CHAPITRE PREMIER
La Velha Miilata. — La ville des églises et des couvents. — La rue à Bahia Sao-Salvador. — Le soleil méchant ou inoffensif? — Le climat à Bahia. — Le viraçao. — Magnificences de la végétation — L'ennemi de la plante, la fourmi. — Les pays chauds et la douce preguiça. — Le Brésilien et la race latine.
Bahia, Novembre 1907-Janvier 1908.
Trois mois de séjour à Bahia m'ont permis de faire ample connaissance avec l'antique capitale du Brésil. La vieille mulâtresse, velha inulata, comme on l'appelle un peu malicieusement, a beaucoup mieux que les autres grandes villes de ce pays conservé une physionomie originale et, par là même, intéressante. Son histoire est d'ailleurs intimement liée à celle de la nation brésilienne depuis l'origine jusqu'à l'époque de l'émancipation. Actuellement elle est la capitale d'un des Etats les plus importants de la Confédération. Tout naturellement donc, sans sortir de Bahia, et en attendant de pousser plus loin, on sera amené à parler du Brésil, de cet énorme Brésil, presque aussi grand que l'Europe, et qui est encore pour beaucoup d'Européens comme les régions que l'on faisait figurer sur les anciennes cartes géogra-
phiques avec la mention: Terra, incognita.. N'ayant pas l'intention de faire un ouvrage didactique sur le Brésil, je ne m'astreindrai pas à un ordre rigoureux ; je parlerai des choses brésiliennes au fur et à mesure que l'occasion les fera surgir, m'attachant de préférence à celles que d'autres passent sous silence, soit de parti pris, soit par inintelligence de tout ce qui n'est pas politique, commerce ou affaires.
La ville de Bahia, plus exactement Sao-Salvador, est assise sur un promontoire qui descend vers le sud, pour fermer la mer intérieure, la bahia^ dont elle porte le nom. A peine a-t-on doublé la pointe du Pharol, on voit sur la droite s'égrener le long du coteau, à travers les verdures, des maisons de toutes couleurs, dominées çà et là par les dômes, les clochers des églises et les mirantes des couvents. De l'église Sant' Antonio da Barra, jusqu'au faubourg d'itapagipe, les habitations couvrent le rivage sur mie longueur d'au moins qiiinze kilomètres. Il y a d'ailleurs deux villes bien distinctes : la ville basse au bord de l'eau, sur une étroite bande de terre qui s'arrête au pied de la colline escarpée comme une falaise. Là se trouvent la marine, la douane, les entrepôts, les agences, les magasins, les marchés, en un mot, tout le commerce et les affaires. Deux plans inclinés et un ascenseur [elevador) donnent accès à la ville haute, laquelle ne s'étend point du tout sur un plateau uni ; rien au contraire de plus accidenté, on pourrait dire de plus tourmenté, que le site envahi par le développement de ses différents quartiers. Ce n est pas comme les sept collines de Rome qu'il n'est pas toujours facile de distinguer; il y en a ici beaucoup plus de sept, avec de véritables ravins et de jolis
vallons, aux contours capricieux, qui s'en vont dans tous les sens aboutir à la grande mer.
Ce qui frappe tout d'abord l'étranger qui débarque à Bahia, c'est la multitude des églises; il est difficile d'en préciser le nombre; mais des personnes bien informées m'affirment qu'il s'élève, non pas à cent, comme on le dit d'ordinaire, — on prête volontiers aux riches, — mais bien à soixante-dix ou quatrevingts. Du reste, elles se ressemblent presque toutes.
Avec les églises, les couvents. Les religieux de toute robe furent les plus précieux auxiliaires de la colonisation portugaise ; plusieurs des monastères de Bahia étonnent par leurs dimensions et leur aspect imposant ; ils rappellent les grandes abbayes de la vieille Europe.
Par le fait même de sa situation la ville haute est très irrégulière ; les rues sont pour la plupart étroites, tortueuses, mal pavées et mal entretenues; mais par contre le pittorescpie abonde. Les mouvements du sol vous ménagent à tout instant les perspectives les plus variées; en plusieurs endroits la crête de la falaise otfre des belvédères d'où l'on embrasse tout le panorama de la baie. Quand, par exemple, au sortir de la cage de l'ascenseur, sur la place du Gouvernement, on la voit flamboyer sous le soleil, avec ses innombrables embarcations, ses îles lointaines et la courbe gracieuse de son rivage, il est impossible de ne pas se sentir tout à la fois ébloui et charmé.
