‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 38 sur 105 · LE RÉGIME PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

Ce qui me rappelait la comparaison de Joseph de Maistre : Nous avons importé chez nous le régime parlementaire, à peu près comme ce général romain qui envoyait un cadran solaire pris à Syracuse pour le placer au Forum, sans se préoccuper d'orientation ni de méridien.

L'histoire de toutes ces jeunes Républiques issues du dépècement de l'Amérique espagnole est bien faite pour inspirer des inquiétudes sur l'avenir de leur grande voisine portugaise. Oscillant perpétuellement entre l'anarchie et l'autocratie, elles se sont déchirées elles-mêmes dans des luttes de partis plus calamiteuses que les guerres avec l'étranger. Si la mère-patrie avait eu besoin d'une vengeance pour la défection de ses colonies, elles se sont chargées de la lui fournir par la manière dont elles ont usé de leur liberté. C'est que, de fait, le régime parlementaire, sans le contrepoids d'un esprit public formé de longue date par la tradition, par les mœurs politiques, par le tempérament même, aboutit fatalement aux pires excès, gaspillages, oppression, tyrannie, tyrannie d'une faction ou tyrannie d'un homme. Or, ce contrepoids, que nous ne nous flattons pas de trouver chez nous, il n'y a guère apparence qu'on le rencontre chez des populations nées d'hier à la liberté, où les masses sont encore fort ignorantes et qui, par surcroit, vivent dispersées sur des espaces immenses ? Il ne faut pas oublier cpie, parmi les Etats confédérés, il y en a dont l'étendue égale deux, trois ou même presque quatre fois celle de la France ; quatorze d'entre eux comptent moins d'un million d'habitants. Dans l'ensemble, le Brésil ne possède guère plus de 2 habitants par kilomètre carré. Dans notre pays où la densité de la population est relativement faible, la moyenne atteint

encore 72. Dans de telles conditions, il paraît inévitable que la chose publique devienne la chose de quelques-uns, qui l'exploitent à leur gré, au bénéfice de la camarilla.

J'ai ouï dire que c'est en effet ce qui arrive souvent, pour ne pas dire toujours. Les élections sont d'ordinaire une formalité qui ne trompe personne ; le résultat est fixé d'avance par la volonté de ceux qui détiennent le pouvoir. L'Etat de Bahia, povir ne citer qu'un exemple récent, vient de procéder à l'élection d'un nouveau gouverneur. Il j eut, dans la capitale, 5583 sufTrages exprimés, sur un total de 8.445 électeurs. La population dépassant 250.000 habitants, il s'ensuit qu'il y a bien peu de citoyens jouissant de tous leurs droits. Au reste cette proportion est partout très faible. J'ouvre l'annuaire de Campinas, un riche canton de l'Etat de Saint-Paul; j'y vois tout juste 1.545 électeurs pour une population estimée à 90.000 habitants. Tout l'Etat de Bahia ne donna pas au delà de 18 à 20.000 suffrages, partagés entre deux prétendants. Lequel eut la majorité? Il fut impossible de le savoir; les chiffres les plus contradictoires étaient publiés tour à tour. Le Congrès devait, selon la Constitution, faire l'apurement des comptes et proclamer l'élu, trois mois après l'élection. Bien avant cette date, le Président de la République envoyait un télégramme de félicitations au candidat qui avait l'appui du gouvernement, ce qui était manifestement préjuger la décision du Congrès. Au reste, comme on prévoyait que cette décision pourrait bien être favorable au candidat adverse, on s'arrangea pour entraver les opérations du Congrès; une bonne moitié de ses membres, y compris le président, un chanoine de Baliia, s'abstinrent d'y prendre part; ce qui n'empêcha pas le

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favori du pouvoir d'être proclamé et de prendre possession du gouvernement. Le Sénat, par manière de protestation, se mit en grève; mais, sans doute, le conflit est maintenant apaisé.

Au fort de la querelle, les sénateurs opposants avaient requis du gouvernement de Rio une sentence d'habeas corpus. Encore une institution anglo-saxonne introduite dans la Constitution brésilienne. Uhaheas corpus confère au citoyen une inviolabilité relative que les sénateurs bahianais n'avaient peut-être pas besoin de réclamer dans la circonstance. On dit — les mauvaises langues sans doute — qu'elle est au Brésil une garantie insuffisante contre l'arbitraire des puissants. Tant il est vrai que les institutions valent ce que valent les hommes.

Au surplus, nous aurions mauvaise grâce à jeter la pierre aux Brésiliens, sous prétexte qu'ils pratiquent mal le régime républicain , démocratique et parlementaire; ils auraient vraiment trop beau jeu à riposter par le mot de l'Evangile : Medice, cura teipsum!

A quoi nous pourrions répondre, en tournant quelques pages : Vous avez bien raison ; nous sommes, hélas! in eadem damnatione.

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