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CONFRÉRIES ET FRANC-MAÇONNERIE

de quelque Vénérable Tiers-Ordre. Généralement ces confréries sont riches; aussi leurs églises sont bien tenues, et elles dépensent pour leurs fêtes des sommes qui nous laissent rêveurs. Mais qu'on se représente la situation du prêtre et de l'évêque aux prises avec cette puissance exercée par des Confrères .'.! J'ai eu l'indiscrétion de questionner à ce sujet, et on m'a répondu que l'on tâchait de s'entendre et cpie Ton y parvenait d'ordinaire. Ainsi soit-il! Mais je n'ai pu m'empêcher de penser que c'était là le régime que le gouvernement maçonnique de la République française avait rêvé pour l'Eglise de France.

Et je serais porté à croire que, à Rome, où l'on sait ce cpii se passe dans le monde, on se sera dit : Les Cultuelles! Nous connaissons cela. Elles fonctionnent au Brésil.

Pour ce qui est de l'attitude de l'épiscopat vis-à-vis des Irmandades, trop timide ou trop prudente, au gré du P. Julio-Maria, le grief était peut-être fondé en 1900; aujourd'hui il a cessé de l'être. Pendant mon séjour à Bahia, il y avait au moins trois des plus importantes confréries dont les églises étaient frappées d'interdit.

Il faut l'avouer, la secte qui s'est donné pour mission de déchristianiser le monde, a su manœuvrer au Brésil avec un art consommé, on a peut-être le droit de dire, une habileté diabolique. En s'infîltrant dans les Irmandades, elle s'est emparée d'un instrument incomparable d'action et d'influence, le service de la charité et de l'assistance publique. Tous les grands établissements charitables sont en effet aux mains des confréries. Du même coup, elle pénétrait réellement dans l'Eglise et s'y installait pour y dicter la loi, le jour où il lui plairait de le faire. Un catholique brési-

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lien des plus distingués me disait à ce propos : « Nulle part au monde l'Eglise n'est dans une situation aussi périlleuse que chez nous. Ailleurs l'ennemi l'attaque du dehors; au Brésil, il est dans l'intérieur de la place. ))

Il va sans dire que les confréries ne sont pas les seules puissances plus ou moins acquises à la francmaçonnerie. Plus encore qu'en Europe, la secte ténébreuse exerce dans les Etats de 1" Amérique latine une action enveloppante à quoi rien ne peut se soustraire. Faut-il même l'appeler encore ténébreuse? Les Maçons du Brésil ne semblent pas rechercher l'ombre et le mystère. Les Loges s'alfichent au grand jour; je les vois figurer dans les Annuaires à côté des sociétés de jeux, d'affaires ou d^études; on donne le nom des Vénérables et des autres dignitaires. 11 n'est si petite ville qui n'en possède une ou plusieurs. Plus qu'ailleurs peut-être y a-t-il encore parmi les Maçons brésiliens des simples et des naïfs. Tel ce haut personnage de la municipalité de C . . . , demandant à son évêque qui partait pour Rome d'obtenir des indulgences pour la fête de la Loge dont il était membre. Le fait n'est pas plus inventé que la bataille de Waterloo. Malheureusement il ne prouve rien, sinon qu'il y a des sots partout'.

Mais la franc-maçonnerie brésilienne n'en est pas moins un rameau très authentique et très vivant de la maçonnerie universelle. Elle travaille au grand œuvre avec beaucoup d'activité et une conscience parfai-

1. Un autre franc-maçon, 7no;Y/o/)!0 d'mi hùjiital, par conséquent dignitaire d'une confrérie, nie disait à niui-niéme à propos de l'expulsion des Sœurs de THô tel-Dieu de Paris, votée par la majorité des conseillers municipaux : d Ces gens-là sont des fous malfaisants. » Le brave docteur n'avait sans doute pas encore été admis à la pleine lumière.

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tement avertie. D'ores et déjà elle est en mesure de faire sentir partout son influence, quand ce n'est pas d'imposer sa volonté. Il y a peu de gens en place, m'assure-t-on, qui ne lui soient inféodés de quelque manière. C'est son programme qui inspire les législateurs et les gouvernants. Ici comme partout, le but poursuivi se résume en deux mots : éliminer Dieu et le surnaturel, laïciser la vie humaine. On y tend par tous les moyens et Ton avance par étapes. L'enseignement dit neutre est l'agent de déchristianisation par excellence; l'Etat brésilien en use avec un succès qui donne pleine satisfaction à la Secte. La liberté d'enseignement existe dans le pays, mais avec une organisation qui permet au gouvernement de le contrôler et de le diriger dans une assez large mesure. Au mois de mars dernier, le ministre de l'Instruction publique prétendait, en vertu de ce pouvoir, retrancher l'enseignement religieux du programme d'un grand collège dirigé par les Bénédictins de Saint-Paul. Son Excellence appuyait son opposition d'un double motif : D'abord l'enseignement religieux ne pouvait se donner f^u'au détriment d'autres études exigées par la loi; ensuite, par lui-même, il n'est pas d'une bonne hygiène pour l'esprit des adolescents !

