‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 49 sur 105 · LA « FLORESTA · texte numérisé non relu

LA « FLORESTA

de terre, d'air et de soleil. C'est l'image d'une démocratie égalitaire; les plus forts commencent bien par prendre le dessus ; mais la foule jalouse les presse et les étouffe ; alors ils montent très haut pour chercher la lumière; mais ils s'épuisent dans cette poussée; puis les espèces rampantes, les lianes de toute sorte les enveloppent, les étreignent, grimpent jusqu'à leur tête, pour retomber en pendentifs qui s'accrochent de-ci de-là formant un réseau inextricable. Puis, les parasites, ces prodigieux parasites, si divers de taille et de figure, mais tous vivant aux dépens des riches et des forts. Pas un arbre, pas un tronc, pas une branche qui n'ait ses colonies. Je vois quantité de ces plantes en fleurs, rouges pour la plupart; elles piquent des notes gaies dans le fouillis sombre. Et je songe à l'arbre greffé dont Virgile nous dit si gentiment la surprise :

Miraturque novas frondes et non sua poma.

L'étonnenaent de l'arbre de la floresta^ en se voyant couvert de fleurs, n'est sans doute pas moindre ; mais apparemment il ne se sent pas très fier de cette parure qui n'est pas la sienne et qui le tue. De fait, plus il est vigoureux, plus il grandit et se développe, plus aussi il offre de proie à ces insatiables ravageurs, de sorte que son opulence même devient la cause de sa ruine. Aussi il est rare de rencontrer dans la floresta. de ces géants séculaires, gloire de nos forêts, qui ont pu étendre en liberté leurs puissantes ramures. Ceux que des circonstances particuKères ont le plus favorisés ne tardent pas à succomber sous l'effort des envahisseurs.

Je m'arrêtai un jour à contempler un de ces patriarches de la floresta; il avait un air de vieillard

décrépit, ovi plutôt d'un cadavre, c^r il était bien mort. Les maîtresses branches, cassées près du tronc, ressemblaient à des moignons de membres amputés. Mais la vie avait pris possession de cette mort. Les liapes retenaient suspendues les branches envahies par les végétatioii^ ; tout ce qui restait de l'arbre était enveloppé d'une fo^^^^^e verte, tachetée de rose. L'ensemble faisait penser à un monument en ruines, mais vivant et fleuri.

Naturellement le sous-bois de |a floresta est un emmêlement de toutes les essepces, un désordre plantureux, une débauche de vie, et pour tout dire, im fourré inextricable où l'on ne pénètre que la. hache à la main. U va sans dire que, dans le voisinage de Rio, on peut se passer de la hache, à condition cependant de rester dans les chemins battus. Et il en est de charmants, qui vous mènent dans des sites de rêve, des ravins profonds, des solitudes pleines encore de silence et de niystère. Je ne sais pas s'il est au monde de capitale ayant dans son voisinage immédiat des promenades d'aussi grapd caractère. Paris, si adnprablement pourvu en ce genre, a sa ceinture de forêts, mais de lorêts civilisées et peignées pour mail-coaches et automobiles. Puis il j manque la montagne, la vraie montagne comme la Serra de Rio, avec ses vallons, ses rochers, ses escarpements, ses eai^x claires, ses torrents et ses cascades.

L'abondauce des pluies entretient dans ce massif des sources nouibreuses, dont la limpidité et la fraîcheur ont, par le fait du climat, un prix ifiestimable. Longtemps les eaux descendues de la Serra suffirent à l'alimentation de la ville ; un aqueduc monumental, construit au dix-huitième siècle, j déversait quelque

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7 millions 4e litres par jour. Ce serait peu pour la grande Rio d'aujourd'hui; différentes canalisations lui en amènent vingt-cinq fois autant. Mais le chemin du vie^ aqueduc est demeuré une promenade exquise. 4- son arrivée en ville, il traversait un ravin entre deux mo/'ros sur up pont de devjx cents rnètres de longueur et trente piètres de Jiauteur. Cette partie de la canalisation n'étant plus utilisée pour les eai^x, on y a établi la voie du tramway électrique ; la largeur est tout juste sufïlsante; Ja voiture débor4e dans le vide; l'impression du voyageur ne laisse pas que d'être désagréable, en dépit du grillage de fils de fer dont on a encadré les bords de ce passage hardi. On escalade ensuite le superbe contrefort de Santa- Jereza ; on découvre l'un après l'autre des vallons étroits où la ville s'est engagée, comme les eaux à la marée montante. Les maisons se sont poiissées toujours plus avant; après avoir renipli le fond de la combe, elles ont grimpé la pente raide, puis, arrivées en haut en files serrées, elles se sont éparpillées pour se camper aux bons ejidroits, en belvédères ; elles sont peintes et pimpantes; c'est une symphonie de couleurs gaies, dans la verdure.

