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LA BAIE DE RIO DE JANEIRO

haut, émerge, sombre et menaçant, comme une formidable sentinelle chargée de barrer la route à l'océan. Entre les deux forts de Sao-Joao et de Santa-Cruz qui se regardent à l'étranglement du goulet, la passe ne mesure pas plus de 1.500 mètres; un écueil la divise en deux moitiés inégales. Ce couloir franchi, la merveilleuse baie développe ses contours dans une lumière vaporeuse, sans que le soleil paraisse encore. C'est un moment exquis. Puis, peu à peu, les parties hautes de la ville se révèlent, collées aux flancs des collines, avec, pour rideau de fond, la Serra aux cimes hardiment découpées, le Gorcovado, le pic de Tijuca, le Doigt de Dieu, Dedo de Deus, etc. ; du côté opposé, la chaîne des Orgues dessine sur le ciel une silhouette dentelée qui lui a valu le nom qu'elle porte.

Le panorama de la baie de Rio est un thème inépuisable à description. Touristes et poètes s'y essayent depuis des siècles ; les géographes eux-mêmes ne manquent pas à ce devoir. En lisant quelquesuns de ces essais, on en vient vite à se demander si le peintre — c'est Fromentin, je crois — n'avait pas raison quand il disait avec une apparence de paradoxe : Un paysage, c'est un état d'âme! On en jugera par l'impression que produisait l'incomparable baie de Rio à une époque où l'on était peu sensible à certaines magnificences de la nature. Voici ce qu'écrivait dans sa chronique ce brave Père de Vasconcellos qui nous a déjà fait les honneurs de la Bahia de Tousles-Saints.

La baie de Rio de Janeiro est un des morceaux (hum pedaço) de l'Amérique les plus extraordinaires qu'ait

façonnés la nature Ce fut toujours un site redoutable à

un ennemi maritime ; car, en vérité, elle est horrible et effrayante, cette mvirnillo naturelle qui l'entoure comme

d'une ceinture de rochers les plus étranges qui se puissent voir. C'est un sujet de terreur pour les flottes les plus puissantes quand, arrivant de la haute mer, elles aperçoivent, au lieu de placées riantes, les formes tourmentées de ces roches qui sélèvent jusqu'aux nues. D'après leurs figures, on les appelle le Moine, la Citadelle, la Cellule, etc. Quand on approche de la barre, on voit se dresser de part et d'autre deux géants en pierre, qu'on nomme Pains de Sucre, qui ont la tête dans les nuages et le pied dans la mer. Chacun d'eux, quand il entre en colère, vomit d'une forteresse, comme de ses entrailles, du feu et des boulets. Pas un capitaine ennemi n'oserait forcer le passage ; car la barre n'a pas plus de 900 brasses; tenter d'aborder d'un côté ou de Tautre, c'est faire naufrage, et prendre par le milieu de la passe, c'est se livrer au canon comme à portée de la main

Du côté de la terre, la baie est enserrée par la chaîne de montagnes qui, comme je l'ai dit, court tout le long de la mer. A cet endroit, elle porte le nom de montagne des Orgues, parce que les sommets inégaux s'élèvent les uns au-dessus des autres, comme les tuyaux d'un orgue, jusqu'à des hauteurs incroyables, qui semblent atteindre la seconde région de l'air. Cette chaîne tient lieu de murailles et de tours entre nous et les Barbares qui habitent de l'autre côté; la nature, en effet, prend soin d y faire éclater des orages et des tonnerres eil'royables.

Les tribus sauvages sont persuadées que ces montagnes ont été faites tout exprès pour la défense des Portugais. Par le beau temps, ces crêtes inaccessibles ne laissent pas que d'être agréables à voir pour leur hauteur et leurs formes; elles sont couvertes de fox'êts et il en descend une multitude de cours d'eau qui vont porter leur tribut à la mer et charment les regards des habitants.

La baie de Rio de Janeii'o, rivale de celle de Tous-les- Saints est formée par la poussée de l'Océan qui, après avoir franchi la barre, s'en va presque baigner le pied de ces montagnes que nous appelons les Orgues ; elle a environ huit lieues de large et vingt-quatre de circonférence. Elle est toute semée d'îles; on en compte bien quarante grandes ou petites; elle reçoit quantité de rivières, les unes venant du Sertao (l'intérieur sauvage du pays), les autres des

montag-nes voisines, de sorte que dans son sein il y a une lutte perpétuelle entre les eaux douces et celles de la mer. Le poisson y est tellement abondant que, à une certaine époque, on était oblig'é, quand on allait en barque, de prendre beaucoup de précautions; il arrivait en ellet que des poissons, sautant à droite et à gauche du bateau, tombaient quelquefois dedans et blessaient au visage et aux yeux les personnes qui s'y trouvaient.

