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LA POPULATION DU BRÉSIL

de persévérance et d'habileté. Nous avons dû nousmêmes lui abandonner l'arrière-pays de la Guyane. Mais cette immmensité même risque de devenir pour le Brésil une cause de faiblesse; car elle offre à tous les fauteurs de désordre le plus sûr moyen de se sous^ traire à la répression. J'ai recueilli un dicton en usag-e, paraît-il, chez les gens qui ont des raisons de se tenir hors des atteintes de la force publique : « Dieu est grand; mais le mato aussi. » Le mato c'est la brousse brésilienne, inhabitée et la plupart du temps inhabitable; elle couvre des espaces sans fin, souvent encore inexplorés; telle dans l'Etat de Saint-Paul, le plus riche de tous, la partie Sud-Ouest, qui figure encore sur les cartes avec la mention : région inconnue.

La population, réj)artie de façon nécessairement très inégale sur cet énorme territoire, peut-être évaluée à plus de 20 millions d'habitants ; les chiffres diffèrent suivant les sources. Ce chilTre est plutôt un mininum ; ici ou là il s'enfle jusqu'à 23 millions. Le Brésil devra attendre sans doute longtemps avant de connaître les recensements exacts. C'est encore un des inconvénients de la grandeur.

Dans ce total sont compris des éléments très divers. Le roi Don Carlos estimait, il y a quelques mois, à 2 millions le nombre des sujets portugais résidant au Brésil ; on peut bien y ajouter de 1.200.000 à 1 .500.000 Italiens plus ou moins stables et 300.000 à 400.000 Allemands définitivement fixés dans leurs colonies du sud. On compterait en outre quelques centaines de mille, peut-être 1 million d'Indiens menant encore la vie sauvage, et, au maximum, 2 millions d'Africains, nègres affranchis et devenus citoyens. La masse de ce peuple est nettement marquée de l'empreinte portugaise ; des rives de l'Amazone à celles du Rio de la

Plata on parle le portugais ; et il n'y a peut-être pas de fait plus à l'honneur de la race portugaise que d'avoir ainsi poussé un rejeton déjà plus fort que la souche mère, enraciné dans un territoire cent fois plus grand que celui qu'elle occupait elle-même.

Cette empreinte suffîra-t-elle à maintenir dans l'unité tous les éléments qui composent la Confédération brésilienne? Aura-t-elle assez de puissance pour neutraliser les tendances régionales et particularistes résultant des divergences d'intérêts entre le Nord et le Midi, aussi bien que des différences de tempéraments, sans parler des rivalités politiques et des ambitions personnelles ? L'avenir le dira. L'exemple des colonies espagnoles, morcelées en une infinité de républiques fort peu amies les unes des autres, bien que toutes marquées, elles aussi, à une effigie unique, serait plutôt peu rassurant à cet égard. Il faut souhaiter que les Etats brésiliens sachent se contenter de l'autonomie dont ils jouissent dans la Confédération.

Chacun d'eux, comme dans la grande République du Nord que l'on a prise pour modèle, a gardé une bonne part des droits de la souveraineté. Chacun a sa Constitution, qui reproduit avec des nuances celle de la Confédération. Dans la plupart des Etats le pouvoir législatif est exercé par deux Chambres ; ceux qui n'en ont qu'une sont l'exception. L'exécutif est au mains d'un président ou gouverneur. Le régime parlementaire est-il bien celui qui convenait à la nation brésilienne, et surtout à ces fragments de nations qui s'appellent les Etats confédérés? Terrible question, que l'on ne peut guère poser, sans susciter des colères. Mais pourtant, comme me disait un vénérable prêtre brésilien, « nous sommes des Latins, et les institutions anglo-saxonnes ne sont pas faites à notre mesure. »

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