LES FOURMIS
que l'on a anéantie. J'ai ouï dire qu'il existe une fourmi ennemie mortelle de la fourmi vastatrix, et d'ailleurs inofîensive pour les végétaux. Ce serait là un précieux auxiliaire pour les cultivateurs et, semblet-il, le véritable antidote du fléau. Aussi l'élevage de la fourmi bienfaisante est-il pratiqué en différentes régions.
Dans les jardins d'agrément de Bahia, on paraît avoir renoncé à l'offensive; on laisse vivre l'ennemi, en tâchant de le tenir à distance; pour cela, on a recours à une méthode assez compliquée et fort coûteuse. Le pied de chaque plante et de chaque arbuste est mimi d'un appareil de défense. Il y a deux systèmes; dans l'un, l'appareil en zinc affecte la forme d'un parapet que l'ennemi ne peut escalader; dans l'autre, c'est une couronne de terre cuite, creusée en rigole, que l'on remplit d'eau, comme le fossé autour de l'antique château fort. Tant que l'ouvrage est en état, la place est imprenable; mais si l'on oublie de renouveler le soir l'eau pompée par le soleil pendant le jour, ou bien encore si une feuille, une brindille vient former un pont sur le fossé, alors malheur! En une nuit le désastre est complet ; la plante ou l'arbuste sera mis à nu comme un squelette. Quelquefois même de grands arbres sont attaqués par la bande des ravageuses. A deux reprises, j'ai été témoin du spectacle.
Un jour, c'était sur une place de la ville, tranquille et presque solitaire. Il y avait là un de ces magnifiques ftamboias vraiment bien nommés, car au moment de la floraison, ils forment un dôme d'un rouge si vif qu'il fait penser à une flamme. Il en tombait une véritable pluie de feuilles et de fleurs déchiquetées. C'étaient les fourmis qui découpaient avec leurs ciseaux la parure du malheureux arbre ; cela dura bien
trois jours; après quoi on aurait dit que l'hiver du nord avait passé par là. Bien entendu les fourmis ne se donnent pas tout ce tracas pour le méchant plaisir de dépouiller leur victime. Une interminable procession partant du pied de l'arbre emportait le butin dans la cité souterraine. Là, paraît-il, les travailleuses étendent soigneusement les débris végétaux en couches régulières ; la fermentation les transforme en humus, où se développe un champignon dont la fourmi fait sa nourritxire ; d'où le nom de mycophage que lui ont donné les naturalistes. On conçoit quelle attention minutieuse exige l'entretien d'un jardin dans de telles conditions.
D'autre part les appareils protecteurs, à eux seuls, représentent ime dépense relativement considérable. Chacun d'eux coûte en moyenne 400 réis, environ 60 centimes ; c'est donc 60 francs, rien que pour défendre contre les fourmis une centaine de plantes. Ainsi, dans un pays où la puissance de la végétation a quelque chose de stupétîant, un jardinet devant la maison est quasiment un article de luxe. 11 y en a de fort jolis dans les quartiers élégants qui s'étendent au sud de la ville jusqu'à la pointe extrême du cap. On y voit principalement des arbustes à fleurs d'une grande richesse décorative : la rose de Chine surtout, hibiscus rosa sinensis, « peu appréciée chez nous, dit la Flore brésilienne, parce qu'elle y est commune ; » la flor do imperador, une euphorbiacée arborescente à grandes bractées d'un rouge vif; plusieurs autres encore que l'on ne connaît chez nous que par les rares spécimens des serres chaudes. Les gens d'ici paraissent éoralement très curieux d'avoir des roses, de vraies roses; mais, pour dire ce que je pense, nos pauvres rosiers me semblent s'accommoder mal des ardeurs