Ce dernier trait ferait croire que la Garonne se déverse dans la baie de Rio. Elisée Reclus est, comme il convient à un géographe, moins Imaginatif et plus précis. Et pourtant, au tableau qu'il esquisse, on voit que le savant est fortement impressionné, qu'il désespère même comme un simple artiste, de traduire cette impression :

L'aspect de Rio de Janeiro est saisissant. Le massif, au pied duquel elle s'étend, est un monde de croupes, de pitons et d'aiguilles De loin, on cherche à identifier les

diverses montagnes que signale la carte; on en reconnaît les terrasses, les saillies, les précipices;... mais l'ensemble présente une si prodigieuse variété de crêtes, de pitons et de cimes que les formes individuelles se perdent dans le chaos des roches — Par un beau temps, lorsqu'une lumière abondante, contrastée par les ombres, éclaire diversement les escarpements de roches, les gazons, les forêts..., le massif de Rio offre un tableau gracieux par le charme du coloris et l'infinie diversité des aspects changeants. Mais quand un ciel bas etgi^is isole le groupe des monts avancés et que les strates de nuages ou les stries d'averses cachent ou montrent tour à tour les pyramides aiguës, les murailles à pic, les ravins sombres, le paysage prend une apparence polaire; on croirait approcher d'une île de désolation, comme dans les archipels groenlandais ou dans la Terre de Feu, et l'on se demande comment les hommes ont pu fonder en pareil lieu une grande cité, pourtant l'une des plus charmantes de l'univers.

De vraij le site de Rio de Janeiro a je ne sais quoi

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d^ extraordinaire, d'imprévu, de déconcertant. Cela ne ressemble à rien de ce qu'on a vu ailleurs, même après avoir beaucoup voyagé. On n'imagine pas un décor où le gracieux, le bizarre et le grandiose se mélangent et voisinent de façon plus inattendue, et en somme, plus harmonieuse et plus agréable. On dirait, si on l'osait, un coin de paradis dans le chaos.

Le mot de la fin d'Elisée Reclus est en effet simplement exact. Le paysage de Naples a une splendeur incomparable; le panorama de Constantinople a son genre de magnificence à part; d'autres villes maritimes, Lisbonne, Alger ou Nice, ont un cadre de beauté dont le soleil fait les principaux frais; Rio a pour elle le charme, un charme malaisé à définir, mais qui, ce me semble, résulte de la beauté un peu étrange de ses aspects qu'enveloppe une légère teinte de mélancolie. Son ciel n'a pas la profondeur ni la limpidité du ciel de Provence ; il se voile fréquemment. Le Père de Vasconcellos ne commet pas d'hyperbole virgilienne quand il dit que les montagnes des Orgues élèvent leurs cimes jusqu'aux nuages ; c'est que les nuages viennent volontiers s'agripper à elles. Pendant mon séjour à Rio, j'habitais tout au pied du Corcovado (le Bossu), dont la silhouette tortueuse est, avec le Pain de Sucre, le trait le plus caractéristique du paysage; il se dresse tout d'un jet à 710 mètres au-dessus du niveau de la mer ; ce n'est pas sans doute l'altitude des grandes montagnes ; pourtant le malheureux était presque tous les jours encapuchonné jusqu'à la ceinture. Je n'ai jamais vu la baie avec cette teinte bleue que prennent les grandes nappes d'eau sous un ciel pur. L'atmosphère, plus chaude que lumineuse, a je ne sais quoi de ouaté et de cotonneux. Cela fait un ensemble douxj paisible et reposant ; la ville elle-

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même n'est point du tout bruyante; aux endroits où il y a presse, les g'cns paraissent éviter l'agitation et le tumulte. Les voitures particulières sont rares; elles coûtent horriblement cher; en revanche, les tramw^ays électriques — les bondes^ comme on les appelle ici — foisonnent ; mais ils glissent discrètement, sans bruit de ferrailles, de cloches, ni de cornes. Il y a pareillement d'innombrables petits cars sur rails, traînés par des mules; il serait fâcheux qu'on les remplaçât par des bondcs\ l'aspect de Rio y perdrait une de ses notes les plus pittoresques.