La couleur a un rôle prépondérant dans l'esthétique des pays où la lumière est intense. A Bahia on ne manque pas de peindre les maisons ; il y en a de rouges, de bleues, de jaunes; on paraît affectionner les tons clairs. C'est en certains quartiers toute une symphonie pour les yeux. La première impression
4 LE BRESIL D AUJOURD HUl
pour l'homme du Nord n'est pas précisément agréable ; mais on s'y fait vite ; on se rend compte que ce coloris s'harmonise avec cette lumière. Autant en dirai-je de la décoration architecturale des principaux édifices et des habitations élégantes. Gela paraît tout d'abord être en biscuit ou en carton; mais sous le ciel des tropiques la robuste majesté de nos façades en moellons ne serait-elle pas aussi un contre-sens? La rue à Bahia est pleine de mouvement et de bruit. Ici, comme dans tous les pays chauds on vit surtout dehors, et la majeure partie des habitants m'a toujours paru occupée à babiller ou à ne rien faire, ce qui revient à peu près au même. On est parvenu à établir dans les principales artères des tramways électriques qui mènent grand train. Ce sont d'ailleurs les seuls moyens de transport à l'usage du public; l'état de la voirie rend la circulation des voitures difficile et même périlleuse. On en rencontre quelques-unes de temps en temps, avec cochers et laquais nègres, en chapeau haut de forme et bottes à récuyère; on a quelquefois de la peine à se ranger sur le passage. Bahia est probablement pour longtemps encore défendue contre l'invasion de l'automobile. J'y ai aperçu de rares bicyclettes ; ce qui suppose chez ceux qui les montent de l'habileté et de la hardiesse. Le véhicule à la mode dans cette grande et vénérable cité, c'est la carroça. On désigne par ce nom une sorte de caisse en bois, portée sur deux roues et traînée par un pauvre vieux cheval, et plus souvent par un burro, autrement dit un mulet, auquel son conducteur, en haillons et pieds nus, prodigue les coups d'une épaisse lanière de cuir qui lui sert de fouet. C'est au moyen de cet équipage rudimentaire que se font tous les charrois ; on le rencontre partout i
il ne craint ni les ruelles étroites, ni les fondrières, ni les montées et les descentes sur des ladeiras presque verticales.
Quant à la population, si l'on en juge par l'aspect de la voie publique, il semble bien que l'élément de couleur y domine dans une forte proportion. Au reste, toute la gamme des nuances y est représentée, depuis le noir de jais jusqu'au chocolat et au café à la crème. La race nègre n'est point une race indigène en Amérique du Sud, ainsi que l'écrivait naguère un politicien-touriste ; les noirs y furent importés d'Afrique comme esclaves ; Bahia fut pendant deux cents ans le principal marché de bois d'ébène au Brésil ; c'est ce qui explique la présence à Bahia d'un si grand nombre d'Africains, comme on les appelle encore, aussi bien que le surnom donné à la ville elle-même. Nous aurons l'occasion de reparler des nègres du Brésil; nous nous en tenons pour le moment à constater qu'ils ont dans la vieille capitale la puissance qui pourrait bien devenir un jour, là comme ailleurs, la première de toutes, je veux dire la puissance du nombre
Un détail à noter pourtant sans sortir de la rue, c'est l'ampleur quasi phénoménale de certains spécimens de la plus belle moitié de la race noire, que l'on rencontre à Bahia. Ces plantureuses personnes sont d'ordinaire marchandes de fruits, de poissons ou de légumes, ou encore de sucreries et de petits gâteaux. Cet article est de beaucoup le plus abondant; les vendeurs de doces pullulent dans les rues de Bahia; on ne monte pas dans un tramway sans en avoir un ou deux à ses trousses, portant sur un large plateau des papillottes de toutes couleurs.
D'autres échantillons de la race noire que l'œil de
l'étranger aperçoit avec quelque étonnement sur la voie publique, ce sont les tout petits qui vaguent et s'amusent, vêtus uniquement de leur innocence. Ils s'empresseront même de venir baiser la main du. padre qui passe, en lui demandant a bençao (la bénédiction). Il paraît bien que les négrillons ne sont pas seuls à jouir de cette liberté paradisiaque; les bambins à peau blanche en usent aussi, tout au moins dans l'intérieur familial. Au dehors, le bon ton veut qu'ils soient habillés ; tout comme à Gonstantinople les dames turques considèrent comme leur privilège de se cacher la figure, tandis que les femmes du peuple se laissent voir.
