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LA RÉVOLUTION DU 15 NOVEMBRE

toire, aucune susceptibilité! Nous autres, Français, nous savons peut-être mieux que personne combien sont ombrageuses les convictions en m.atière de régime politique.

Cette fois comme toujours, on mit en avant la volonté nationale. Y avait-il vraiment dans cet immense pays, une volonté nationale se prononçant contre l'empire et appelant la République? Toujours est-il qu'il se trouva à Rio de Janeiro un groupe d'hommes qui décidèrent la chose en petit comité, prirent leurs mesures dans le secret, et s'étant assuré la complicité d'un officier supérieur, proclamèrent, au jour convenu, l'avènement de la République. Gela l'ait, on envoya une députation porter la nouvelle à l'empereur et le prier de signer son abdication. Don Pedro II était un pacifique, grand voyageur, ami des sciences et des savants, sans aucun goût pour les aventures. 11 se trouvait alors dans sa belle résidence de Pétropolis, où la société de Rio se réfugie pendant la saison chaude. Le jour suivant, il descendait à la capitale et rédigeait l'acte suivant :

Sur le vu de la sommation qui m'a été remise aujourd'hui, à 3 heures du soir, cédant à la force des circonstances, je décide de partir demain matin avec toute ma famille pour l'Europe, abandonnant cette patiie aimée de nous tous, à laquelle je me suis eiforcé de donner des témoignages constants de profond amour et de dévouement, pendant près d'un demi-siècle que j'ai rempli la charge de chef de l'Etat. En m'éloignant. j'en emporte, ainsi que toutes les personnes de ma famille, les plus vivants souvenirs, faisant des vœux ardents pour sa grandeur et sa prospérité.

Rio de Janeiro, IG novembre 1889.

Le lendemain, en effet, l'empereur déchu montait avec les siens sur un vaisseau de guerre qui devait les

transporter à Lisbonne. On lui avait offert nne indemnité d'une dizaine de millions qu'il refusa simplement et dignement. Don Pedro II ne survécut que deux ans à sa déchéance. Il mourut à Paris, le 5 décembre 1891. La Républicpie s'honora en lui faisant des obsèques royales. Don Pedro avait marié sa fille unique, l'héritière du trône impérial, à un prince français, le comte d'Eu. Des trois fils issus de ce mariage, le second épousait au mois de novembre dernier, à Cannes, l'une des filles du comte de Gaserte-Sicile, cependant que son frère aîné épousait une comtesse hong-roise. La branche brésilienne des Bragance a donc pour elle l'aA'^enir; a-t-elle aussi des espérances? Y a-t-il au Brésil des chances de restauration monarchique? Je ne puis que poser le point d'interrogation, laissant la réponse à d'autres plus hardis, ou tout au moins mieux instruits des choses de là-bas. Il est certain que l'empire a ses partisans et que, d'un autre côté, il y a dans les entrailles du peuple un reste plus ou moins obscur d'attachement pour la dynastie qui représente cette puissance d'un caractère quasi surnaturel, que les ancêtres ont appelée pendant des siècles : Nosso SenhorElRei! Quoi qu'il en soit, bien qu'on interdise aux jeunes princes de toucher terre quand ils naviguent dans les eaux brésiliennes, il ne semble pas que les républicains brésiliens entretiennent aucune animosité contre ceux qui furent leurs souverains; ils ne renversent pas leurs statues, ils ne grattent pas les inscriptions qui rappellent leurs services et les grandes dates de leur règne; leurs livres et leurs journaux n'en parlent qu'avec convenance et respect. Voici un entrefilet découpé à la date du 5 décembre, dans une feuille de Bahia très dévouée à l'ordre de choses actuel :

l'anniversaire de la république 31

C'est aujourd'hui le seizième anniversaire de la mort du mag^nanime empereur Don Pedro II, dont les yeux se sont fermés pour jamais dans l'exil où le jeta la proclamation républicaine du 15 novembre 1889, mais dont le nom ne s'effacera jamais de la mémoire des Brésiliens. La révolution lui a enlevé le trône ; mais ce qu'elle n'a pu lui arracher, c'est le verdict honorable de Thistoire, c'est la reconnaissance de ses concitoyens pour ses services, et leur estime pour ses belles qualités d'intelligence, d'honnêteté et de g-randeur d'âme. En soulignant cette date, nous olfrons un tribut de regrets, de justice et d'admiration à la mémoire d'un homme éminent et qui a bien mérité du pays.

Je suppose que, dans la capitale fédérale, l'anniversaire de la proclamation de la République est solennisé avec tout l'apparat des pompes officielles. La bonne ville de Bahia ne semble pas prise d'enthousiasme. Il y a peut-être bien, flottant sur les édifices publics, une douzaine de drapeaux verts avec, au centre, un losange jaune, encadrant une sphère bleue semée d'étoiles et traversée par la légende : Orden e Progressa. C'est la bannière nationale, pleine de symbolisme, un peu chargée peut-être. Dès avant l'aube, qxielques fanfares militaires se sont fait entendre; mais en ce pays-ci, la musique est de tous les jours; puis le fort de Sao-Pedro a tiré le canon. Dans l'aprèsmidi, le Chasscloiip-Lciubat, de la marine française, mouillé à un mille de la côte, a fait lui aussi une salve de 21 coups de canon, laquelle lui a été rendue coup pour coup. Au dehors, les gens flânent comme à l'ordinaire, ni plus, ni moins. Pas de fogueûes, je veux dire de fusées, ni de pétards, ce qui prouve que la fête n'est pas entrée dans les mœurs. Je ne vois pas non plus de groupes attablés comme chez nous devant des bocks ou des absinthes. D'ailleurs le café, tel qu'il existe chez nous, institution nationale au premier