Il est heureux que le progrès ait ainsi multiplié les moyens de transport à l'usage du public ; car la capitale du Brésil, comme le Brésil lui-même, occupe des espaces hors de proportion avec le chiffre de ses habitants. Il faudra souvent compter une heure, même en tramway électrique, pour aller d'un quartier à un autre, et cela sans atteindre les extrémités. La ville primitive était pourtant fort resserrée. Elle forme un damier à l'américaine de rues étroites, d'une régularité et d'une monotonie déplorables. Mais Rio se mettant à grandir, il a fallu se donner du champ. Rio avait pour s'étendre la plaine, ou pour mieux dire la plage, entre la baie et les montagnes qui l'encadrent. A travers cette plaine surgissent, de distance en distance, des morros, ce que nous avons traduit aux Antilles par mornes. Sur le plan de Rio on en peut bien compter une trentaine.

Les morros sont des monticules rocheux, de forme généralement conique ou ovale, qui ne tiennent à rien et ressemblent vaguement à de monstrueuses cloches qui seraient tombées là on ne sait d'où. La cité s'installa d'abord sur les deux morros du Gastello et de Sao-Bento qui se font pendant tout près du ri-

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vage ; elle se trouvait ainsi fortifiée naturellement ; elle s'étala ensuite au bord de l'eau au pied des deux citadelles ; puis, au fur et à mesure qu'elle grandissait, elle poussait en avant dans la plaine, entourait les morros, escaladait leurs pentes, se faufilait dans les vallons et grimpait jusque sur les hauteurs. Aujourd hui, après tous ses développements, la ville de Rio fait i^enser à une pieuvre qui, avec ses tentacules, a pris possession de tous les espaces laissés libres par la mer et la montagne.

Devenue une grande capitale, avec plus d un demimillion d'habitants, Rio de Janeiro, en dépit de tous les avantages de sa situation, était restée une ville coloniale, laide, malpropre et malsaine; on ne savait d'elle qu'une chose, c'est qu elle était, avec la Havane, la terre d'élection de la fièvre jaune. Les voyageurs, obligés d'y faire halte, admiraient le merveilleux paysage, mais avaient hâte de s'enfuir. Je sais bien que les Fluminenses protestent contre ce qu'ils appellent une légende injuste et injurieuse. Les Fluminenses, ce sont les habitants de Rio de Janeiro. Rio, en effet, signifie fleuve, en latin fîumen, d'où le dérivé fîuininenses, en portugais, comme en latin. Les Flmninenses, donc, soutiennent que l'on a calomnié leur ville ; ils prétendent établir, avec chiffres à l'appui, que la fièvre jaune n'y fit jamais autant de ravages qu'on s'est plu à le dire et que, en somme, la mortalité n'y était pas en moyenne plus élevée que dans telle capitale eviropéenne. Quoi qu'il en soit de ce point qui désormais appartient à l'histoire, il est certain qu une transformation, qui tient du prodige, vient de s'accomplir en ces dernières années.

Tout d un coup, après bien des essais timides et

inefficaces, la municipalité de Rio, aidée par le gouvernement, a entrepris une œuvre colossale, téméraire en apparence, et déjà réalisée pour une bonne part. Tout le front maritime de la ville sera bordé de quais; la longueur totale dépasse quinze kilomètres. La partie achevée, du Morro do Castello à la Praia Vermelha, sur une étendue de six kilomètres environ, sans parler du port, peut donner iue idée de la magnificence de ce travail. Les quais de Rio de Janeiro sont dès maintenant une parure dont la plus grande et la plus riche capitale du monde aurait lieu d'être fîère. La muraille de granit a été jetée assez avant dans la baie pour ne pas laisser de plages découvertes aux basses eaux : on a de la sorte conquis de vastes espaces ; on en pouvait faire des terrains à bâtir, qui eussent produit beaucoup d'argent. 11 faut féliciter les Fluminenses, leur édilité et leur gouvernement d'avoir résisté à la tentation. Pas la moindre parcelle du sol gagné sur leau n'a été vendue ; tout a été aménagé en promenades et en jardins.

Voilà un exemple à proposer aux gens qui président à l'enlaidissement de Paris, qui ont laissé couvrir de bâtisses à six étages la moitié du Champ-de- Mars et qui, sans doute, s'apprêtent à faire demême pour les terrains des fortifications.

