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UNE CORBEILLE DE FRUITS

Le lendemain, après une messe célébrée à 9 heures du matin, la procession refait en sens inverse le parcours de la veille, parcours terrestre et maritime; en descendant à terre, elle est accueillie par un autre cortège qui amène de l'église la statue de la Madone, elle aussi royalement parée. La rencontre du Seigneur Bon Jésus des Marins et de Notre-Dame de Bon- Voyage est saluée par les acclamations de la foule mêlées au bruit des fanfares, aux détonations de la poudre et au sifflement des fusées. Ici on tire volontiers les fusées en plein jour. La cérémonie s'achève à l'église par une messe solennelle, après que les statues ont été réintégrées dans leurs niches parmi les fleurs et les lumières. Le soir, feu d'artifice, complément obligé de toute fête sacrée ou profane, en ce pays où se fait une invraisemblable consommation de poudre.

Ce jour du 1'''' de l'an 1908 me fournit très naturellement l'occasion de parler d'une des curiosités les plus merveilleuses du Brésil. Ce jour-là, par tout pays, on concède quelque latitude à la gourmandise ; l'usage le veut ; les plus austères se font indulgents aux autres et à eux-mêmes. Chez nous, comme l'hiver bat son plein, ce sont les sucreries de toutes sortes qui triomphent ; la politique elle-même subit la trêve des confiseurs. A Bahia, qui est en pleine région tropicale, je me trouvai à une table amie et on me fît les honneurs des fruits de la saison. Une corbeille, artistement arrangée, en contenait de neuf espèces, dont une seule n'est pas étrangère à nos climats. Encore lui donne-t-on là-bas un nom bien fait pour nous dérouter. A la base de la pyramide s'étalait une mélancia.

Le vocable ne me disait rien ; mais la figure ne m'était pas inconnue; en Italie, en Orient et en Provence même, nous avons des pastèques, et la mélancia brésilienne est bien la sœur jumelle de la pastèque provençale, avec cette nuance que sa chair, plus cuite par le soleil, est aussi plus douce et plus légère à l'estomac.

Parmi les autres fruits qui garnissaient la corbeille, Vabacaxi, autrement dit l'ananas, est sans doute une vieille connaissance. Toutefois que les amateurs ne se fassent pas d'illusion ; la différence est grande entre l'ananas mûri sur la plante et celui qui nous arrive en Europe, cueilli depuis des semaines et bien avant maturité pour pouvoir supporter le voyage.

Il en faut dire autant de la banane, en attendant que le progrès des transports frigorifiques permette d'envoyer d'un continent à l'autre des fruits véritablement à point. Nous aurons cliance alors de voir apparaître sur nos marchés ceux dont je vais dire un mot.

Voici d'abord le mamao (prononcez maman). Un petit melon, moins savoureux que nos cantaloups, mais aussi plus inoffensif. Chaque convive peut manger son m,amao sans risquer de se faire mal. Ce fruit est une bénédiction pour un pays où la paresse est obligatoire. La mamoeira vient sans culture, un peu partout. C'est, comme le bananier, une plante arborescente qui peut atteindre 4 et 5 mètres de hauteur. Je ne saurais le comparer qu'à un chou géant. Au sommet de la tige une touffe de fleurs blanc-verdâtre qui se renouvellent sans cesse ; les fruits se forment au fur et à mesure, suspendus en couronne autour du tronc; les plus bas mûrissent, en prenant une teinte jaune, pendant que les autres sont encore verts. On

voit ainsi à la fois sur la même tige toutes les phases de l'évolution, depuis la fleur en bouton jusqu'au fruit mûr. Et cela dure toute la vie de la plante qui est de quatre à cinq ans, pendant lesquels elle donnera plusieurs centaines de mamaos pesant chacun de 500 à 1500 grammes.

Il y a lieu de s'étonner qu'on ne tire pas meilleur parti d'une telle ressource, d'autant que les différentes parties de la mamoeira se prêtent à des usages multiples. C'est la réflexion que je trouve à la fin d'un article publié par un médecin, le D'' Eduardo Magalhaens, dans le plus grand journal de Rio de Janeiro. Mais, ajoute-t-il, « ce précieux végétal a le tort d'être commun, et les hommes ont coutume de n'apprécier que ce qui est rare et coûte cher. »

Un autre produit de la flore brésilienne dont le même docteur exalte les vertus bienfaisantes, c'est le cajù. Le cajù est un fruit de conformation assez bizarre ; il se compose de deux parties qu'on ne dirait pas faites l'une pour l'autre. La principale, le fruit proprement dit, ressemble quelque peu à ces jolis concombres du Midi, rouges et jaunes, d'aspect si engageant. L'autre est un appendice qui a vaguement l'apparence d'une châtaigne, dont il a d'ailleurs le goût. Le cajù, pressé comme un citron, donne un quart de verre d'un liquide acidulé, agréable et plus encore salutaire. Généralement on le suce à même le fruit. Le D"" Magalhaens le préconise comme un spécifique ' « On vante, dit-il, la cure par les fruits, cure de raisin, cure d'oranges, cure de cerises, cure de dattes ; la meilleure est sans doute la cure de raisin ; mais il faut mettre bien au-dessus la cure de cajù. »

