‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 21 sur 105 · PRIÈRE DE NOËL · texte numérisé non relu

PRIÈRE DE NOËL

Pardonne, ô Mystère divin, dans le sein duquel s'épanouit depuis dix-neuf siècles la civilisation chrétienne; pardonne à ceux qui, en cette région de faiblesses et de passions, osent de leur pensée efUeurer la pureté de ton essence. Les moules de la seule éloquence capable de ne te point profaner se sont brisés avec l'inspiration qui a produit le dernier des Livres saints. Depuis lors, chaque fois que l'homme se dégage de lui-même et que son âme aspire à l'idéal éternel, dans la tristesse des époques troublées

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et ténébreuses sous le coup de Tinjustice ou du doute, de l'oppression ou du malheur, c'est au cristal de tes fontaines que va s'étancher notre soif. Dans le roc de ta vérité tu les laissas ouvertes, et voilà dix-neuf siècles que leur flot bouillonne, toujours avec la fraîcheur même des premières larmes de Celle dont la vir<^inale maternité éclot aujourd'hui pour donner au monde la fleur de la Rédemption.

... On entrevoit l'éternité et ses splendeui's à travers la moindre déchirui-e dans la voûte céleste; mais sur ses bords apparaît encore je ne sais quoi d'obscur et de menaçant. Le trône d'où tu pénètres les cœui^s avec la douceur d'une universelle caresse, c'est cette crèche où ta bonté a fait luire à nos yeux l'aurore dans le sourire d'un petit enfant.

Pendant que César était occupé par les affaires de l'em-

f>ire et Rome par celles du monde, lu apparaissais dans le ond d'une province reculée et dans la pauvreté d'une étable, sans que Rome, non plus que l'empire, non plus que César y prît garde; donnant ainsi à la postérité une leçon inoubliable, à savoir que la politique ignore toujours ce qui devrait l'intéresser par-dessus tout. Tu as eu pour berceau la paille d'une bergerie. La dernière des mères se sentirait humiliée d'avoir à reposer son enfant à l'endroit où la tienne te donna ses premières caresses. Mais la mangeoire,, où tes yeux s'ouvrirent à la lumière, a exhalé jusqu'aujourd'hui le parfum de la poésie la plus exquise, et le jour de ta naissance est devenu dans la chrétienté le plus l'iant des jours, tout d'azur et de rose, comme le ciel du matin et le visage des enfants.

Eux, les petits, de génération en génération, ils ont su par cœur l'histoire de ta naissance. Et ces fêtes de leur iDonheur et de leur innocence, elles sont, ô Dieu des humbles et des petits, ce qu'il y a de plus charmant dans votre culte, le rayon le plus caressant de votre toute bienfaisante lumière. Ces rites enfantins éclairent de joie les neiges des pôles, ils versent une x'osée sur les ai'deurs des tropiques, ils étendent un peu de ciel dans nos demeures, et à nos esprits ravagés, inquiets, tristes, ils font luire une heure d'aube radieuse.

0 Christ, comme nous sentons ta bonté quand nous te voyons parmi les enfants et que les enfants te rencontrent

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parmi eux!... Pères, frères, bienfaiteurs, tous ceux à qui tu as accorde la bénédiction d'aimer un de ces petits, qu'ils le tiennent en leurs bras ou qu'ils l'aient perdu, tous ils voient en lui ton image, une copie idéalisée par la foi et par l'amour, du type éternel de la beauté. En divinisant l'enfance en ta personne, en naissant et fleurissant comme elle, tu as laissé à l'humanité le souvenir le plus ainiabla et le plus céleste de ta miséricorde à notre égard.

De chacune des maisons où gazouillait ce matin un de ces petits êtres façonnés par la tendresse des mères pour la consolation de nos douleurs, se sont exhalés vers toi nos supplications et nos cantiques. C'est pour ces chères créatures, Seigneur, que notre esprit se travaille d'inquiétudes; c'est à cause d'elles que, en ce moment même, il serait enténébré de présages funestes, si nous ne t'apercevions pas entre eux et l'avenir chargé de tempêtes. Dieu de bonté et de miséricorde, qui en chacun de ces enfants nous as laissé une miniature de ta face adorée, épargneleur l'expiation de nos fautes. Ajoute à nos souffrances pour retrancher autant des leurs. Dore leur avenir de ton sourire compatissant. Guéris notre patrie de la sécheresse de cœur qui la tue ; inocule un peu de sève vivifiante à cette génération épuisée. Accorde-nous, enfin, que nos enfants puissent célébrer avec les leurs, en des jours meilleurs que les nôtres, les allégresses de Noël.

On peut encore dans une traduction faire entrevoir les envolées hardies de l'imagination brésilienne ; mais comment rendre la musique de cette jolie langue portugaise, maniée par un virtuose tel que M. Ruy Barbosa, le grande artista da palavra, comme l'appellent ses compatriotes ?

