‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 69 sur 105 · SANTOS · texte numérisé non relu

SANTOS

envahi. Et l'aspect de ces forêts sans fin n'a rien de sauvage, ni même de sévère ; elles vous donnent plutôt l'impression d'une nature prodigieusement puissante et féconde.

C'est encore quelque chose d'analogue que j'éprouve en regardant à côté de moi sur le pont; tout larrière, de bâbord à tribord, est couvert de régimes de bananes empilés régulièrement à près de 2 mètres de liauteur. Je calcule que le tas a environ 80 mètres cubes. Le chargement a été fait à Rio; on en prend d'ordinaire bien davantage encore à Santos, le tout à destination de Buénos-Aires. On sait que la banane, soit fraîche, soit à l'état de farine, tend à devenir un article commun d'alimentation; c'est chose faite déjà aux Etats-Unis où de puissantes compagnies se sont formées pour la culture et l'exploitation du bananier; de nombreux vapeurs sont aménagés exclusivement pour le transport du fruit; c'est par millions que les régimes arrivent à New-York et même à Londres, par millions aussi que se chiffrent les profits de ce commerce. De vrai, le bananier est bien avec le palmier le plus riche présent que la Providence ait fait aux habitants de la zone torride. Même sans culture, il pousse et se reproduit indéfiniment, à condition toutefois d'avoir de l'eau en abondance; il donne du fruit toute l'année; un régime peut compter de 100 à 200 bananes; mes hôtes de Sao-Paulo m'ont dit en avoir cueilli un qui pesait 65 kilos.

La distance par mer entre Rio de Janeiro et Santos est seulement de 212 milles ; une petite journée pour nos paquebots. Sur le soir, 1' « Atlantique » s'engageait dans un fjord ; c'est, me semble-t-il, le nom qui convient à ce bras de mer long d'une ou deux lieues,

large de quelques centaines dé mètres, au fond duquel s'abrite la ville que le café a rendu célèbre dans l'un et l'autre hémisphère. La cité de Tous-les-âaints, Todos os Santos, par abréviation Santos, s'annonce de loin par la blanche église de Montserrat, perchée au sommet d'une colline escarpée au pied de laquelle elle s'étend; du côLé de la terre, l'horizon est barré par la Serra qui se dresse comme une formidable muraille noire, de 1.200 à 1.400 mètres de hauteur.

Santos a été le premier port du Brésil outillé à la moderne ; les (juais et les docks s'alignent sur iine longueur considérable ; vapeurs et voiliers s'accotent en files serrées pbiir décharger leurs marchandises et surtout pour charger la précieuse graine qu'ils emporteront sur tous les points du monde. La statistique du port de Santos accuse pour le mois de janvier 1908 la sortie de 109 navires, jaugeant ensemble 218.087 tonnes et enqDortant un total de 839.540 sacs de café. A raison de 60 kilos par sac, c'est donc pour un mois une expédition de 50.372.400 kilogrammes de café. La statistique en estime la valeur à 26.802.115 milréis, qui représentent au cours actuel du change 40.203.172 francs.

La quantité de café embarquée à Santos pendant le mois de janvier dernier est inférieure à la moyenne; l'exportation de l'année 1907 atteint en effet le chiffre de 11.316.931 sacs, autrement dit, 678.015.800 kilogrammes.

C'est le café, cela va sans dire, qui a fait la fortune de la ville de Santos ; on m'assure qu'elle ne compte aujourd'hui pas moins de 60.000 habitants. Ce chiffre ne paraît pas exagéré pour l'étendue qu'elle couvre; les quartiers neufs, en damier, selon l'usage américain, se sont donné du large; on voit où commencent les rues, on iie sait pas où elles finissent ;

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mais il y a fort peu de maisons à étage. D'ailleurs, grâce à leurs badigeons, grâce surtout à leurs jardins et aux places publiques plantées de palmiers et de grands arbres, la ville a un aspect de propreté et de gaîté assez rare dans les grands ports de commerce. Et c'est heureux pour les gens condamnés à y faire leur séjour habituel. Assise sur des terres basses et presque entourée d'eau, ou pour mieux dire de marécages, à distance de la grande mer et avec l'écran de la Sei'ra du côté de la terre, la malheureuse Saritos est installée à souhait pour avoir un climat très chaud, humide et insalubre. De fait, elle fut longtemps un foyer de fièvre jaune; elle est assainie aujourd'hui; au surplus, j"ai cru voir qu'on y réside le moins jjossible ; on a créé le long de l'Océan tout un faubourg de villégiature relié à la ville par de nombreuses et faciles communications.

Saluons en passant les hommes illustres dont Santos honore la mémoire. Sur la grande place où l'on débouche en descendant du bateau, on vient d'ério-er un fort beau monument à Braz Cubas, Immoi-tal fundador de Sajitos. Une statue en marbre blanc le représente dans l'élégant costume des liidalgos du xvi'^ siècle ; sur les quatre faces du piédestal des inscriptions énumèrent les titres du héros ; la liste en est longue ; celui qui lui fait le plus d'honneur c'est sariâ doute que, « dévoué au sublime idéal de la charité, il fonda en la4o la Santa Casa da Misericordia de cette cité. » Ce fut le premier établissement de ce genre au Brésil. Quant à la ville elle-même, les deux dates 1507-1907 réunies sur la face antérieure indiquent que son origine remonte aux premiers temps de la colonie. Toutefois, c'est Sao-Vicëhte, à deux lieues de Santos, qui servit longtemps de chef-lieu et

qui eut l'honneur de donner son nom à la capitainerie devenue plus tard l'Etat de Saint-Paul.

A quelques pas du monument de Cubas, s'allonge parallèlement au quai la façade du couvent do Carmo; une tour carrée, revêtue du haut en bas de faïences bleues, occupe une des extrémités, et sur le tympan de la porte une inscription nous informe que « dans cette église se trouve la sépulture de José Bonifacio Andrada e Silva, le Patriarche de V Indépendance. »

En arrivant à la gare, je fus témoin d'une scène très banale, mais qui a dû fournir un sujet de cartes postales, souvenirs de Santos. C'était un transbordement de café d'un train au bateau. D'ordinaire les wagons viennent se ranger le long du quai, et les grues prennent et déposent les sacs ; cette fois l'opération se faisait à dos d'hommes ; ils étaient bien quarante, nègres pour la plupart. Chacun à tour de rôle chargeait un sac sur ses épaules ; le camarade suivant en prenait un autre sur sa tête et d'un geste en avant le projetait sur le premier; l'homme avec ses deux sacs (120 kilos) prenait son élan, traversait la largeur du quai, grimpait au pas de course le plan incliné et venait jeter son fardeau dans l'ouverture béante de la cale. Toute cette manœuvre s'accomplissait avec une rapidité et une précision extraordinaires, et avec accompagnement de cris, de chants et de rires. Bien certainement la besogne n'est pas payée à l'heure.

L'Etat de Saint-Paul est formé presque en entier d'un vaste plateau mamelonné qui se maintient entre 600 et 800 mètres d'altitude. 11 se termine brusquement à une faible distance de la mer. En moins d'une demi-heure, le train arrive à la racine de la montagne, raiz da Serra. La locomotive n'ira pas plus loin.

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