CHAPITRE X
La question religieuse {suite). — L'Eglise brésilienne sous le régime de la liberté. — Le clergé. — Les ordres religieux. — La campagne contre le Padre estrangeiro. — La mentalité religieuse du peuple brésilien. — Les Irmandades et la franc-maçonnerie. — L'Eglise positiviste. — Libéralisme américain ou sectarisme jacobin? — Signes des temps.
Mais il est assez vain de disserter sur les mérites respectifs de la liberté ou de la protection. Quels ont été, en fait, les résultats de l'émancipation de l'Eglise brésilienne vis-à-vis du régalisnie oppresseur? Le souffle de la liberté a-t-il renouvelé sa jeunesse? Voiton se produire au Brésil une renaissance religieuse?
Voilà, ce me semble, la véritable question. Je ne me dissimule pas qu'il est difficile d'y répondre; car les données du problème sont très complexes, et, suivant qu'on s'arrête à considérer les unes ou les autres, ou peut donner des solutions contradictoires. C'est ainsi que les uns célèbrent le réveil religieux de la France sous l'aiguillon de la persécution, tandis que d'autres croient constater un progressif et irrémédiable déclin. Je m'en tiendrai donc, en ce qui concerne le Brésil, à noter quelques faits ; si l'impression qui s'en dégage est plutôt confuse, c'est bien, je crois, que la situation elle-même est enveloppée de beaucoup d'obscurité.
Assurément, le premier indice de la vitalité religieuse d'un pays doit être cherché dans l'état du clergé et du ministère pastoral. A ce point de vue, le régime du patronat laissa beaucoup à désirer : « Pendant que les Etat-Unis, lisons-nous dans le Livre du Centenaire, acquéraient en un siècle 84 évêchés et 8000 prêtres, le Brésil, après deux siècles, aA'ait 7 évêchés; au bout de 300 ans, il en avait 10, et 12 à partir de 1854. » Sous le régime de la liberté, ce nombre a presque été doublé. Au cours de l'année 1908, cinq nouveaux évêchés ont été érigés dans le seul Etat de Saint-Paul, qui jusqu'ici, pour une population de près de 3 millions d'habitants, ne comptait qu'un unique siège épiscopal. Le nombre total des évêchés brésiliens se trouve par le fait porté à 22, dont 5 archevêchés. C'est un progrès ; mais c'est encore bien peu poTir une population presque entièrement catholique de plus de 20 millions d'âmes. Gela fait une moyenne de près d'un million par diocèse; mais, comme plusieurs de ces circonscriptions ecclésiastiques comprennent le territoire entier d'un Etat à très faible population, il s'ensuit que la moyenne des autres doit être élevée de beaucoup.
Le nombre des paroisses répond moins encore que celui des diocèses au chiffre de la population. D'ailleurs, il serait assez mal à propos de multiplier les paroisses, alors que les prêtres manquent pour les desservir. La pénurie de prêtres, voilà le signe le moins équivoque de l'état de langueur d'une Eglise, en même temps qu'une cause irrésistible de dépérissement. C'est le mal dont souffre le Brésil. Ici ou là, dans l'Etat de Minas, par exemple, dans celui de Saint-Paul, peut-être encore dans celui de Bahia, il sévit avec moins d'intensité, mais je ne crois pas
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qu'aucune région de cet immense pays soit pourvue à cet égard en proportion de ses besoins. Il n'existe pas d'Annuaire, comme le Catholic Directory des Etats- Unis, où l'on puisse se renseigner avec exactitude sur le personnel du clergé brésilien pris dans son ensemble. Mais voici, en ce qui concerne le diocèse de Bahia, l'un des moins pauvres en prêtres, quelques lignes découpées dans un document officiel : « En l'année 1907, le diocèse compte 230 paroisses, dont 196 dans l'Etat de Bahia, et 34 dans celui de Sergipe. Pour desservir ces 230 paroisses, il y a 214 prêtres diocésains, et, en retranchant les conegos titulaires, 198. Etant donné une population de près de 3 millions d'âmes, cela fait un prêtre pour 15000 fidèles. Aux Etats-Unis, il y a 15000 prêtres pour 13 millions d'âmes, c'est-à-dire un prêtre pour 867 fidèles'. »