chef, ornement de nos boulevards et de nos places publiques, rendez- vous obb^atoire des gens qui ont du temps à perdre, ne se rencontre guère en ce pays, où cependant on a plus qu'ailleurs besoin de se rafraîchir. J'entends dire que le diable n'y perd rien; il v a une multitude de bars ou d'échoppes d'aspect peu engageant, mais où se fait une consommation inquiétante de cacJiaça; c'est le nom qu'on donne à l'eau-devie extraite de la mélasse.

Dans l'après-midi il y eut une séance de fin d'année au Collegio de Nossa Senhora cla Victoria dirigé par la congrégation française des Petits-Frères de Marie. La scène avait été dressée en plein air dans la principale cour de l'établissement; le soleil dardait tous ses feux; mais trois ou quatre superbes manofuiers étendaient au-dessus de l'assistance un dôme de feuillage impénétrable. La cérémonie était présidée par un personnage considérable qui, à quelques semaines de là, allait être élevé à la charge de Governaclor de l'Etat de Bahia. Un grand élève fît un discours de circonstance dont je compris au moins la formule finale : Viva a patria brasileira! accompagnée d'un geste brave. On entendit de la prose et des vers en quatre ou cinq langues, puis enfin une comédie portugaise. Je retrouvai, non sans quelque surprise, chez les jeunes acteurs brésiliens, cette aptitude naturelle aux jeux de scène, cette mimica que j'avais admirée autrefois dans les collèges italiens.

J'avais fait connaissance quelques jours auparavant avec l'établissement de nos excellents Frères ; on m'avait même prié d'adresser la parole aux plus grands élèves. Ce ne fut pas sans émotion, je l'avoue, que, à peine débarqué au Brésil, je vis devant moi une qua-

LES RELIGIEUSES FRAMÇATSES 33

rantaine d'adolescents buvant des yeux le petit discours français que je leur fis pour les exhorter au travail.

— Ah î me disait ensuite le Directeur, c'est bien le sujet qui leur convient. Intelligents, ils le sont plus que d'autres ; mais travailleurs, non.

Qu'y faire? C'est la faute au soleil.

Quelques jours plus tard, c'était le tour du Collegio des Ursulines de Mercês. Celles-là aussi sont presque toutes des Françaises, expulsées de France sous le régime de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité. Elles ne sont pas seules à Bahia ; à l'extrémité opposée de la ville un autre essaim d'Ursulines occupe le vieux couvent de la Soledade. Puis, plus loin encore, au bout de la gracieuse presqu'île d'Itapagipe, une villa archiépiscopale abrite le Collegio de nos Sœurs françaises du Saint-Sacrement. Françaises encore pour la plupart les Sœurs de Saint Vincent de Paul du Collegio de la Providence, le plus ancien de tous. D'autres expulsées enfin, Franciscaines de Nîmes, ont ouvert cette année même un établissement d'éducation dans le vaste couvent du Desterro. L'antique capitale brésilienne n'est pas sans quelques prétentions au titre de ville savante; le nombre des Collegios ne suffirait peut-être pas aies justifier; en tout cas ils foisonnent. Mais, sans faire tort à personne, on peut bien dire que la faveur va à ceux que dirigent nos Congrégations françaises; on aime notre langue, on apprécie notre éducation, on estime nos Frères et nos Sœurs, lesquels d'ailleurs s'adaptent au milieu avec la facilité propre à notre race, aidés en outre par la grâce de la vocation qui leur fait trouver une patrie partout où ils trouvent des enfants à élever pour la religion et la vertu.

Au CoUegio da Victoria, on avait acclamé la patrie brésilienne; à Mercês le même sentiment se traduisait dans une de ces gracieuses et naïves mises en scène dont nos religieuses enseignantes ont toujours un abondant répertoire. Deux groupes de jeunes filles, habillées les unes aux couleurs françaises, les autres aux couleurs brésiliennes, évoluaient, dansaient, chantaient, s'entremêlaient dans une série de figures savamment ordonnées, et finalement les deux drapeaux portés par les coryphées s'enlaçaient, salués d'un Vivat! qui réunissait les deux patries.

Le lendemain ce fut le tour des négresses ; ces pauvres enfants ne voient pas partout des écoles s'ouvrir pour les recevoir. Les Ursulines françaises les accueillent par centaines; elles sont heureuses d'apprendre quelque chose, si peu que ce soit; leurs mères furent moins favorisées. Et c'était plaisir d'entendre les plus habiles réciter en zézayant : « Maître Corbeau sur un arbre joerce. . . ou, Perrette,sur sa tête, ayant un pot au lait,... » Ces jeunes filles noires de Bahia, comme celles du Sénégal, confectionnent des ouvrages de broderies, qui sont des miracles de patience, désespérants pour des Européennes.

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