L'arbre qui donne le cajù manque de grandeur et de beauté ; c'est le contraire pour celui qui produit la

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mangue. Le manguier atteint des proportions énormes ; le tronc, les racines, les maîtresses branches ont la structure noueuse et robuste de nos vieux chênes ; leur feuillage touffu et persistant fait une voûte d'ombre impénétrable au soleil; comme arbre d'ag-rément et d'ornement, il serait déjà de toute première valeur. Cela ne lui suffit pas ; il lui faut encore, au moins deux fois par an, se couvrir de fruits, et, à vrai dire, il en donne plus ou moins toute l'année. On ne peut guère en cette saison, aller prendre l'air dans le jardin public de Bahia sans voir tomber les mangues aii moindre souffle de brise qui frémit dans les vieux arbres.

11 y en a de nombreuses variétés, très différentes de taille et de mine. La mangue vulgaire, la meilleure peut-être, est de forme ovale, grosse comme le poing, avec une peau unie, verte comme celle de là coque d'une noix fraîche. La pulpe jaune et juteuse, adhérente à un gros noyau, est fine et savoureuse, malheureusement avec un arrière-goût de térébenthine qui déplaît de prime abord aux Européens. L'expérience m'autorise à dire que l'on s'y fait ; la saveur désagréable est d'ailleurs localisée dans la région de l'ombilic. Je sais que, même en dehors des indigènes, les amateurs de mangues ne sont point rares. Ils le seront bien moins encore, cpiand on aura trouvé le moyen d'apporter des mangues mûres sur le marché de nos grandes villes.

Je mentionnerai encore, dans la garniture de notre corbeille du jour de l'an, un petit fruit qui ne paie pas de mine, à la peau grisâtre et rugueuse et ressemblant de loin à une nèfle. Avec une apparence modeste, le sapouta est un fruit très méritant; il a presque le goût et la consistance d'une poire à moitié cuite; agréable et parfaitement sain, des malades en pour-

raient faire leurs délices. On le récolte par milliers sur des arbres de médiocre hauteur.

Ce ne sont là rpie quelques spécimens de la richesse fruitière du Brésil; elle est véritablement prodigieuse. h'abacate, que l'on traduit par poire d'avocat, mériterait une mention honorable; de même le fruta do conde (fruit du comte), et combien d'autres encore! Le catalogue en serait infini.

i II est à remarquer que ces fruits sont un pur présent de la nature. Elle les prodig-ue avec une magnificence faite pour rendre jaloux les habitants d'autres régions où elle se montre plutôt avare. Mais je me permettrai d'appliquer ici le mot que saint Paul a dit dans un sens plus élevé : « La nature ne conduit rien à la perfection. » Sauf une ou deux exceptions, ces fruits de la zone torride ne valent pas les nôtres ; ils n'en ont pas la délicatesse; ils ont toujours quelque chose de rudimentaire et d'inachevé. Ce n'est pas que nos essences fruitières soient par elles-mêmes de qualité supérieure ; il n'y a qu'à voir ce qu'elles produisent à l'état libre; mais ces arbres et ces plantes ont été modifiés et perfectionnés par la culture; des siècles de travail humain les ont transformés. Dans les pays où la nature plus indulgente se charge d'une plus grande part du travail, l'homme la laisse faire ; il se contente d'étendre la main pour cueillir le fruit, sans se mettre en peine de stimuler par la culture les qualités natives des plantes et des arbres. C'est l'histoire de ces beaux fruits des tropiques et de la plupart de ceux du Brésil. Ce sont de merveilleux fruits sauvages ; mais ce sont des fruits sauvages ou à demi-sauvages. Ils attendent encore l'aide des fils d'Adam que le Créateur a placés en ce coin du paradis terrestre « pour le cultiver, ut operaretur eum. »

J'ai dit qu'il y a quelques exceptions. En efïet, certaines essences sont l'objet d'une culture plus ou moins soigneuse. Ce sont celles précisément dont les produits ont atteint une perfection relative. Tel l'ananas et même le bananier, qui vient de lui-même et donne abondamment sans culture, mais qui pourtant sait récompenser les soins qu'on lui donne.

Le manguier est aussi l'objet de l'attention de quelques propriétaires de fazendas qui ont obtenu des fruits superbes, à la peau rosée, très appétissants à l'œil et chez lesquels la saveur empyreumatique est déjà atténuée. Une sélection intelligente la ferait sans doute disparaître complètement.

