NUIT DE SAINT-JEAN
des feux de Bengale ou s'envoient les unes aux autres à travers la rue les feux de couleurs des chandelles romaines. Cependant des milliers de petits ballons lumineux, aux couleurs variées, s'enlèvent de partout, et poussés par une légère brise du large, se dirigent vers la baie : on dirait des caravanes d'étoiles en voyage. C'est là, à mon avis, la partie la plus originale de cet étrange spectacle de toute une grande ville tirant un invraisemblable feu d'artifice. Et cela dure des heures : le rougoiement des flammes pardessus les maisons, les torrents de fumée qui finissent par obscurcir le ciel, les détonations de tout calibre, les cris des enfants et le brouhaha de la multitude.
Ce qui pour moi reste inexplicable, c'est qu il n'y ait pas pour bouquet une demi-douzaine d'incendies. C'est ainsi que finissaient régulièrement à Constantinople les illuminations du 31 août, fête du sultan Abdul-Hamid, lesquelles offraient aussi un coup d'oeil féerique ; car pas un habitant ne se fût dispensé d'allumer des lampions. Les gens de Bahia n'ont pas mis le feu à leurs maisons ; mais apparemment les grosses ou petites brûlures, les accidents sérieux ou seulement comiques se comptent par centaines. La tradition exige que l'on saute par-dessus le feu flandjant ; ceux ou celles qui manquent à cette obligation doivent s'attendre à quelque malheur dans l'année ; au contraire, les jeunes filles qui réussissent le saut trouveront un mari avant la Saint-Jean prochaine. On m'assure que des personnes retenues chez elles par l'âge ou la maladie se font apporter des tisons encore ardents, afin de conjurer le mauvais sort par l'enjambée rituelle.
Enfin, les feux mourants ne lancent plus que des lueurs intermittentes, le fracas des pétarades s'éteint peu à peu; les mortels fatigués, pour parler comme le
doux Virgile, sentent se glisser délicieusement dans leurs veines un premier sommeil, don des dieux,
... Prima quies mortalibus aegris Incipit et donc Divum gratissima serpit.
Mais une fête comme celle-là ne peut s'achever que par la musique et par la danse. Violons et mandolines, flûtes et cornets à piston entrent en scène ; les farandoles s'organisent. En voilà pour jusqu'à Faurore.
Certes, les Bahianais ont pris soin de réaliser à leur manière la prophétie évangélique d'après laquelle la nativité du saint Précurseur devait être pour plusieurs un sujet de réjouissances'. Et de vrai, dans toute la chrétienté, la Saint-Jean est une fête que la piété populaire a célébrée de temps immémorial avec des manifestations joyeuses.
Après ce que je viens de dire on jugera que, à cet égard, la population de Bahia détient peut-être le record. Malhevu*eusement ce n'est ni à la piété, ni à la religion que ^e^àent la meilleure part de cette joie exubérante et quelque peu enfantine. J'ai ouï dire à cette occasion que, si les Bahianais avaient consacré à des travaux d'assainissement, et tout d'abord à l'approvisionnement de leur ville en eau pure, les sommes énormes littéralement parties en fumée pendant la nuit de la Saint-Jean, ils auraient fait œuvre sage et urgente. Mais ce sont les esprits chagrins qui trouvent toujours des raisons pour justifier leur mauvaise humeur.
Je n'examine pas si ces raisons sont bonnes ; quant à moi, je n'en ai aucune pour dire aux habitants de Bahia des choses désobligeantes. La nuit de la Saint- Jean figure, avec des teintes particulièrement chaudes