LES « AFRICAINS » AU BRÉSIL
C'était vraiment la belle nuit des Tropiques, avec un ciel profond et plein d'étoiles ; 27° centigrades ; et du moment qu'il s'amuse, ce brave peuple n'a pas besoin de dormir.
Manifestement c'était l'élément noir qui prédominait dans l'interminable défilé. Ce fut pour moi l'occasion d'une petite enquête auprès de l'aimable docteur Alfredo. Nul ne pouvait me renseigner mieux sur les choses de son pays.
— Dites-moi donc, Docteur, quel est le chiffre de la population nègre au Brésil?
— 11 est bien difficile de le savoir, me répond-il; nos statistiques ne sont pas tenues avec la même exactitude qu'en Europe; puis l'état civil des nègres est loin d'être à jour. Les estimations oscillent entre 3.000.000 et 1.500.000. La vérité est sans doute entre ces deux extrêmes.
— Et, depuis qu'elle est devenue libre, cette population tend-elle à augmenter?
— C'est plutôt le contraire. Il est hors de doute que la race nègre pure s'appauvrit ; beaucoup de personnes estiment qu'elle est appelée à disparaître dans un avenir un peu éloigné.
— Mais alors la liberté ne lui aurait pas été profitable?
— Il ne peut y avoir de doute à cet égard. L'affranchissement trop brusque lui a été fatal ; il équivaut presque à un arrêt de mort.
— Et comment cela. Docteur?
— C'est bien simple. Ces gens-là, esclaves de père en fils depuis des siècles, n'étaient pas préparés à la liberté. Ayant toujours vu les blancs vivre de loisirs, ils se sont persuadés qu'être libres signifiait être dispensés de travailler, La liberté fut pour eux le droit
de ne rien faire. Ils en ont usé largement. La paresse a engendré la misère ; ils vivent de privations ; ils se nourrissent beaucoup plus mal qu'au temps de l'esclavage. De là des tempéraments délabrés, proie de toutes les maladies infectieuses, qu'ils se passent les uns aux autres. Ajoutez l'alcoolisme ; ils boivent la cachaça comme l'eau, et la cachaça les tue.
— En définitive, Docteur, j a-t-il, oui ou non, au Brésil, une question nègre comme aux Etats-Unis?
— Non, assurément, si l'on parle du Brésil dans son ensemble. Hors l'Etat de Bahia, et deux ou trois autres dans le nord, les noirs n'y constituent qu'une infime minorité. Ici, où ils sont très nombreux, ils ne laissent pas que d'être inquiétants. Au cours du siècle passé les insurrections d'esclaves ont été fréquentes ; on en a eu raison, mais l'animosité persiste. Il y a toujours dans l'âme du noir un trésor de rancunes accumulées pendant des siècles, les rancunes de l'opprimé contre l'oppresseur. 11 faut bien l'avouer, les blancs ont à faire leur meâ culpà\ les difficultés d'aujourd'hui sont l'expiation des abus d'autrefois. Pourtant, l'esclavag'e était peut-être moins inhumain chez nous qu'ailleurs; dans les derniers temps il était même assez doux. Assurément, l'émancipation était devenue inévitable ; le progrès des idées ne tolère plus l'esclavage; le Brésil était en retard sur le reste du monde civilisé. Il fallait en finir. Déjà nous avions une loi en vertu de laquelle tout enfant naissait libre. L'extinction de l'esclavage se trouvait assurée au bout d'une génération. C'était une méthode sage et sûre. On n'a pas eu la patience d'attendre. A^ous avons fait la loi du 13 mai 1888; nous avons aboli l'esclavage en bloc, d'un trait de plume, dune façon que l'on peut qualifier de révolutionnaire, sans indemnité d'au-