LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
La Bibliothèque nationale de Rio de Janeiro est de beaucoup la plus riche de toute l'Amérique du Sud. C'est vraisemblablement aussi la plus ancienne. En dehors de quelques monastères, on était assez peu curieux de livres à l'époque coloniale. La métropole se réservait la fourniture de l'aliment intellectuel. Ce a'est qu'en 1808 que Jean VI autorisa l'établissement d'une imprimerie au Brésil ; le privilège fut accordé à Bahia en souvenir du séjour de la famille royale.
La Bibliothèque nationale reconnaît ce même prince pour son fondateur. Il avait en effet apporté au Brésil la collection de livres, de cartes et de médailles réunie par son grand'père Joseph P^ pour remplacer celle qui avait péri dans le tremblement de terre et l'incendie de Lisbonne. Installée dans le couvent des Carmes de Rio, la bibliothèque royale aurait compté, dès 1814, 6000 volumes, que le prince mettait gracieusement à la disposition du public. Successivement accrue par des dons et des achats, elle comprenait, d'après le catalogue de 1885, 140000 volumes imprimés. Il n'est pas douteux que le chitTre ne soit doublé aujourd'hui. Après avoir été hospitalisée cinquante ans dans la « catacombe » du couvent des Carmes, elle a passé un autre demi-siècle dans une maison assez vaste, mais point faite pour cet usage. Mais voici qu'en l'année du centenaire de sa fondation
conquête de l'air eût été réalisée beaucoup plus tôt s'il n'avait pas été enlevé par une mort prématurée et si ses contemporains, moins esclaves de l'envie et de leurs préjugés, avaient su appi-écier à leur valeur ses travaux et ses expériences. «
D'après « le Brésil » et les journaux français qui l'ont répété, le P. de Gusmao était jésuite. C'est une erreur ; il entra bien au noviciat de la Compagnie de Jésus à Bahia, mais pour en sortir peu après (1703). Toutefois la Revue portugaise reporte sur un autre jésuite, le P. Lano le mérite d'avoir inspiré Gusmao.
s'achève le palais qui lui est destiné, à l'entrée de VAvenida central, en face du malencontreux pastiche de l'Opéra parisien. L'édifice a grand air, et ses dintensions sont telles que la Bibliothèque nationale pourra s'enrichir lengtemps encore sans s'y trouver à l'étroit. — « Notre bibliothèque, me disait le très distingué conservateur, sera installée aussi confortablement qu'aucune autre au monde. Un seul détail, le bois en est exclu ; tout le meuble est en acier poli. »
La section des manuscrits renferme d'inappréciables trésors, spécialement en ce qui concerne l'histoire du pays. Le rédacteur du catalogue de 4885 signale dans sa préface les lettres des Jésuites Nobrega et Anchieta : « Ils nous y apprennent, dit-il, avec ufte simplicité de véritables apùtres, comment l'Evangile a fait luire dans les forêts du Brésil l'aurore de là civilisation. » J'ai eu la curiosité de feuilleter un volume renfermant quelques-uns de ces autographes vénérables. Une longue lettre écrite en latin, de Sao-Vicente, par le P. Joseph Anchieta, à la date du 31 mai 15G0, fixa particulièrement mon attention. Elle renferme quantité d'observations très curieuses, et je crois bien, un peu naïves, sur la faune et la flore brésiliennes. En voici un petit passage que je transcrivis à la hâte, le surveillant de garde m'ayant informé que je ne pouvais copier le document sans la permission du ministre de l'Instruction publique.
Il y a au Brésil un poisson que nous appelons le ghtiid }jCBtif{son nom indien est Iguaraçjuà) ; on le rencontre fréquemment dans les parages d'Èspirito Santo* et en remontant vers le nord, où le froid ne se fait que très peu
1. L'Etat d'Espirito Santo comprend la côte entre celui de Bahia au Nord et celui de Rio de Janeiro au Sud. Sa Capitale, appelée aujourd'hui Victoria, est par 20" de latitude sud.