A la vérité, l'incartade ministérielle provoqua un tel concert de protestations que Son Excellence dut expliquer son interdiction de telle manière qu'elle se trouva comme non avenue. Mais la tendance est assez claire ; l'inspiration ne l'est pas moins.

La maçonnerie brésilienne a trouvé une auxiliaire dans la Société, ou pour mieux dire, dans l'Eglise positiviste. Le Brésil est en effet le pays du monde où la religion inventée par Auguste Comte a recruté

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ses adeptes les plus fervents. Le Livro do Centenario ne consacre pas moins d'un gros article de 25 pages à cette Eglise minuscule. Sa fondation remonte à 1876; les fidèles de la première heure étaient au nombre de six. L'un deux, Miguel Leriios, vivit prendre langue à Paris auprès de Pierre Lalïitte qui lui conféra le grade d'aspirant au sacerdoce. On ne tarda pas à rompre avec le grand-pretre fràiiçais, que l'on ne trouvait pas assez Comtiste. Les positivistes brésiliens eurent une part considérable dans l'organisation de la Républk[ue. Ce sont eux qui firent adopter pour bases de la Constitution les principes du laïcisme et du naturalisme le plus absolu. La Constitution particulière de plusieurs des États débute par l'invocation positiviste : « Au nom de la Fariiille, de la Patrie et de l'Humanité. » Le drapeau national porte également la devise positiviste : Ordre et progrès. Enfin on se sert dans les correspondances officielles de la formule de politesse empruiitée par la seCte aux errands ancêtres de la Révolution : Salut et Fraternité! Sérieux et convaincus jusqu'au bout, les positivistes de Rio de Janeiro ont bâti une église, où ils célèbrent les rites de la religion de la nature. Les fidèles sont en petit nombre ; au moment de là plus grande prospérité, ils n'ont pas dépassé deux cents. Ils n'en constituent pas moins une puissance. Ils parlent et écrivent au nom de l'évangile positiviste, approuvant ou condamnant comme des gens qui possèdent le dépôt de la vérité pure. Tout récemment, par exemple, quand fut voté le service militaire obligatoire, une' encyclique partit de l'Eglise positiviste, réprouvant une loi contraire à Ihumanité et à la fraternité. 11 va sans dire que l'influence positiviste s'exerce d'ordinaire dans le sens anticatliolique.

LIBÉRALISSIE OU ANTICLÉRICALISME? 211

Les pouvoirs publics, on Ta vu pliis haut, usent de ménagements avec l'Eglise; à Foccasion, ils se montrent déférents envers elle; mieux que cela, il leùt' arrive de lui faire des prévenances; l'alfaire du cardinalat en est une preuve entre bien d'autres; le ministre, baron de Rio-Brancô, qui entreprit la négociation, est lui-même un maçon de marque. Les faits qui semblent témoigner de la bienveillance ne sont pas rares. Néanmoins, les catholiques avisés refusent de se laisser prendre à ces beaux dehors : (( L'ennemi ne désarme pas, me disait l'un d'eux. Et qui oserait dire que les ménagements mêmes et les prévenances ne font pas partie d'un j)lan savamment combiné pour arriver à ses fins sans opposition et sans obstacle? »

De son côté, l'éminent religieux que j'ai cité plusieurs l'ois, le P. Julio-Maria disait devant moi : « On se méprend en France sur l'état religieux du Brésil; vos journaux bien pensants le représentent comme enviable; on ne voit que les apparences. Ma conviction est que les catholiques brésiliens doivent se préparer pour de mauvais jours qui ne sont pas loin. »

Il est manifeste que ce jsays, l'un des plus grands du monde, après avoir sommeillé longtériips, s'éveille avec l'intention de faire figure parmi les peuples modernes. Ouvert à tous les courants d'idées qui les agitent, il subit des influences contradictoires. C'est, d'une part, les principes de liberté, à l'américaine, dont il s'est grisé dans la conquête de son indépendance, et qu'il a mis à la base de ses institutions ; de l'autre, ses traditions de race, sa fonnation séculaire, son hérédité intellectuelle et morale, tout imprégnée d'autoritarisme et d'intolérance. rUis, il est conforme à la nature que les nations encôria jeunes, aussi bien que les individus, prennent exemple sur lèUrs aînées.

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Le Brésil républicain cherche encore sa voie; il regarde, si l'on peut dire, d'un œil vers la grande République nord-américaine, et de l'autre, vers la République française. La géographie voudrait qu'il inclinât vers la jjremière , où se trouve le centre de gravité de tout le continent ; son tempérament et ses affinités le poussent vers la seconde. Laquelle des deux attractions l'emportera? Après s'être essayé au large libéralisme des Etats-Unis, il est bien à craindre qu'il ne se laisse gagner par l'anticléricalisme fanatique et étroit qui paraît être un mal endémique chez la race latine. Le pan-américanisme aura vraisemblablement pour résultat, sur le terrain économique et politique, de soumettre les Etats de l'Amérique espagnole et portugaise à l'hégémonie du colosse du nord; mais, pour ce qui est de leur mentalité, de leur culture, de leurs passions mêmes, ces jeunes nations restent en contact et en communion avec les vieux peuples de leur sang.