Le Brésil offre donc l'exemple, peut-être unique au monde, d'un peuple pétri par le catholicisme, tout imprégné encore de la foi catholique, très attaché à ses traditions religieuses, et qui ne recrute plus son clergé. Il y a là un triste et inquiétant phénomène. D'autant que la stérilité brésilienne à ce point de vue est plus grande encore qu'il ne parait. En effet, une assez forte proportion des prêtres en activité de service, dans les grandes villes surtout, est fournie par 'étranger, par l'Italie spécialement. Le danger de cette situation ne pouvait manquer d'éveiller la sollicitude du Souverain Pontife. A plusieurs reprises, Léon XIII a adjuré les évêques brésiliens de ne rien épai'gner pour rendre la vie à leurs séminaires. Malheureusement, tous leurs efforts se heurtent à d'insur-
1. Pour l'exactitude de la comparaison, il faudrait ajouter aux chilTi'es de Bahia, 50 prêtres environ appartenant à divers ordres elisieux.
montables préjugés. J'ai ouï dire maintes fois que, même dans les familles sincèrement chrétiennes, on se fait comme une loi de s'opposer avec la dernière énergie à la vocation ecclésiastique des enfants.
Je sais bien — et que servirait-il de paraître l'ignorer? — que le clergé brésilien, comme le clergé sudaméricain en général, a la réputation de n'être pas irréprochable. Il y a peut-être là une explication des difficultés du recrutement. Mais d'autre part, il est bien vrai que la disette même de prêtres suffirait à expliquer, je ne dis pas à excuser, beaucoup de ces défaillances. Que peut devenir un pavivre prêtre, obligé par les exigences de son ministère, à vivre seul dans une paroisse grande comme un déjjartement, sans contrôle et sans soutien? Assurément, la plus grande partie de ces immenses territoires à population très clairsemée ne comporte pas rorganisation paroissiale telle que nous l'entendons dans nos vieux pays. Mieux vaudrait s'en tenir au système des missions : des prêtres réunis en communauté sous la sauvegarde d'mie règle, et rayonnant pour les besoins du service spirituel dans les limites qui leur seraient assignées. C'est ce que font, dans la mesure de leurs moyens et sous l'autorité des Ordinaires, la plupart des religieux établis au Brésil.
Il y a dans le Livra do Centenario des observations assez sévères sur l'attitude du clergé brésilien au début du régime actuel. Un étranger serait mal venu à les prendre à son compte ; ce n^est qu'en se couvrant de la grande autorité du Père Julio-Maria qu'il se permet de les reproduire. « Le clergé presque tout entier, dit-il, attaché aux privilèges et aux avantages pécuniaires de la situation qui lui était faite sous la
monarchie, s'accommodait de son asservissement
Il avait perdu sous ce régime de dépendance bien rétribuée, lliabitude de l'activité et du travail; il
trouvait préférable de recevoir un salaire de FEtat »
Nous avons la liberté, dit le Père Julio en terminant ses admonestations; nous ne savons pas nous en servir. On craint la peine ; on s'attarde avec une élite, un petit troupeau de dévots et de dévotes. On boude la République ; on perd son temps à se lamenter sur
un passé qui ne reviendra pas « Allez au peuple I
laissez là les mesquines querelles des partis politiques. C'est la question sociale et chrétienne qui doit nous préoccuper uniquement. Jésus-Christ n'a pas fondé l'Eglise pour les dynasties, les aristocraties ou
les bourgeoisies Nous ne devons pas l'inféoder à
telle ou telle forme de gouvernement »
Je ne fais que résumer de fort belles pages, où le P. Julio-Maria développe un thème qui nous est familier. Instinctivement, on se prend à dire en l'écoutant : Mais c'est au Brésil tout comme chez nous !