LE « POlSSÔN^BŒUf*^ » 13c
OU même pas du tout sentir. Il est de très grande taille e1 il se nourrit d'herbes, comme en témoig-nent les gazons tondus qui couvrent les rochers le long- des cotes. La grosseur de son corps dépasse celle d'un bœuf; sa peau est dure et ressemble par sa couleur à celle d'un éléphant; il a comme deux bras attachés à la poitrine, dont il se sert pour nager, et tout auprès des mamelles pour allaiter ses petits. Sa tête est tout à fait celle don bœuf. Sa chair est très bonne à manger, si bien qu'on ne saurait dire si c'est du poisson ou de la viande que l'on mange. La graisse, très abondante, surtout près de la queue, donne, fondue sur le feu, un liquide que l'on peut comparer au beurre et qui lui est peut-être préférable, excellent pour apprêter en place de l'huile toute sorte de mets. Tout le squelette est formé d'os très durs qui peuvent tenir lieu d'ivoire....
Et tin peu plus loin, après avoir raconté un naufrage, le vieux missionnaire poursuit :
A cause des vents contraires, nous fumes obligés de rester sur cette plage (à 240 milles au sud de Sao-Salvador) huit jours entiers; et comme on risquait de manquer de provisions pour le reste du voyage, nos matelots jetèrent leur hlet à la mer, et d'un seul coup ils prirent deux de ces « grands bœufs. » Et « bien qu'il j en eût tant, le filet ne fut point rompu* », alors qu'un seul de ces animaux eût suffi à mettre en pièces plusieurs filets ; et ainsi pourvus parla libéralité divine, nous pûmes achtvei" notre route.
Je savais déjà qu'il faut faire la part de l'hyperbo): qui est, pour ainsi dit-e, de style dans la littérature d^ l'époque. D'un autre côté, il est ceftain que les décou^ vreurs du xvi*' siècle voyaient comme avec des verres grossissants les choses si étranges pour eux qu'ils rencontraient dans ces régions encore enveloppées de
1. Anchieta emprunte ici les paroles de l'Evang^ile de Saint Jean, dans le récit de la pêche mii-aculeuse : « Cuin lanti esseiit, non seissuhi est rete. »
mystère. Leurs relations, même officielles, portent la trace de cette illusion d'optique. Ainsi averti, je cherchai quel habitant des mers pouvait bien répondre au signalement du P. Anchieta. Le phoque? Mais le phoque ne fréquente pas les mers des tropiques. Ce serait bien plutôt le lamantin ou le dugong, l'un et l'autre cétacés herbivores de grande taille, de 3 à 5 mètres de longueur, et dont l'habitat est plutôt dans le Pacifique. Je tentai d'éclaircir ce point dans une visite au Musée National. J'y trouvai en effet deux exemplaires du poisson-bœuf, pesce-hoi ; leurs tablettes ne portaient même pas d'autre nom. Le plus grand ne mesurait pas plus de 1 m. 30 ; la tête avait une ressemblance frappante avec celle d'un veau. Peut-être ces sujets étaient-ils des jeunes. Il ne me fut pas possible de pousser plus loin mes investigations. Mais sans doute le pesce-hoi du Musée de Rio doit avoir sa place dans les classification des naturalistes.
Un autre détail relevé dans la lettre du P. Anchieta avait également piqué ma curiosité. Le Jésuite parle d'une grosse fourmi dont les Indiens et les missionnaires eux-mêmes faisaient volontiers leur nourriture. 11 me fut plus facile de m'enquérir de cette bestiole que du monstre marin. Un Brésilien du meilleur monde que j'inteiTOgeai m'affirma qu'en effet la fourmi comestible existe, que lui-même en avait mangé et que ce gibier en vaut un autre. La famille des fourmis compte au Brésil des races par centaines ; elles sont toutes plus ou moins ravageuses ; il n'est que juste que l'ime d'elles au moins se laisse manger.
Je viens de mentionner un des établissements scientifiques dont Rio de Janeiro a le droit d'être fière. Le Museu iiacional est installé dans le palais de Boa-Vista,