A l'endroit où s'arrête présentement le quai, commence YAvenida central, l'autre gloire de Rio rajeunie. J'ai dit que la ville primitive s'est blottie contre les deux mori'os qui s'avancent en promontoires dans la baie, le Castello et Sao-Bento. C'est à travers cet entassement de maisons pressées les unes contre les autres que l'on a imaginé un beau jour de percer une large et splendide avenue. L'insciiption gravée sur la base dune colonne nous apprend que

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l'opération fut décidée en 1902, et achevée en 1906. L'Avcnida central va de la mer à la mer, — la mer, ici, c'est la baie — sur une longueur de 1 .800 mètres et 33 mètres de largeur. Les Fluminenses ont mis toute leur coquetterie à la border des deux côtés d'une série d'édifices plus élégants les uns que les autres, il y en a de tous les styles, de tous les goûts, de toutes les couleurs, y compris ime sorte de palais mauresque ou byzantin tout doré. Les grandes administrations, les banques, les compagnies de navigation, les grosses entreprises commerciales y ont construit leurs demeures et ont rivalisé de luxe et d'ingéniosité dans le décor. Ce sont les grands journaux qui ont réalisé les morceaux d'arciiitecture les plus tapageurs et les plus regrettables. Ils ont fait énorme et laid.

En somme, VAvenida central avec ses deux rangées de façades toutes fraîches, toutes pimpantes, offre une perspective très gaie, je ne dirai pas très majestueuse.

Peut-être qu'avec le temps Mais non, en ce pays-ci

on n'apprécie pas la nuance grave que le temps met sur les vieilles pierres. La pierre elle-même paraît triste; on ne pourrait pas la badigeonner en rose ou en vert-pomme. Aussi on ne bâtit pas en pierres. Toutes les montagnes de Rio sont d'un granit clair qui fournirait des matériaux d'une incomparable beauté pour les architectures un peu grandioses. 11 y a deux ou trois façades dans toute la ville qui permettent de s'en faire une idée. Mais le goût du jour n'est pas aux constructions de granit. Tout au plus l'emploiera-t-on dans le soubassement des édifices les plus solennels ; puis on aligne des maçonneries de briques, sur lesquelles les artistes italiens viennent plaquer des cordons, des corniches et toute leur col-

lection de sculptures en ciment. Malheureusement cela ressemble trop à nos palais d'exposition.

Le premier édifice qui se présente à l'entrée de ÏAvenida est le théâtre municipal. L'architecte ne s'est pas mis en frais d'invention; il a copié, en le réduisant, l'Opéra de Paris. L'ellet est plutôt malheureux; c'est le sort de toutes ces imitations de monuments hors de pair. Avec les dimensions qu'on a données à ce théâtre, et surtout avec les millions qu'il a absorbés, une œuvre originale eût paru grandiose; le postiche a l'air mesquin.

Infiniment mieux réussi, à quelques pas de là, le fringant palais Monroë, bâti tout exprès pour recevoir le dernier congrès panaméricain ; c'est pourquoi sans doute on lui a donné le nom de l'inventeur de la fameuse formule : l'Amérique aux xVméricains. Tout au bord de l'eau, entouré de pelouses et de verdures qui en font ressortir l'éclatante blancheur, cet édifice met une note d'élégance souriante dans la première apparition de Rio aux voyageurs arrivant de la mer.

Je n'ai pas l'intention d'énumérer tous les travaux accomplis ou en cours d'exécution pour l'haussmanisation de la capitale du Brésil. C'est affaire aux Guides, ou aux Rapports officiels qu'il serait d'ailleurs facile de copier. Je m'en tiens à ce que j'ai pu observer moi-même. Or, je vois qu'on remue la pierre et la terre avec une sorte de frénésie, sur différents points de la ville ; on bâtit beaucoup, on démolit, je crois, plus encore ; on éventre de vieux quartiers délabrés et malsains. Toutes ces transformations ne sont pas louables : on s'acharne à raser des morros ; l'idéal pour certains Fluniinenses serait de les jeter' tous dans la mer; alors la ville pourrait s'étendre sur une surface plane et unie; les Américains du nord

l'eussent déjà fait sans doute, et ils en seraient très fiers. Heureusement les morros de Rio sont de taille à se défendre.