Toutefois, ce n'est ni l'homme de lettres, ni le poète que la ville de Bahia allait acclamer quelques jours plus tard. M. Ruy Barbosa est en outre un juriste de marque, et c'est à ce titre qu'il avait été choisi comme délégué de son pays à la Conférence réunie à La Haye pendant Tété de 1907. Lors de la première

Conférence, en 1899, les Républiques sud-américaines s'étaient abstenues ; c'était donc la première fois que la nation brésilienne, avec beaucoup d'autres d'ailleurs, faisait entendre sa voix dans le. concert du monde civilisé. Elle le fit avec éclat, grâce au talent et à la science de son représentant. M. Ruy Barbosa y soutint et y fit prévaloir la thèse de l'égalité juridique des nations, basée sur la nature de la souveraineté, identique partout, et donc indépendante du chiffre de la population et de la puissance militaire.

Je crois bien qu'on s'est un peu exagéré, au Brésil, l'importance de ce succès. A en juger par les articles de journaux et les discours auxquels donna lieu le retour de M. Ruy Barbosa dans sa patrie, ce succès serait la plus grande victoire des temps modernes, et M. Ruy Barbosa lui-même le héros le plus glorieux de l'un et l'autre hémisphère. Bahia, sa ville natale, détient le record de cette extraordinaire littérature. Je résiste à la tentation d'en donner des extraits; je craindrais qu'on y trouvât une intention malicieuse et ironique ; je citerai du moins un passage de la réponse de M, Ruy Barbosa aux discours qu'il dut subir à son passage à Bahia, le 30 décembre 1907. 11 lui fait plus d'honneur que les félicitations hyperboliques dont on l'accablait :

Béni soit Dieu qui m'a toujours accordé la grâce de sentir mon néant, pour m'empêcher de connaître le vertige de la fortune et de boire l'ivresse avec la capiteuse liqueur de la vanité; pour m'obliger dans des moments comme celui-ci à m'anéantir aux pieds de mon créateur, en lui criant du plus profond de mon être : Non pas à moi, Seigneur, non pas à vos misérables instruments tels que moi, mais à vous-même dans vos plus grandes créations ou vos plus belles images, je veux dire le Peuple, le

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Droit, rHumanité; à elles la gloire, les bénédictions^ rhonneur des grandes œuvres qui remplissent les siècles et qui renouvellent au milieu de nos maux le témoignage de votre bonté!

Voilà un langage peu familier aux hommes publics contemporains, y compris les « ambassadeurs » à la Conférence de la Paix. Sans leur faire tort, on peut croire que le sentiment de leur néant leur est généralement assez étranger. M. Ruy Barbosa n'a peut-être pas toujours possédé à ce degré l'esprit évangélique. Il fut un des ouvriers de la première heure dans l'établissement de la République au Brésil; un projet de Constitution dont il fut l'auteur portait la trace de préventions fâcheuses chez un catholique. Sa haute intelligence et sa droiture de caractère lui ont permis de s'en affranchir pleinement.

Le temps manqua aux Bahianais pour remplir tout le programme de la réception qu'ils avaient préparée pour leur illustre concitoyen. Le paquebot anglais qui l'avait amené le matin repartait avant midi, continuant sa route sur Rio de Janeiro.

L' « ambassadeur » du Brésil à la Conférence de la Paix allait rendre compte de l'accomplissement de son mandat. L'ovation de Bahia s'y renouvela sur un mode moins lyrique. Le gouvernement et le Sénat fédéi^al dont il est membre rivalisèrent pour lui exprimer l'admiration et la gratitude du pays. On chercha quelle récompense nationale pourrait lui être offerte. On ne pouvait pourtant pas le nommer colonel. Alors on se décida pour un certain nombre de contas de milj'éis, un hommage en espèces, à l'anglaise, M. Ruy Barbosa fît agréer son refus.

— Des services de ce genre, dit-il, ne se paient pas avec de l'argent.

Il a beau s'américaniser, le Latin garde toujours quelque chose de son beau don-quichottisme.

Les embarcations de toute sorte mouillées le longdu rivage et jusqu'aux grands paquebots ancrés loin dans la baie s'étaient couverts de banderoles en l'honneur du grand citoyen de Bahia ; lui parti, la joyeuse décoration se trouva toute prête pour la fête traditionnelle et très populaire du « Seigneur Bon Jésus des Marins et de Notre-Dame de Bon-Voyage. »

Le dernier jour de l'année, 31 décembre, à 8 heures du soir, la procession se formait à l'église de Bon- Voyage. Procession un peu tumultueuse, avec accompagnement de torches, de pétards et de musiq^aes. Elle escorte la statue du Bon Jésus des Marins debout sur un brancard, en costume superbe, robe de soie brochée d'or, manteau royal, couronne en tête. On se rend au bord de l'eau; le Bon Jésus est installé sur une chaloupe prêtée par la capitainerie du port. Toute une flottille de barques, avec des lanternes vénitiennes pendues aux mâts et aux vergues, lui fait cortège ; le trajet dans la ba^e est d'environ une lieue. On aborde au quai Sao-Joao, au centre de la ville basse. Là, nouvelles manifestations, lumineuses et éclatantes, de la piété populaire. La procession reformée et augmentée des irmandades du quartier se rend à la Conçcicao da Praia, la belle église de la plage, dont toute la façade de marbre fut apportée jadis de Portugal. Le Bon Jésus placé sur un trône reçoit les hommages de la foule des fidèles qui ne se retire que fort tard dans la nuit. Ce n'est là que le premier acte d'un scénario pieux et symbolique, dont ou trouverait sans doute le sens complet dans l'histoire locale.

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