L'aqu,educ prend naissance à l'entrée d'upe gorge resserrée entre des roches granitiques d'aspect menaçant; on est en pleine forêt, l'ombre est épaisse et la fraîcheur délicieuse ; là se trojive la caixa cle agua, autrement dit le réseryojr. Une longue inscription gravée sur la pierre donne sur l'origine et la construction de l'aqueduc des détails qui doivent être pleins d'intérêt; malheureusement, la mousse en a rongé la plus grande partie. Je n'ai pu y lire autre chose sinon que l'ouvrage fut commencé — ou peut-être achevé — en 1744, « sous le j'ègne du roi Don Jean F, Notre

Seigneur; Mascarenhas... étant gouverneur » de Rio de JaneiroK

Le centre des excursions à travers le massif montagneux de Rio est au col de Tijuca, magnifique passage, à égale distance, non pas précisément des deux mers, mais de la baie et de l'océan. En suivant la crête sur la droite, on atteint, par une série d'épaulements, le pic de Tijuca, ou d'Andarahy, point culminant de la Serra, qui s'élève à 1025 mètres au-dessus du niveau de la baie. Le col de Tijuca est aujourd'hui un rendez-vous de villégiature, gâté malheureusement par des fabriques qui sont venues utiliser les chutes d'eau. Les Dames du Sacré-Cœur françaises ont bâti cette année même au flanc de la montagne un pensionnat fort beau et fort grand ; néanmoins il faudra bâtir encore; l'établissement compte loO élèves pensionnaires, et il en est à sa seconde année. Le paysage est bien fait pour séduire l'imagination : un site de Grande-Chartreuse dans la floresta tropicale.

Mais la grande villégiature des habitants de Rio de Janeiro, c'est encore Pétropolis. La ville de l'empereur Pedro est perchée dans les montagnes qui bordent la baie du côté du nord. La première partie du trajet se fait d'ordinaire en bateau à vapeur ; puis le chemin de fer à crémaillère grimpe en une petite heure, à travers une gorge très raide, à sept ou huit cents mètres d'altitude. Là, après quelques détours, il pénètre dans une haute vallée, étroite et sinueuse, dans laquelle débouchent plusieurs vallons tributaires ; le tout encadré de montagnes abruptes mais couvertes de l'épais manteau de la floresta. C'est là que dort

1. Reiiiando el Rey D. Joao V N. S. Seiulo Gov°' Mascar"... Ano 1744.

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la tranquille et gracieuse cité. Vers 1825, une colonie d'Allemands attirés au Brésil se trouvaient dans la détresse ; l'empereur Don Pedro P^ les installa sur une fazenda. qui lui appartenait; ce fut l'origine de Pétropolis. La salubrité de l'air, la douceur du climat, le voisinage de la capitale, sans doute aussi le savoirfaire des Allemands, lui valurent une prospérité rapide et toujours grandissante. Les files des maisons s'alignèrent indéfiniment sur les deux bords des rivières qui occupent le milieu de la rue, avec des jardinets et des rangées d'arbres tout du long. Les deux empereurs y faisaient leur séjour ordinaire ; le palais n'est point indigne de cette destination, et le parc qui l'entoure a toute la magnificence désirable. La cour attire la ville; la diplomatie n'eut jamais d'autre résidence que Pétropolis; et je crois bien que les jeunes attraits de Rio ne l'en feront pas descendre de sitôt.

Pareillement, les Fluminenses qni en avaient le moyen voulurent avoir leur pied à terre en ce joli coin de la montagne, dont l'affreux mosquito de la fièvre jaune ignorait le chemin. Aujourd'hui Pétropolis aurait, me dit-on, 30.000 habitants ; les villas luxueuses ou seulement agréables ne se comptent pas ; toutes ont leur jardin sur le devant, et leurs vérandas, leurs balcons, souvent même toutes leurs murailles, tapissées de rosiers, de jasmins et autres plantes grimpantes. Pétropolis est, en un mot, une ville d'élégance qui n'a rien à envier à nos stations d'été ou d'hiver les plus courues. Tout au plus pourrait-on lui reprocher de manquer d'horizon, et peut-être aussi, chose étrange, de soleil ! 11 est vrai que, à cette latitude, on lui sait gré de vouloir bien se voiler la face.

Le dimanche 23 février, dans l'après-midi, devait

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avoir lieu une cérémonie religieuse (^ ne pouvait que m'intét-esser au plus haut point. Une longue procession, comme on sait les faire ici, avec les It'fnatidâdes en costumes, leâ innombrableâ bannières et lëâ grandes statues vêtîtes de leurs plus belles robes, se développerait sur un parcours de trois à cfualre kilomètres, depuis la mâlrlz (réglise-mèrè) jusqu'au Collegio des Lazaristes, à Westphâlia (ttii nom tjtli iridic|ue riniportance de l'élément germanit|tle à Pétropolisj ; là se ferait en grande soletiiïité l'inaugiiration d'tltie grotte de Lourdes. Il faut savoir qtie Notre-Dame de Lourdes est très vénérée au Brésil et que les fêtes du cinquantenaire y sont célébrées cette année avec beaucoup d" empressement. Mousetihor Madedo Costa, un orateur plein de verve^ devait prêcher en plein air. Tout lut arrêté par la pluie et le mativais temps. Au retour de Westphalia, je më trouvai dans Un brouillard si épais que je m'égarai tout de bon. Je croiS tjue l'accident serait arrivé à de plus habiles. Avec ses défilés multiples et tortueux, la jolie Pétropolis ressemble à un labyrinthe taillé en pleine montagne par là fantaisie des Titans.

La journée finissait par Utie déception. Mais à défaut du régal d'éloquetice portugaise dont j'étais privé, j'avais moi-même le matin servi Une petitt3 allocution eh français à Un auditoite de choix. C'était datis la chapelle des Dartlès de Sion ; 11 y avait là près de 300 jeuties filles brésiliennes, petites OU grandes, toutes habillées de blahc, avec leUl^s maîtresses au nombt-e de 70. Je ne sais pas sij même avant la teiHpête d'enfer cpii a saccagé noS pensionnats religieux ae France, il s'eU fût trouvé chez nous d'aUssi populeux et d'aussi florissants. JUsc|U'à l'année dernièrCi les Dames de 9ion étaient locatait^ës du dhâteau

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