‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 6 sur 105 · LES PAYS CHAUDS · texte numérisé non relu

LES PAYS CHAUDS

du soleil brésilien ; ils poussent de façon dévergondée et fleurissent misérablement.

Au surplus, le véritable décor des jardins en ce pays c'est moins les fleurs que les feuillages. La plante d'ornement par excellence n'est autre que le croton, connu par l'huile médicinale qu'on extrait de son fruit ; il y en a de très nombreuses variétés ; les unes de taille minuscule, les autres atteignant plusieurs mètres de hauteur, mais toutes remarquables par la grâce et le coloris de leurs feuilles ; il en est qui présentent à la fois toute la gamme des couleurs, depuis le vert sombre, presque noir, jusqu'au rouge feu, tout lustré et luisant, comme si on y avait passé un vernis pour en doubler l'éclat. C'est le grand soleil des tropiques apparemment qui fait l'opération du vernissage ; car les crotons que l'on obtient chez nous ont bien le même coloris, mais détrempé et, si l'on peut dire, éteint.

En dépit d'inconvénients très réels, les pays chauds ont leur charme; c'est un fait incontestable; si bien que de tout temps l'humanité a subi l'attraction des pays « où fleurit l'oranger, » tandis qu'on ne vit jamais, dans notre vieux monde, de migrations de peuples se diriger vers le nord. Ce charme est fait surtout de la gaieté des choses, de la beauté du ciel et de la clémence de l'air qui appelle l'expansion de la vie au dehors.

Mais ces agréments ont leur contre-partie. Il semble que la race humaine ait besoin pour conserver son énergie physique et morale, d'avoir à lutter, au moins par intervalles, contre les rigueurs du froid. Ici elles font totalement défaut. Si la température ne s'élève pus à Bahia comme dans le sud de Tlnde, comme en

Egypte, ou même comme dans certaines régions de l'intérieur, à 40° ou 42** à l'ombre, par contre elle ne descend jamais aussi bas que dans les pays d'extrême chaleur. Au Caire, il y a des matinées où le thermomètre approche de zéro ; on sait qu'il gèle parfois la nuit au Sahara. Je ne crois pas qu'à l'observatoire de Bahia on ait jamais enregistré de température intérieure à 18°, de sorte que l'écart entre le maximum et le minimum de l'année est à peine de 12°, alors qu'en France il est souvent de 45 et peut atteindre et dépasser 50. Ces alternatives sont, en somme, favorables à l'organisme humain ; la continuité d'une chaleur, qui n'est d'ailleurs pas excessive, exerce au contraire sur lui une action déprimante, sensible pour les nouveau venus, et que les habitués subissent encore davantage. Rien de plus ordinaire pour un étranger que de s'entendre dire : « Notre climat vous paraît supportable ; vous arrivez d'Europe ; vous avez une réserve de forces ; attendez deux ou trois ans. Nous verrons ce que vous penserez de notre indolence. »

Et de fait, les plus vaillants ne tardent pas beaucoup à être gagnés par cette aimable nonchalance qui est dans l'air. La paresse, la douce preguiça, semble bien être ici le péché mignon des blancs comme des noirs. Cette grande ville de Bahia ne vous donne pas du tout l'impression d'une ruche laborieuse. Beaucoup de gens dans la rue colportant quelque menue marchandise, et plus souvent accroupis sur le trottoir que debout, des groupes de causeurs sur le seuil des boutiques, puis des quantités de tètes curieuses aux fenêtres eu guillotines toujours ouvertes et d'où descendent en cascades ininterrompues des bruits de conversations et de rires avec accompagnements de pianos dans l'inlérieur, c'est à peu près le souvenir

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