L HOPITAL SANTA ISABEL
avec un petit amphithéâtre réservé aux étudiants en médecine qui assistent au cours. Afin d'éviter le danger qui pourrait résulter pour le patient de la présence et surtout de la respiration de tant de personnes, l'amphithéâtre a été fermé par une giace d'une seule pièce, qui a toute la largeur et toute la hauteur de la salle. Je regrette de n'avoir pas pris la mesure exacte. 11 fallait d'ailleurs qu'elle fût d'une parfaite limpidité pour permettre aux assistants de ne rien perdre des détails de l'opération. La glace fut commandée à Seraing, en Belgique ; elle arriva sans accident au port de Bahia ; mais elle se brisa à la douane ; on en commanda une seconde, qui se brisa dans le trajet de la douane à l'hôpital. La troisième est en place ; elle a dû coûter cher. Combien j a-t-il d'hôpitaux où l'on isole derrière des glaces monumentales les étudiants qui suivent les opérations chirurgicales?
J'ai vu dans les salles de Santa Isabel des malades atteints d'une affection curieuse; c'étaient pour la plupart de jeunes nègres ; très enflés de tout le corps, ils paraissaient accablés d'une langueur insurmontable. Ils ont, me dit la sœur, le sang envahi par des légions d'animalcules; ils guérissent assez souvent, excepté ceux qui ont l'habitude de manger de la terre. La gcophaçjie n'est pas rare chez les indigènes, surtout parmi les gens de couleur. D'ailleurs les tares qui s'abattent sur la pauvre humanité sont particulièrement nombreuses en ces climats où la vie pullule.
L'asile des Enfants-Trouvés, Expostos, est à peu de distance de Santa Isabel ; le toiii' j fonctionne avec la simplicité primitive ; l'établissement est d'aspect fort gracieux et nos sœurs de Saint Vincent de Paul y
entretiennent une propreté méticuleuse qui est ici une nécessité de premier ordre. L'asile date de 1700; j'ai vu dans la salle de réception le portrait en pied du fondateur. C'est un chevalier de l'Ordre du Christ, du nom de Mattos, en costume de l'Ordre, curieux mélange d'ecclésiastique et de militaire, lévite noire, rabat, épée et chaussure à talons rouges.
L'orphelinat du Sacré-Cœur et la Providence confiés aux Sœurs de Saint Vincent de Paul possèdent l'un et l'autre une charmante église gothique, à la française, œuvre d'un Lazariste français. Je ne sais si cette architecture svelte, avec sa décoration sobre et discrète, plaît beaucoup aux Brésiliens; en tout cas, elle est aux antipodes de celle qu'ils ont reçue de leurs ancêtres, les Portugais.
A mentionner encore le très bel asile de Bon- Voyage construit, il y a une vingtaine d'années, sur la grève d'itapagipe, tout au bord de l'eau; l'hôpital des Portugais, admirablement placé, lui aussi, mais trop ressemblant, peut-être, à un casino, avec toutes ses enjolivures et ce peuple de statues qui garnissent les abords. L'énumération est loin d'être complète.
Toutes ces institutions jouissent d'une large autonomie; elles sont administrées par des Irmandades (Confréries) qui en sont, à vrai dire, propriétaires, et dont plusieurs ont une fortune considérable. D'après un ouvrage publié en anglais, il y a quinze ans, la Miséricorde de Bahia possédait 240 maisons. Chaque année, le Bureau expose sa gestion dans un rapport imprimé et rendu public. Elle n'est pas soumise à d'autre contrôle ; le gouvernement n'a rien à voir dans le fonctionnement des œuvres d'assistance, qui d'ordinaire ne lui demandent rien et se suffisent.
Inutile d'ajouter que l'on n'a pas éprouvé jusqu'ici
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le besoin de laïciser les services hospitaliers. C'est bien le contraire qui se produit en ce pays. Il y a plus d'un demi-siècle que la Miséricorde de Bahia se décida à faire appel aux Filles de la Charité, pour leur remettre l'un après l'autre tous les établissements dont elle a la charge. L'ouvrage cité plus haut, cpialifîé de publication officielle, ne fait pas difficulté de déclarer que cette mesure fut prise pour remédier à d'effroyables abus qui mettaient en péril l'institution elle-même. Le fait n'est pas isolé; je pourrais citer par douzaines les Irmaridades brésiliennes qui ont confié à des Communautés rehgieuses françaises leurs hôpitaux et orphelinats. Et combien qui feraient de même si les Congrégations étaient en mesure de répondre à toutes les demandes !
C'est ainsi que les Sœurs du Saint-Sacrement sont d'ores et déjà installées ici dans plusieurs villes de l'intérieur. Naturellement, celles qui s'échelonnent sur le pourtour de la baie, Feira Santa-Anna, Cachoeira, Nazareth, etc., furent pourvues les premières.
La visite de ces établissements reste un souvenir gracieux entre tous de mon séjour à Bahia. La traversée du Beconcavo n'a vraiment rien de banal pour un étranger. On s'embarque à l'aube du jour sur un coquet petit vapeur. A cette heure matinale, l'atmosphère est d'une douceur exquise; bientôt, le soleil montera de l'océan derrière les collines qui portent la cité, et alors les clochers blancs, les maisons rouges ou bleues se détacheront comme dans un reflet d'incendie. A mesure qu'on avance, des îles surgissent, les rivages émergent sous la lumière intense. Les contours sont moelleux et d'une monotonie reposante ; l'immense nappe semble à peine bordée comme d'un
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ourlet lilas qui se confond avec le ciel. Au bout d une heure et demie, on double la pointe nord de la grande île d'itaparique ; il y a là une ville avec un fort qui vous menace de ses deux ou trois vieux petits canons. On pousse encore vers l'ouest, et on entre dans le Rio Parag-uassu, qui ressemble moins à un fleuve qu'à un joli bras de mer serpentant capricieusement entre des collines; à la hauteur de Maragogipe, il s'épanouit et forme un lac encadré de forêts; le paysage est charmant. On arrive à Gachoeira [La Cascade) quand le soleil est au zénith. 11 y a deux villes au lieu d'une ; de l'autre côté du fleuve, Sao-Felix, un nom fameux dans tout le Brésil et au delà. Les meilleurs cigares brésiliens sont les cigares de Bahia : or, les cigares de Bahia sont fabriqués à Sao-Felix par une Compagnie allemande.
Pour aller à Nazareth, il faut redescendre plus au sud, entre la grande terre d'itaparique et le continent, parmi un fouillis de petites îles merveilleusement boisées qui ressemblent à des corbeilles de verdure flottant sur l'eau; puis, arrivé en vue de l'Océan, on s'engage dans un arroyo à travers les palétuviers ; bientôt on est en plein dans le marécage tropical ; la chaleur est lourde et mauvaise ; on a l'impression qu'il se dégage de toute cette végétation aquatique, des eiïluves dangereux. Le petit vapeur manœuvre péniblement entre des rives imprécises ; il s'envase de temps en temps et est obligé de faire machine en arrière pour reprendre sa route. Aux approches de la ville, les arbres qui bordent les deux rives servent de perchoir à des centaines d'urubus, qui regardent avec de gros yeux ronds, étonnés et tranquilles ; ils sont presque à portée de la main, mais ils n'ont garde de se déranger. Ces oiseaux, de la taille d'un dindon-