En ces dernières années, des personnages en vue sont allés au Brésil porter la bonne parole maçonnique : M. Henri Turot et M. Paul Doumer, au nom de la France, le professeur Ferrero et le leader socialiste Enrico Ferri pour l'Italie. Ils ont été fêtés, acclamés et choyés ; hormis le canon, on n'eût pas fait beaucoup plus pour ce pauvre roi Don Carlos qui devait y venir cette année visiter la première exposition brésilienne. Une réflexion de M. Paul Doumer, lors de sa réception à Rio de Janeiro, exprime bien cette prédisposition des peuples de même race à une entente plus ou moins cordiale : <( Aux Etats-Unis, dit-il, je me sentais étranger; ici, je me sens en famille. »

Combien cette sympathie naturelle doit faciliter l'accord entre ceux qui d'un bout du monde à l'autre s'intitulent Frères et Amis !

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En résumé, il ne faudrait pas trop se presser d'affirmer que la séparation de FEglise et de l'Etat ait tourné au profit de l'Eglise brésilienne. Sans doute, tout valait mieux pour elle que l'oppression hypocrite qu'on lui infligeait sous l'étiquette du patronat. Mais il est bien vrai aussi qu'elle trouvait dans la protection de l'Etat une force qui lui manque aujourd'hui. Son alliance intime avec l'autorité souveraine lui donnait un prestige qui s'imposait à l'âme populaire. Chez tous les peuples qui ont été façonnés par le pouvoir absolu, le gouvernement exerce une sorte de fascina- Lion à laquelle on ne résiste guère. C'est bien le cas du peuple brésilien, plus encore que le nôtre. La colonie s'est alfranchie de la métropole ; mais le citoyen n'a pas conquis l'indépendance de sa personne vis-àvis du gouvernement. Le gouvernement se détache de l'Eglise et de la religion ; le citoyen fait de même. Voilà ce qui se passe chez le peuple qui se croit le plus libre du monde; c'est le peuple français que je veux dire ; il n'en va pas autrement chez le peuple brésilien. Quand son gouvernement, devenu la chose des francsmaçons que les exploits de leurs Frères de France empêchent de dormir, entreprendra la guerre ouverte contre la religion, le peuple laissera faire, parce que c'est le gouvernement.

Le régime de la liberté, inauguré il y a vingt ans, pouvait assurément provoquer un renouveau dans l'Eglise brésilienne. Mais encore faut-il savoir se servir de la liberté. Les oiseaux élevés et nourris en cao-e

sont tout dépaysés et désemparés quand ils en sortent ; la plupart du temps, ils périssent d'être libres. Il v a un apprentissage à faire de la liberté pour l'Eglise comme pour les nations. Cet apprentissage, on le fait au Brésil, aussi bien que chez nous. On n'avait pas

compris tout d'abord que, sous le régime de la liberté, il ne faut compter que sur soi-même ; on paraît le comprendre maintenant. Comnie le disait récemment un homme que l'on peut appeler le chef des catholiques brésiliens, le D'' Ignacio Tosta, on s'aperçoit cp'il est périlleux de s'endormir à l'ombre de l'arbre de la liberté; « parce que la liberté, sans l'action, est comme cet arbre des Antilles dont le feuillage épais invite au repos le voyageur fatigué, mais qui lui verse la mort au milieu de rêves enchanteurs. »

Devant le progrès de l'irréligion officielle et les audaces croissantes des sectes, on a senti la nécessité de se grouper, de parler et d'agir pour la défense des intérêts religieux du pays. On a fondé des œuvres, des cercles d'ouvriers et déjeunes gens; des écrivains catholiques ont pris rang dans la presse et ont vaillamment combattu pour leur foi; des orateurs ont fait entendre, soit dans les Assemblées parlementaires, soit dans la chaire, les protestations et les revendications de la conscience chrétienne.

Je ne puis ici passer sous silence le nom du P. Julio- Maria. L'éloquent religieux s'est fait une place à part dans l'apologétique auprès de la société intelligente du Brésil. 11 a créé à la cathédrale de Rio de Janeiro, lin cours de conférences à l'instar de celles de Notre- Dame. Le succès a sûrement dépassé son attente. La conférence du Père Julio est un peu l'événement de la semaine. Les journaux de la capitale en donnent de longues analyses, reproduites un peu partout par la presse locale. L'enseignement du conférencier de Rio atteint de la sorte le pays tout entier. Pendant le Carême de cette année, il traitait du Péché, et la série amenait tour à tour les péchés des hommes de science, des hommes de lettres, des hommes d'indus-

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