain encore tendre, pilé et mélangé avec du lait de coco et du sucre, servira à faire une espèce de flan, appelé la cangica. C'est là un rite traditionnel dont pas un ménage n'oserait s'affranchir; on se régale de cangica en famille et on ne manque pas d'en envoyer à ses amis et aux personnes que l'on veut honorer. Dieu sait combien de cangicas arrivent au palais archiépiscojDal ou chez Son Excellence le senhor Governador. Nos chères religieuses françaises, elles aussi, voient affluer chez elles les cangicas fleuries et enrubannées.

Enfin, après beaucoup de préludes gracieux ou tapageurs, voici venir l'heure solennelle. C'est le soir du 23 juin, selon l'usage ecclésiastique, que la fête du 24 commence. On m'avait prévenu que Bahia allait faire des folies. Ce que j'ai vu et entendu a dépassé mon attente et, à vrai dire, défie toute description. Grâce à la disposition de la ville, étagée sur de multiples collines, on peut, du haut d'une maison, se rendre compte de ce qui se passe dans divers quartiers assez éloignés les uns des autres. Au surplus, il ne serait pas sage de sortir de chez soi quand la voie publique appartient à des multitudes d'aimables démons qui font mille extravagances.

Sitôt l'obscurité venue, d'innombrables feux de joie s'allument en pleines rues; il y en a tous les vingt pas. Une grande caisse, mieux encore un tonneau, est rempli de planches, de bois mort, de papier, de débris de toute sorte; on ne craint pas d'arroser le tout avec de l'alcool ou du pétrole ; la gerbe de fiammes devient terrible. En même temps fusées, pétards, soleils, serpenteaux éclatent, sifflent, déchirent l'air; tout le monde se mêle de brûler de la poudre; les emmes et les jeunes filles, à leurs fenêtres, allument

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