Par le fait de la Constitution républicaine, se trouva abrogée la législation impériale qui condamnait les Ordres religieux à s'éteindre et à disparaître. Ils recouvraient la liberté ; ils pouvaient vivre et se développer. Les instituts déjà existants et jouissant de la personnalité civile gardaient leur possession d'état, avec tous leurs biens, fort considérables, et désormais intangibles. Ceux qui viendraient à se créer par la suite vivraient simplement sous le régime du droit commun, La Constitution ne se permettait contre les religieux qu'un dernier geste d'intolérance, plus injurieux que gênant; parmi les catégories de gens exclus du droit de vote, à la suite des illettrés,
des mendiants et des malfaiteurs, elle mentionne ceux qui ont fait le vœu d'obéissance. J'ai ouï dire que, dans la pratique, on ne tient pas compte de cette exclusion.
Les anciens monastères, lamentablement déchus, purent donc se prêter à la réforme interdite jusqu'ici. Evidemment, ce n'étaient pas les moines nationaux qui l'eussent entreprise et menée à bien. Des Bénédictins, des Carmes, des Franciscains, des Capucins, etc., vinrent dltalie, de France, d'Allemagne, de Belgique, réinstaller la règle dans les maisons de leurs Ordres respectifs. Ce ne fut pas toujours chose facile. Il y eut des résistances au dedans et au dehors. De mauvais moines ne voulaient pas être troublés dans l'existence commode qu'ils s'étaient faite. Beaucoup de personnes étaient intéressées au maintien du désordre. Il y a là un chapitre de l'histoire monacale où ne manque ni le grotesque ni le tragique. Lorsque les Bénédictins belges de Maredsous vinrent prendre possession de l'abbaye de Rio de Janeiro, on déchaîna contre eux une émeute populaire qui aurait pu se terminer dans le sang. C'est grâce au président Rodriguez Alvès que la réforme put s'introduire dans le vénérable monastère. L'Ordre bénédictin compte aujourd'hui une Congrégation brésilienne qui fait dater sa restauration de 1893. Elle a à sa tête Mgr Gérard Van Caloen, évêque de Phocée.
En même temps que les anciens ordres monastiques étaient ravivés par l'infusion d'un sang nouveau, une multitude d'instituts religieux, venus d'Europe, prenaient pied au Brésil ou y développaient des œuvres déjà existantes : Lazaristes, Jésuites, Rédemptoristes, Dominicains, Trappistes, Petits-Frères de Marie, Frères des Ecoles chrétiennes se consacrent en pleine
liBerté, sur tout le territoire de la Confédération, à l'apostolat ou à l'enseignement. Les Congrégations de femmes ne sont pas moins nombreuses. Nos religieuses françaises expulsées ont trouvé le meilleur accueil au Brésil, partout où il leur a plu de s'établir. On peut regretter qu'elles n'y soient pas venues en plus grand nombre. Combien de communautés qui végètent à proximité de nos frontières, attendant vainement que la patrie rouvre ses portes, eussent été mieux inspirées de s'en aller résolument là où il y a beaucoup à travailler et où les populations eussent été heureuses de les recevoir! C'est l'impression que je ressens partout où je vais en visitant les établissements de nos religieuses françaises, et particulièrement leurs maisons d'éducation : Dames du Sacré-Cœur, Dames de Sion, Ursulines, Sœurs du Saint-Sacrement, de Saint Vincent- de-Paul, de Saint-Joseph de Chambéry, etc., toutes réussissent au delà de leurs espérances, se plaignant seulement de ne pas suffire à la tâche.
Le progrès de la vie religieuse depuis vingt ans est incontestable. Il y a toutefois une ombre au tableau. Il en va pour les instituts religieux comme pour le clergé séculier; si l'on excepte deux ou trois congrégations de femmes, on peut dire que dans l'ensemble ils ne se recrutent pas au Brésil. C'est l'étranger qui doit envoyer perpétuellement du renfort; à ce point de vue le Brésil, pays catholique, demeure pays de mission. Peut-être bien faut-il attribuer cette stérilité du sol brésilien à l'état de décadence et de marasme où étaient tombés les monastères de l'ancien régime; il en serait résulté dans l'âme du peuple la désaffection, sinon même la répulsion, pour toute apparence de vie nioiiastique.
