CHAPITRE XI
Nictheroy. — Le Collegio de SanUi-Rosa. — La Serra do Jiiar. — Santos. — Le port du café. — Saint-PauL — Une Irmandade modèle. — L'Etat de Sao-Paulo. — Imm%i'ation européenne. — Les Italiens.
J6 mars 1908. — On pousse activement les travaux du port de Rio de Janeiro ; il s'étendra sur trois kilomètres et demi de rivage au nord de la ville; avant un an, assure-t-on, les grands paquebots viendront s'amarrer à quai. En attendant, ils jettent l'ancre où ils peuvent, loin dans la baie ; source de désagréments pour les passagers. Par exemple, vous vous faites conduire à 1' « Atlantique » avant' midi, craignant d'être en retard, et en arrivant à bord, vous apprenez que le départ aura lieu vers deux heures du matin. Rester sur un bateau immobile, sous un soleil de feu, pendant qu'on fait du charbon, serait peu sage. On profitera du contretemps pour visiter Nictheroy, qui est là, comme à portée de la main, noyée dans les verdures. De petits vapeurs font continuellement la navette entre les deux villes qui se regardent de part et d'autre de la baie, à l'endroit où elle est le plus étroite. Le trajet dure à peine une demi-heure ; on passe au travers d'une multitude de vaisseaux de toute taille, y compris des navires de guerre; on croise le ferry-boat^ qui transporte d'un
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rivag-e à l'autre un train de chemin de fer; on dépasse de petites îles gracieuses qui forment comme une avant-garde à la cité.
Nictheroy est plus ancienne que Rio de Janeiro; son nom prouve qu'une tribu indienne l'occupait avant l'arrivée des Européens. Au reste, la baie ellemême porte encore son nom indien, Guanahara. Et remarquons à ce propos qu'il en est de même pour la plupart des montagnes, des cours d'eau, aussi bien que des localités qui figurent sur la carte du Brésil ; témoignage irrécusable de l'existence de populations indigènes nombreuses, complètement disparues aujourd'hui, ou dont les restes ont été refoulés dans les profondeurs du sei'tao.
Nictheroy compte environ 30.000 habitants; elle est la capitale de l'Etat de Rio de Janeiro, dont le District fédéral n'est qu'une enclave. La ville s'étale au bord de l'eau à l'abri d'un massif monta£:neux dont les derniers contreforts encadrent des criques charmantes; des villas très proprettes, avec de grands arbres, des pelouses à l'anglaise et des corbeilles de fleurs, s'alignent dans le vallon d'Icarahy sur une lieue de longueur, jusqu'au Collec/io Salesiano de Santa- Rosa. C'est l'établissement qui m'intéressait par-dessus tout à Nictheroy. Du sommet du Corcovado j'avais aperçu la statue dorée de Notre-Dame Auxiliatrice resplendissant au soleil, et je m'étais promis de lui rendre ma visite.
Les Salésiens de Dom Bosco ont multiplié leurs œuvres dans l'Amérique du Sud avec un merveilleux succès; ils ont à ma connaissance douze établissements au Brésil, dont cinq dans le seul Etat de Sao- Paulo; ils y font un bien incalculable. Le Collegio Santa-Bosa donne l'enseignement secondaire à plus
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de 300 élèves tous interiies; il y a en outre une école professionnelle pour plusieurs métiers, et en particulier toiite l'industrie du livre. Le CoUegio est situé au pied d'une colline qui lui appartient. Au sommet se dresse un campanile très élégant et qui sert de piédestal à la statue colossale de la Madone; le monument tout entier n'a pas moins de 35 mètres de hauteur; il fut érigé en 1900, comme mémorial du quatrième centenaire de la découverte du Brésil.
Les Pères Salésiens qui ne boudent pas le progrès, qui ont dans leurs ateliers les machines les plus perfectionnées, ont établi un funiculaire pour monter du CoUegio, jusqu'au pied de la tour. — « Il ne nous a coûté que notre travail, nous dit l'aimable supérieur; une compagnie de chemins de fer nous a donné les rails et les wagons, et il n'y a pas d'autre moteur que le poids de celui qui descend. » — Derrière le monument s'étend une immense esplanade ouverte en pleine jlorcsta; à certaines fêtes de l'année elle est envahie par une foule de plusieurs milliers de personnes; la messe est célébrée à un autel placé dans un encorbellement de la tour. Ce doit être impressionnant, car le spectacle se déroule dans un cadre féerique. Au bout du vallon, la baie ayec la variété de ses aspects, les taches vertes et noires de ses îles et de ses rochers, puis par delà tout le panorama de Rio qui se déploie dans sa grâce ei sa magnificence sous le regard de Notre-Dame-Auxiliatrice, installée là-haut, semble-t-il, pour contempler et pour bénir.
L' « Atlantique » s'ébranla un peu avant le jour; nous étions restés assez nombreux sur le pont, car les flancs du bateau surchauffés pendant sa station dans la baie transformaient les cabines en étuves. Une fois
la barre franchie, un petit crépuscule bleuâtre éclaira la chaîne maritime, cette serra do niar qui borde la côte brésilienne sur une longueur de 3.o00 kilomètres, et qui donne à la région de Rio de Janeiro un pittoresque si original. Du côté du nord nous apparut un fouillis de montagnes pointues, pressées les unes contre les autres, comme les huttes d'un village nègre. Nous allions vers le sud et bientôt, en face de nous, se profila sur le ciel la silhouette du « Géant couché. » C'est une série de sommets de formes capricieuses qui donne cette illusion. 11 est rare que les figures qu'on se plaît à découvrir dans les paysages de montagnes s'accusent avec cette netteté. Alors même qu on ne serait pas averti, je crois qu'on n'arriverait pas du sud à Rio de Janeiro sans remarquer le « Géant couché. »
Pendant toute cette journée, 1' « Atlantique » va se tenir à quelcpies milles de la terre, et nous aurons en vue, très distinctement, les pentes de la serra qui viennent plonger jusque dans la mer, enveloppées du pied jusqu'à la tète du manteau noir de la floresta; et c'est bien un manteau de fourrure, où les trous sont rares ; tout le contraire de nos montagnes si souvent pelées et décharnées, qui laissent toujours voir quelques parties de leur squelette, quand ce n'est pas le squelette tout entier. Mais nulle part ce triomphe de la forêt brésilienne ne m'est apparu plus complet que dans la grande île de Saint Sébastien, que nous avons côtoyée vers le milieu du jour. Ce massif montagneux, dont la base a quatre ou cinq lieues de longueiu-, se dresse tout d'un jet à 1.300 mètres audessus du niveau de l'océan ; on a beau parcourir du regard les vallons, les combes, les crêtes, on n'y aperçoit ni une clairière, ni un rocher; l'arbre a tout