Ce qui est mieux peut-être que ces « embellissements, » c'est que la municipalité Carioca (nom synonyme de fluminense) a entrepris la lutte contre l'insalubrité qui avait valu à la ville une si mauvaise réputation.

On sait que le virus de la fièvre jaune est véhiculé par les moustiques. Pour avoir raison du fléau, il suffisait donc de supprimer les moustiques. Or, cette engeance vit et se reproduit dans les eaux stagnantes et corrompues. Faites disparaître tous ces foyers d'infection, la fièvre disparaît du même coup. Les Américains avaient ainsi triomphé à la Havane, grâce à une énergie impitoyable. L'exemple fut suivi à Rio, On ne s'est pas contenté de recouvrir, sur une longueur de près de trois kilomètres, une sorte d'estuaire, appelé le canal do Mangue^ où venaient aboutir presque toutes les eaux souillées ; désormais les ordonnances de police ne tolèrent plus la moindre flaque d'eau dormante : « Nous avons, me dit l'excellent docteur G. S.,,, directeur de l'hôpital des maladies contagieuses, un bataillon de 1.500 agents chargés de veiller à l'exécution des règlements sanitaires. Ils y mettent une telle rigueur que les gens se plaignent souvent qu'on attente à leur liberté. Et de fait malheureusement, les tribunaux leur donnent raison. »

Je vois dans les journaux des avis ainsi formulés :

Tel jour, à telle heure, la commission sanitaire se rendra en tel quartier pour visiter les immeubles dont les numéros suivent. Les propriétaires et les locataires ou leurs représentants sont invités à se trouver présents à la visite,

faute de quoi ils encourraient les peines édictées par les lois et règlements.

Le moustique n'est pas le seul ennemi dont on poursuive l'extermination. Nous savons aujourd'hui que les rats sont les propagateurs de la peste ; il ne faut pas s'étonner que leur tête soit mise à prix par les mimicipalités soucieuses de la santé publique. Je traduis un petit entrefilet cueilli le 12 mars dans un journal de Rio :

M. le ministre de l'Intérieur à fait payer sur les fonds du Trésor, la somme 6.390 milréis (9.575 fr.), pour prime des rats représentés aux autorités sanitaires dans le courant de février, à raison de iOO réis (30 centimes) par tète. Un des bénéficiaires de la prime, M. Joao Amancio Dias a présenté à la Direction de la santé 3.840 sujets, et a touché une somme de 768 milréis (l.lo2 fr.).

Sous la rubrique « Nécrologie, » pour la semaine finissant le 23 février, je lis, à la suite des morts classés par catégories de maladie, la mention suivante :

On a tué pendant la semaine 9.281 rats; ce qui élève le total à 1.738.135.

Je suppose que ce total représente le nombre des rats qui sont restés sur le carreau depuis le commencement des hostilités.

D'autre part, le service de la voirie me parait mériter les plus grands éloges; la propreté des rues, même dans les quartiers populaires, laisse peu à désirer; dans les quartiers élégants, elle est méticuleuse. De Botafogo à l'Arsenal de la marine, par le Cattete et VAvenida central^ je ne sais si l'on trouverait à ramasser un chiffon; c'est la distance de l'Etoile à la place de la Nation.

Cette prophylaxie énergique a produit son effet. La fièvre jaune n'est plus à Rio qu'un souvenir. Les autres maladies infectieuses, y compris la peste, y font toujours leur apparition; mais grâce aux précautions d'isolement, on ne voit pas qu'elles y soient plus meurtrières qu'ailleurs. Voici un extrait du Bulletin mensuel de la Statistique municipale pour le mois de janvier 1908 :

Dans le courant de janvier l'état sanitaire de la capitale s'est maintenu dans d'excellentes conditions. Aucun cas de fièvre jaune ni de peste n'a été enregistré. On a compté dans le District fédéral 1.467 décès. En évaluant la population de Rio de Janeiro à 824.149 habitants, le tarif de la mortalité ressort à 24,04. (Le taux de la mortalité, c'est-àdire le tant pour mille et par an, dans les grandes villes du monde, s'échelonne de 13,8 pour Amsterdam, à 30,3 pour Saint-Pétersbourg. A Londres, il atteint 13,6; à Paris, 47,6; à Rouen, 20,8; à Naples, 23.2; à Madrid, 28, etc..)

Les maladies infectieuses et contagieuses ont causé respectivement les décès suivants : variole, 64; rougeole, 7; scarlatine, 4; diphtérie, 4; grippe, 44; fièvre typhoïde, 7; béribéri, 7; paludisme, 49; tuberculose, 298.

