‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 23 sur 105 · LA FÊTE DES ROIS · texte numérisé non relu

LA FÊTE DES ROIS

est toute servie que nous ne travaillons pas, comme on le fait chez vous. C'est le soleil qui ne le permet pas. Mais, du reste, nous aussi nous mangeons notre pain à la sueur de notre front. Voyez plutôt. — Soit; alors il vous reste à remercier Celui qui a dit au soleil : Puisque tu empêches ces gens-là de travailler, tu te chargeras de les nourrir.

Dans la nuit du 5 au 6 janvier, j'assistai à un épisode point banal de la vie bahianaise. C'étaient les premières vêpres de la Fête des Rois. L'excellent docteur Alfredo de Ma... m'avait offert pour la circonstance une fenêtre de son salon. Nous étions là aux premières loges, la maison se trouvant en bordure au milieu de la rude montée de la Soleda.de, par où devait passer tout le défilé. On avait disposé dans la rue des lampes électriques; fort heureusement elk.< fonctionnèrent assez mal ; trop de lumière eût gâté le tableau. La Soledade est une façon de faubourg, sur une hauteur, à l'extrémité nord de la ville. 11 y a là une chapelle solitaire, dite de la Lapin ha (petite caverne), au bout d'une esplanade qui domine la baie. Elle fut bâtie, me dit-on, par le P. Malagrida, le vénérable missionnaire que Pombal fît brûler à Lisbonne en 1761. La Lapinha est le but du pèlerinage qui s'accomplit tous les ans en la vigile de l'Ephii^hanie ; on va visiter le presepe et rendre ses hommages au Senhor Menino Jésus. Ce pèlerinage rappelle celui qui a immortalisé chez nous le nom de Longchamp. Tout Bahia est là, surtout le Bahia de couleur.

Vers 10 heures du soir, les premières vagues humaines commencèrent à envahir la montée. La foule

passait à plein chemin, animée, joyeuse, bruyante, mais pourtant paisible. Les femmes et jeunes filles négresses sont en toilettes claires, la plupart en robes blanches, — tout est blanc, senao o rosto (excepté le visage); — elles ont leurs grands atours et beaucoup sont fort élégantes.

— Ces pauvres créatures, me dit Mme M..., se sont privées de tout pendant six mois pour se faire belles cette nuit.

De distance en distance arrivent les ranchos et les ternos. Je ne sais pas bien où git la différence. Peutêtre serait-ce que le ter no est formé de petites gens, et le rancho de senhores et de senhoritas. Ce sont des groupes, plus ou moins nombreux, de 50 à 100 personnes, garçons et filles, tous en blanc et très parés, chacun portant, suspendues à un bambou, une ou plusieurs lanternes vénitiennes de formes et de couleurs variées. Chaque groupe arbore un insigne dont il prend le nom : c'est le Soleil, la Terre, le Papilloîi, V Aurore, VAffneau, la Lyre; il y a même V Urubu et le Dieu Cupidonl et le Bœuf-étoilel Ces symboles, de grandes dimensions et brillamment éclairés, provoquent les applaudissements. La Terre me paraît remporter un vif succès. C'est un énorme globe en baudruche transparente, avec une lumière dans l'intérieur. On y aperçoit le profil des continents, et le Brésil se détache en couleurs étincelantes. Le patriotisme ne perd jamais ses droits. Chaque rancho ou terno est précédé d'une musique qui accompagne le chant des noëls. D'après le programme, la fête dure jusqu'à l'aube du jour, até romper o dia. A cinq heures du matin, tous les ranchos et les ternos devaient se trouver réunis sur la place du Gouvernement, apparemment pour la distribution des prix.

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