On pourrait donc espérer que, avec le temps, la
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rég'ularité, la ferveur des nouveaux instituts religieux, et d'autre part le relèvement du niveau chrétien modifieront une disposition aussi fâcheuse.
En attendant, les sectes se font un argument de l'afiluence des relis;ieux étrano-ers; on affecte d'v A'oir une invasion dangereuse pour le pays. Il semble bien que les Loges toutes-puissantes au Brésil aient résolu de dissimuler sous le voile du patriotisme un assaut contre l'Eglise. Ce n'est pas à elles qu'on aura l'air d'en vouloir, mais à l'étranger et à l'intrus. « Nous avons nos prêtres et même nos religieux, disait nag'uère un très haut personnage que je ne veux pas désigner autrement; ils disent la messe, font les baptêmes et les mariages. Nous n'avons pas besoin qu'on nous en envoie d'autres. » Il suffit de lire quelque temps les journaux brésiliens pour être persuadé que le mot d'ordre de la campagne antireligieuse, c'est la guerre au Pacire estrangeiro. On a pu voir déjà ce que serait le catholicisme brésilien réduit aux seules ressources du pays. Les meneurs savent très bien à quoi s'en tenir. Ils se rendent compte que les communautés religieuses relevées ou nouvellement établies, grâce à des contingents venus d'Europe, deviennent autant de foyers de restauration chrétienne du pays. A oilà ce qu'il faut empêcher à tout prix. Le mouvement agressif est déjà nettement dessiné; personne ne pourrait dire à quoi il aboutira.
Le mauvais vouloir du gouvernement fédéral se trahit d'ailleurs par des faits assez significatifs. Des religieux étrangers demandent la nationalité brésilienne; ils ont beau avoir rempli toutes les conditions voulues ; la Constitution ne permet pas de la leur refuser; de parti pris, on traîne en longueur; pas un ne peut l'obtenir. Pourquoi? Il n'est pas téméraire
de penser qu'on prépare l'avenir. Il sera plus aisé d'expulser des étrangers que des citoyens nantis de tous leurs droits.
Et maintenant quel est au juste l'état de la nation elle-même au point de vue religieux? C'est ici surtout qu'il faut se garder des généralisations hâtives.
Le Brésil est un trop grand pays pour présenter partout les mêmes aspects. Néanmoins, comme il a été colonisé par une seule race, gouverné et façonné pendant trois cents ans par un pouvoir fort et centralisateur, qui faisait de l'unité de foi la base même de tout l'édifice politique, le peuple brésilien a été marqué d'une empreinte qu'on retrouve identique dans les provinces les plus éloignées les unes des autres et qui sera la meilleure garantie de l'unité nationale. Et je croirais volontiers que c'est dans les manifestations de la vie religieuse que cette empreinte uniforme s'accuse davantage. Au nord comme au sud, à mille lieues de distance, ce sont les mêmes églises décorées de la même manière; ce sont aussi les mêmes confréries et les mêmes dévotions. Partout le peuple brésilien paraît attaché à ses traditions et à ses habitudes religieuses; il respecte ses prêtres, et l'évêque dans ses tournées pastorales est reçu comme un demidieu. Les fêtes, non pas précisément les fêtes de l'Eglise qui passent souvent inaperçues, mais les fêtes particulières, locales, des confréries ou des patrons, sont solennisées avec grand éclat ; on fait beaucoup de processions et de neuvaines, avec riches décorations des autels et accompagnement d'illuminations et de feux d'artifice. Seulement l'âme est plus ou moins absente de ces démonstrations extérieures ; on a gardé l'enveloppe alors que le dedans est vide. « L'hy-