A signaler encore l'oranger, très commun au Brésil, mais qui, laissé à lui-même, ne donne que des produits misérables. L'orange cultivée à Bahia jouit d'une réputation méritée; c'est une variété de tout point remarquable : très grosse^ atteignant facilement un poids de 700 à 800 grammes, avec 35 centimètres de tour, peau verte, chair blanche et fine, sans pépins. Le jour où elle pourra faire son entrée sur les marchés de Paris et de Londres, il est hors de doute qu'elle détrônera les pommes d'or les plus fameuses du vieux monde. D'ailleurs elle régnerait sans rivale; car l'orange, est dans l'hémisphère austral aussi bien que dans le nôtre, un fruit de la saison d'hiver: ce qui veut dire qu'elle nous arriverait en été, alors que nous n'en avons pas d'avitres. Comment se faitil que les fazendeiros et les commerçants bahianais ne se soient pas encore avisés d'écouler en Europe leurs oranges et les autres fruits dont ils surabondent? Il faudrait croire que le souci de leur tranquillité prime chez eux tout autre appétit, y compris Vauri sacra faînes. Et pourtant, la belle orange de

Bâhia n'est pas le produit spontané d'une terre généreuse; l'arbre exige des soins et ne rend qu'en proportion de ce qu'il reçoit.

Au surplus, à mesure qu'il s'éloigne de Téquateur, le cultivateur brésilien se montre plus diligent. On a acclimaté dans les Etats du Sud toutes les plantes et tous les arbres à fruits d'Europe, sans en excepter les pommiers de Normandie. Je croirais même qu'on se donne plus de mal pour naturaliser ces étrangers que pour développer et perfectionner les i)idigènes. La mode impose sa tyrannie ici comme en tout le reste. On est plus fier d'avoir sur sa table de mauvaises poires venues d'Europe, ou péniblement obtenues au Brésil, à l'instar de l'Europe, que d'excellentes bananes cueillies à volonté dans la roça. (verger bahianais). Chez nous, on fera exactement l'inverse, en vertu du même principe, ou plutôt de la même manie.

Sans plus philosopher, je transcris ici les noms de quelques autres fruits brésiliens que j'ai notés au fur et à mesure qu'ils venaient à ma connaissance : araça, cambuca^ araticum, inga^ Janibo, jaboticaba, geni-

papo, goiaba, guabaroba^ maracuja,pitanga,pinha

Je détache du groupe la. jaca. Aussi bien se met-elle assez d'elle-même en évidence parmi ses congénères. Si La Fontaine eût connu la jaca, il n'aurait pas pu écrire Le Gland et la Citrouille. C'est, en effet, la gourde pendue au grand arbre et qui, si elle fût tombée sur le nez de Garo endormi, ne lui eût pas laissé le loisir de reconnaître la sagesse de la Providence.

hdi jaqueira, qu'il faudrait traduire d'après l'analogie par le jaquier, atteint de grandes proportions, comme le manguier avec lequel il a de la ressemblance. Le fruit pousse à même le tronc et les grosses

branches, soutenu par un pédoncule puissant qu'il faut couper avec la hache. Il a tout l'aspect d'une citrouille de forme ovale, avec une peau rugueuse, comme du chagrin . Une jnca peut peser de cinq à six kilos et, je crois même, bien davantage. L'intérieur présente des rangées de gros haricots noyés dans une sorte de crème épaisse, gluante et très sucrée. Il s'en exale une certaine odeur qui n'est pas un parfum. On peut puiser là-dedans à bouche que veux-tu. La jaca n'est pas un manger distingué; on ne la sert pas sur la table à des invités ; mais le peuple s'en accommode et les enfants en raffolent. Uoe jaca peut régaler tout un petit bataillon.

Je parlerai ailleurs du coco et des innombrables produits alimentaires des palmiers. Au surplus, je n'ai pas la prétention d'énumérer toutes les sortes de fruits que l'indigène trouve à portée de sa main dans les roçàs, aux environs de Bahia; tout au plus lui en coûtera-t-il la peine de planter quelques arbres autour 4e sa demeure. 3'il prend soin d'y mettre un frutapao, qui lui donnera plusieurs centaines de pommes grosses comme la tête dun enfant, et qui, passées au four, peuvent tenir lieu de pain; s'il ajoute encore un carré de manioc ou de patates douces, qui ne lui demanderont pas une journée entière de travail, le voilà approvisionné du nécessaire et même de l'agréable. Tout cela sans doute est peu substantiel; le dessert abonde plus que les plats de résistance; mais aussi l'organisme fait si peu de dépense! On comprend que, dans ces conditions, la créature humaine devienne indi)lente et paresseuse ; la générosité de la nature l'y invite.

— Mais, dira peut-être le fazendeiro en s'étendant sur sa chaise-berceuse, ce n'est pas parce que la table

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