A ce propos, voici une observation qui n'est pas seulement du domaine de la toilette féminine, comme il semblerait de prime abord; elle soulève, à mon avis, un véritable problème d'ordre physiologique. Bahia se trouve entre le douzième et le treizième degré de latitude sud ; le soleil y darde donc des rayons presque perpendiculaires. Or, je remarque que l'on ne prend contre eux aucune précaution. En Orient, en Algérie, au Sahara, l'Arabe se couvre la tête d'un double et triple tissu de laine ; au Sénégal, le casque colonial est de rigueur; à Dakar, les missionnaires eux-mêmes ne sortent pas sans cette coiffure, qui s'harmonise assez mal pourtant avec le reste du costume ecclésiastique ; sur notre Côte d'azur, même les hommes graves se croient obligés d'arborer l'ombrelle blanche. Dans tout l'ancien continent, on paraît persuadé que l'on ne brave pas impunément le soleil. A Bahia, l'ombrelle est à peu près inconnue; jamais je n'en ai vu aux mains d'un homme, les femmes ellesmêmes en usent rarement et sont pour la plupart en cheveux ; les dames du bel air portent maintenant des
chapeaux ; il y a vingt ans, elles s'en passaient fc ■:"t bien; sans doute les modistes françaises leur ont persuadé que cela n'était pas séant.
Le 27 novembre, à deux heures de l'après-midi, se déroulait dans les rues la procession des Œuvres dirigées par les Sœurs de Saint Vincent de Paul. Quatre ou cinq cents jeunes filles vêtues de blanc, avec d'innombrables bannières et des madones que des groupes d'anges couvraient de fleurs, des musiques militaires, des soldats encadrant le cortège, sabre au poing, en guise de cierge ; le spectacle était charmant. Mais que d'insolations, pensais-je à part moi, on va compter ce soir ! Tout ce monde allait tête nue, y compris les soldats dont la casquette pendait dans le dos, retenue par la jugulaire. Et d'insolation, point! Il n'en arrive jamais. Alors quoi? Les coups de soleil ne sont pourtant pas affaire d'imagination. Je me reporte par la pensée à cette revue du 14 juillet, la dernière faite dans l'après-midi, où l'on compta cinq à six cents accidents plus ou moins graves. D'où vient qu'ici on est indemne? Est-ce habitude, atavisme, adaptation du cerveau? Est-ce le soleil qui verserait ici des ardeurs plus bénignes, parce que émoussées dans leur passage à travers une atmosphère chargée de vapeur d'eau? Je n'ai trouvé de réponse nulle part. Pourtant, la question se pose. La parole est aux savants.
Grâce à sa situation, Bahia jouit d'un climat relativement tempéré. Le soleil darde, il est vrai, des rayons brûlants, mais des courants d'air vigoureux s'échangent presque perpétuellement, par-dessus le promontoire, entre la grande mer et la baie. Partout où se fait sentir le souille bienfaisant, la chaleur est
8 LE BRESIL D AUJOLRl» HUI
plutôt agréable; le viraçâo, comme on l'appelle, fait l'office dun puissant éventail. La température devient lourde et pénible, aussitôt qu'il s'arrête ou que son passage est intercepté, ne fût-ce que par une muraille. C'est ce qui fait que, dans les bureaux ou les magasins de la ville basse la vie est souvent insupportable, et que scribes, fonctionnaires et employés de tout grade vous reçoivent sans façon en manches de chemise. C'est assurément à cette énergique ventilation que la vieille métropole brésilienne doit les avantages très réels de son climat. Le thermomètre n'y atteint même pas les hauteurs que nous voyons chez nous en certaines saisons. Pendant ces trois mois d'été, il n'a pas dépassé 32'' centigrades ; par contre, il n'est jamais descendu au-dessous de 24°. La nuit comme le jour, il se maintient entre 27** et 29°. Mais qu'en serait-il si le vent du large ne passait sur ce sol continuellement surchauffé? D'autre part, il fait fonction de désinfectant, efficace et nécessaire ; il y a dans cette grande ville, plus qu'à moitié nègre, des cpiartiers sordides, où règne une telle insouciance des lois les plus élémentaires de l'hygiène, qu'ils deviendraient sûrement des foyers de pestilence, si l'Océan ne se chargeait d'y entretenir un perpétuel afflux d'air vif et pur.
A l'action salutaire de la brise marine s'ajoute celle des pluies fréquentes et parfois torrentielles ; on dirait à certains jours que les catai actes du ciel se déversent sur cette langue de terre privilégiée ; ce qui semble d'autant plus étonnant que le rivage ne présente aucune montagne pour arrêter les nuages venus de la mer. Ces petits déluges viennent à propos pour nettoyer à fond les rues et les places de la ville, où l'on n'aurait garde de répandre l'eau municipale, insuf-