CHANT ET PLUMAGE
cimens de tableaux en azulejos ; entre autres une réduction des Noces de Cana de Paul Véronèse. D'innombrabfes ex-voto, témoignages d'un art encore plus candide que la foi qui l'inspire, tapissent les murs ou pendent à la voûte. J'y ai remarqué un portrait en pied, avec une inscription qui m'a appris que j'avais devant moi le docteur José Marcellino de Souza, gouverneur actuel de l'état de Bahia. Gomme il rentrait en ville, à la descente du bateau, un misérable lui tira presque à bout portant un coup de revolver. Son Excellence fut atteinte, mais Nosso Senhor deBomfini, dit l'inscription, avait fait trembler la main de l'assassin, et la blessure n'eut pas de suite fatale.
Dans la jolie église de la Penha, toute blanc et or, nos religieuses françaises, réunies là pour prendre un peu de repos, célébraient elles aussi les aimables fêtes de cette époque de l'année. Elles chantaient comme l'on chante chez nous, soit des morceaux liturgiques, soit des cantiques français. Je remarquai que les assistants écoutaient avec un air étonné et ravi. J'eus la curiosité d'interroger l'un d'eux, homme instruit et âgé.
— Me permettriez-vous, Senhor, de vous demander votre impression sur le chant des f reiras françaises?
— Suave, Suave
Ce mot portugais suave, qui veut dire doux, était le fond de sa réponse, qu'il développa d'ailleurs abondamment. Gomme j'avais eu maintes fois l'occasion d'entendre chanter des femmes et des jeunes filles du pays, cette appréciation ne m'étonna point. Elles ont en effet un timbre de voix qui n'a rien de particulièrement doux, je dirais presque rien de féminin. On croirait plutôt entendre des jeunes gars. Est-ce le
soleil qui donne à leur organe cette robustesse quelque peu excessive ? Je l'ignore. Mais ce n'est pas elles seulement qui ont dans la voix je ne sais cpioi de rude et d'antimusical. J'ai du moins personnellement ressenti cette impression dans une multitude de circonstances et dans des milieux très divers.
Au surplus, c'est un fait indéniable que les oiseaux du Brésil ne sont pas bien doués du côté de la voix. Ils sont mieux habillés que les nôtres, mais en revanche ils ne sauraient rivaliser avec nos chanteurs des bois. On ne peut pas tout avoir; le créateur a fait de ses dons une répartition équitable. Le rossignol n'a qu'une pauvre robe grise, mais le paon ne sait que miauler d'affreuse façon. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ont été mises à contribution pour décorer le plumage des innombrables races de perroquets et de tant d'autres volatiles qui peuplent la floresta brésilienne, mais leur ramage est insigniliant, quand il n'est pas désagréable. La ravissante famille des colibris ignore jusqu'aux rudiments de l'art musical ; ces petits êtres aériens, qui semblent faits de lumière et de couleurs, s'annoncent par un crissement de cigale ; vous les voyez alors fondre sur une fleur, et sans se poser, leurs ailes agitées d'un frémissement si rapide qu'elles paraissent immobiles, puiser de leur long bec dans le calice le suc qui suffit à les nourrir.
11 faut pourtant faire mention honorable du sahia, le seul oiseau du Brésil, à ma connaissance, qui ait quelque prétention en musique. Le sabia est, gi l'on peut dire, un oiseau représentatif de son pa^'s d'origine ; il devrait figurer dans l'écusson du Brésil, comme le coq dans le nôtre, ou l'oiseau de Minerve dans les monuments athéniens. Pour les poètes brésiliens, le Brésill c'est le pay.s où chante le sabia.
LE « SABIA » 83
C'est un pays splendide
Que cette terre de Tupa,
Depuis TAmazone jusqu'au Rio de la Plata,
Du Rio Grande jusqu'au Para.
Il a des chaînes de montagnes géantes
Et des forêts profondes
Qui retentissent perpétuellement
Des chants du Sabia.
Or, le sabia ressemble trait pour trait au merle de chez nous, sauf pourtant le bec jaune qui lui manque ; il a, lui aussi, un beau manteau de satin noir, l'air éveillé et un peu fripon, et il siffle bien plus qu'il ne chante. Son instrument a de la puissance, de l'éclat, mais pas de moelleux; c'est le défaut, ou si l'on veut, le caractère des voix du pays. Puis, — je demande pardon aux Brésiliens de toucher avec si peu de révérence à l'oiseau national, — sa chanson est d'une monotonie exaspérante. On aime beaucoup à avoir un sabia dans sa maison. J'en ai vu à Bahia presque autant que de perroquets. J'ai noté les cantilènes que ceux du voisinage m'ont fait entendre, du matin au soir, pendant trois mois. Les voici :
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