LES « AFRICAINS )) AU BRÉSIL
cune sorte pour les propriétaires d'esclaves qui, pour la plupart, se sont vus ruinés du jour au lendemain. Beaucoup de fazendas durent être abandonnées faute de bras pour les cultiver ; partout la rareté de la maind'œuvre provoqua une crise qui n'est pas encore conjurée. Il n'est pas démontré que cette hâte ait profité aux noirs.
— Et maintenant, Docteur, ils sont non seulement libres, mais ils sont vos égaux devant la loi et devant les urnes ; ils sont citoyens et électeurs. N'avez-vous pas à craindre que, étant le nombre, ils ne deviennent les maîtres ?
— Oh! grâce à Dieu, nous n'en sommes pas encore là. Jusqu'à présent, leurs votes sont de peu de poids dans les scrutins. D'abord, pour être électeur chez nous, il faut savoir lire et écrire; ensuite, les élections en ce pays-ci —
— Eh bien, les élections?
— Mieux vaut n'en pas parler.... Oui, certes, les noirs pourraient devenir les maîtres, s'ils savaient tirer parti des avantages que notre Constitution démocratique leur assure. Mais ce qui nous sauve, c'est que la race ne produit que par exception des hommes d'intelligence au-dessus de la moyenne et capables de haute culture. Il y en a ; je pourrais en citer, parmi les morts et les vivants ; mais, une fois encore, ils sont rares..,. Je parle, remarquez-le bien, de la race noire, des Africains, comme nous les appelons ici; car il en va tout autrement pour la race mixte, issue du mélange des blancs avec les noirs ou les Indiens. Cette population de sang mêlé constitue la véritable race brésilienne, plus vigoureuse, plus résistante, parce que mieux adaptée au climat que les éléments de race européenne sans alliage.
J'ai entendu plusieurs fois formuler cette dernière observation, spécialement par des maîtres et des maîtresses qui avaient dans leurs classes toutes les nuances de teints. Blanc ou noir, le sang pur ne leur paraissait pas être d'ordinaire un indice de supériorité physique ou morale. Si je suis bien informé, le nègre brésilien ne partagerait pas cette manière de voir. S'il n'aime pas le blanc, il déteste le mulâtre. « Dieu, a-t-il coutume de dire, a fait le café qui est noir et le lait qui est blanc ; mais il n'a pas fait le café au lait, qui n'est ni noir ni blanc. »
Quoi qu'il en soit de ces aversions réciproques fondées sur les différentes colorations de la peau humaine, je ne vois pas qu'il y ait ici ce fossé, ni ces barrières que les blancs des Etats-Unis mettent entre eux et leurs concitoyens nègres. Sur les bateaux, dans les tramways, dans les hôtels, dans les églises, et je pense aussi dans les théâtres et les spectacles où je ne suis pas allé, nègres et négresses prennent place à côté des senhores les plus corrects et des senhoras les plus élégantes. Je vois dans les républiques d'étudiants la jeunesse blanche fraterniser avec la noire ; je vois dans les fanfares militaires ou civiles un cornet à piston noir à côté d'une clarinette blanche ; je vois surtout, dans les rangs des fantassins ou des cavaliers qui paradent ici et là, des figures de toutes couleurs, avec pourtant prédominance du noir. A en juger par l'extérieur on pourrait croire que la fusion de tous les éléments disparates s'est accomplie au souffle de la liberté ; il n'y aurait plus ni maîtres ni esclaves, ni blancs ni noirs, rien que des citoyens libres et égaux. Mais gardons-nous de nous fier aux apparences.
Au surplus, il est bien historiquement vrai que la colonisation espagnole et portugaise eut de tout temps.