Les délégations sanitaires ont accompli 42.324 visites domiciliaires Le service central de désinfection a désinfecté 2.037 locaux d'habitation et 2.994 pièces de lingerie nu d'habillement ; il en a détruit par le feu 384. Enfin à la date du 34 janvier il avait incinéré 1.630.472 rats.

Aussi les Fluminenses entonnent-ils volontiers de petits couplets triomphants en l'honneur de leur belle cité. Le Jornal do Commercio, le plus important périodique de Rio, écrivait le 3 décembre dernier :

A en juger parla température de ces jours passés, l'été a enfin commencé à Rio de Janeiro, et il est intéressant de remarquer que l'on ne voit plus, comme les années

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précédentes, les personnes aisées s'empresser de partir pour la montag-ne ou pour des villégiatures voisines.

Le fait est tout à l'honneur de la cité. La chaleur a cessé de ramener cette espèce de panique causée par l'idée de la fièvre jaune et des autres maladies infectieuses que notre admirable service d'hygiène a combattues et vaincues. L'assainissement de Rio est une œuvre glorieuse pour tous ceux qui l'ont entreprise et menée à bonne fin.

D'ailleurs, en même temps que l'hygiène nous délivrait du danger des épidémies, de nombi'euses améliorations ont rendu le séjour de la ville supportable, même au fort de l'été. Aussi les diplomates, qui jadis n'auraient pas consenti à passer une nuit hors de Pélropolis, ne craignent pas maintenant de rester en bas pendant les vacances, et les hôtels qui étaient déserts dès la fin de novembre, sont cette année au complet....

L'entrefilet a bien un arrière-goût de réclame; mais il ne dépasse pas les limites permises; j'en puis témoigner, ayant moi-même passé une bonne partie de la saison à Rio.

Le document municipal cité plus haut nous a fait connaître le chiffre de la population de Rio de Janeiro au commencement de janvier 1908. Quelques semaines plus tard, on a publié les résultats du dernier recensement officiel. Un passage de ce fascicule montre l'étonnante rapidité du développement de la grande capitale :

La population existant de fait à Rio de Janeiro dans la nuit du 19 au 20 septembre 1906 se composait de i63.453 hommes et de 347.990 femmes, formant un total de 811,443 habitants.... Rapproché du total de 522. G51 habitants constaté au recensement de 1890, le chiffre actuel représente une augmentation de 288.792 âmes,soito5,26°/o pour une période de 15 ans, 8 mois et 20 jours.

Si l'on se reporte au recensement de 1872^ qui accusait la présence de 266.831 habitants, on voit que, de cette date

à 1890, l'augmentation avait été de 255.820 unités, soit de 96°/o pour une période de 18 années....

L'accroissement dans la période qui vient de s'écouler est donc proportionnellement moindre que dans la précédente, bien que numériquement plus élevé. Sur quoi le Rapport démographique fait des considérations qui trahissent quelque désappointement. Mais, en vérité, il doit suffire à l'ambition d'ime grande ville d'avoir plus que triplé sa population en l'espace de trois douzaines d'années. D'autant plus que, en attendant le prochain recensement, le Rapport estime que d'ores et déjà cette population atteint le chiffre de 867.628 habitants. Ce qui est vraiment anormal et inquiétant, c est l'excédent énorme, accusé dans le recensement de 1906, du chiffre des hommes sur celui des femmes ; excédent qui ne s'élève pas à moins de 118.000 unités. On en donne différentes explications dont la meilleure est assurément l'exécution de très grands travaux publics qui attirent des multitudes d'ouvriers.

La population de Rio qui, sans doute, atteindra bientôt un million d'habitants, a eu le bon esprit de se mettre au large. Aussi, même dans l'agglomération proprement dite, on ne voit pas de ces immenses caravansérails que nous appelons des maisons de rapport, où chaque famille occupe un étage, comme un rayon dans une armoire. Hors du centre des affaires, les maisons cpii ont plus d'un étag-e sont presque une rareté à Rio ; beaucoup n'ont qu'un rez-de-chaussée ; mais en revanche les jardins petits ou grands sont chose commune ; la chaleur et l'abondance des pluies y entretiennent une végétation qui ne s'arrête jamais. Aussi quand on s'élève assez pour embrasser la ville dans son ensemble, elle apparaît, si l'on en excepte le

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