CHAPITRE XII
Y Lu. — Le Collège Sao-Luiz. — Les Sœurs de Suint-Joseph de Ghambéry au Brésil. — La jeunesse scolaire. — L'instruction publique au Brésil. — Les écoles primaires. — Le lycée national et les collèges éqiiiparés. — Programme. — Un « bacharel em Sciencias e Lellras. » — Enseignement public et enseignement libre.
Ytii, 93 mars 1908. — Quatre heures de chemin de fer, à partir de Saint-Paul, dans une région montagneuse, mais d'aspects assez monotones, et l'on arrive à Ytu, une jolie petite ville de 10.000 à 12.000 âmes, qui possède un des établissements d'éducation les plus importants, peut-être même le plus important de tout le Brésil. Le Collegio Sao-Luiz a eu jusqu'à 600 élèves, presque tous internes ; il en a encore 500 à l'heure présente, et l'on s'est imposé de ne pas en recevoir davantage, non que l'espace manque, mais parce que les maîtres, trop peu nombreux, sont déjà chargés au delà de leurs forces. Le collège Sao-Luiz e.st dirigé , comme celui de Nova-Friburgo par les Jésuites italiens de la Province romaine, aidés également par quelques Français. Il fut fondé en 1867 et le nombre total de ses élèves en ces quarante années n'est pas inférieur à 4.S00.
Toutefois ses débuts furent modestes ; ses constructions s'élevèrent au fur et à mesure des besoins ; il en est résulté un ensemble qui manque d'unité, mais
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d'ailleurs point incommode et fort vaste : il forme un parallélogramme qui n"a pas moins de 2lb mètres sur ime face et i8o mètres sur l'autre. Les 500 élèves sont parfaitement à l'aise, soit à la chapelle, soit au réfectoire unique, soit dans la grande salle des fêtes; non moins à 1 aise dans leurs cours de récréation qui ont pour prolongement une chacara de 80 hectares — entendez par là une lande coupée de bosquets, de vergers, de pàtis. C'est la situation idéale d'un grand internat, ouvert d lui côté sur la ville, de l'autre sur la campagne libre, indéfiniment. La partie cultivée aux abords du collège est d'une fertilité remarquable ; les arbres fruitiers abondent, les orangers surtout très nombreux ploient littéralement sous le poids de leurs fruits. Mais ce que j'y admire plus encore tous les jours c'est l alaméda des bambous, une avenue de 80 mètres de longueur, aboutissant au monument de Notre-Dame de Lourdes ; les deux épaisses rangées de bambous se réunissent à huit ou dix mètres de hauteur, formant comme une nef ogivale tellement impénétrable aux rayons du soleil que, même aux hem-es où la lumière est aveuglante, il y règne une demi-obscurité .
La ville d'Ytu est une des plus anciennes de la région pauliste et elle a sa place dans l'histoire ; mais d'ailleurs rien dans son aspect qui tranche sur la banalité accoutumée de la ville américaine. Toujours les rues en damier, toutes semblables, bordées de petites maisons basses, sans étage pour la plupart. La bâtisse n'entraîne pas de grands frais; presque jamais de pierres ; des briques, qui parfois sont simplement séchées au soleil. On applique là-dessus un crépissage, des frises, des enjolivures de toute sorte, de la couleur surtout, et 1 on finit par avoir des enfi-
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lades d'habitations proprettes et gaies. Au surplus la ville paraît entretenue avec goût et même un brin de coquetterie. Le jardin public qui s'étend devant l'église principale, la matriz, est soigné comme une miniature. Je signalerai à cette occasion un miracle de patience que j'ai rencontré cent fois, dans les parcs de Rio de Janeiro ou de Saint-Paul, aussi bien que dans les jardinets minuscules sur le devant des maisons particulières, je veux parler des pelouses de capim, cette graminée résistante qui remplace nos gazons et cpie les jardiniers brésiliens plantent brin par brin. Ils ne sont jamais pressés.
On ne trouve à Ytu ni monument, ni curiosité; on visite du moins le dévot sanctuaire du Bon Jésus, décoré élégamment et non sans quelque magnificence. Là est le siège de V Apostolat de la prière qui par son Messager^ ses publications et ses œuvres diverses, exerce son rayonnement sur le Brésil tout entier. A une autre extrémité de la ville le Patrocinio fait le pendant du collège Sao-Luiz. Le Patrocinio est l'établissement central au Brésil de nos bonnes Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry. Il comprend, outre la résidence provinciale, pensionnat, externat, noviciat, etc., en tout plus de 500 personnes.
Le premier essaim venu de la Savoie arriva à Ytu, il y a un demi-siècle; la supérieure actuelle du Patrocinio en faisait partie; elle est pleine d'entrain et ses souvenirs sont d'une lucidité parfaite. Elle me raconta comment, partie du Havre le l"^"^ avril 1859, elle débarqua à Rio le 24 mai, après 55 jours de traversée. On en était encore à la marine à voiles. La première supérieure était morte en mer l'année précédente. Cette fois on passa seulement par l'agonie. Pendant une semaine le vaisseau fut arrêté sous la
ligne avec calme plat. « Ma compagne, me dit la vénérable mère, suait une sueur rouge ; je compris alors ce que Notre Seigneur avait souffert à Gethsémani. » Ce furent ensuite pour venir de la mer jusqu'ici d'interminables journées à cheval. C'étaient encore les temps héroïques. La petite famille de Saint-Joseph, transplantée au Brésil, y a pris racine et prospéré. Elle compte aujourd'hui 16 établissements dans le seul Etat de Saint-Paul et, par un privilège rare, le pays fournit à son recrutement.
Trois prêtres du diocèse de Chambéry desservent le Patrocinio et la Santa Casa da Misericordia; on est heureux de se retrouver entre Français si loin du pays, et pour moi il y a profit en même temps qu'agrément dans la conversation de compatriotes parfaitement au courant des choses brésiliennes. J'ai visité avec eux le domaine du Patrocinio ; on y a englobé récemment la maison et les terres de ce Padre Feijo, qui fut un personnage politique important, régent pendant la minorité de Don Pedro II et tuteur du jeune prince, mais prêtre à Pesprit aussi peu sacerdotal que possible. Il y a dans la chacara des cultures qui font plaisir à voir; c'est la première fois que je trouve au Brésil un potager avec la plupart de nos légumes de France.
— Et les fourmis, demandai-je ?
— Les fourmis ne sont pas ici l'ennemi le plus redoutable, me dit-on; c'est le tatou.
A le voir, le tatou paraît cependant l'être le plus inoffensif de la création ; portant sa maison sur son dos, comme la tortue, il a assez de mal à se défendre ; mais voilà, il creuse des galeries sous terre et s'en vient tranquillement dévorer racines et tubercules ; quant à la plante elle-même, il la
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dédaigne. !Mais naturellement tout périt là où il a passé. On le pourchasse sans merci, d'autant plus que sa chair n'est point désagréable et que sa cuirasse se transforme en jolies boîtes à ouvrage.
Je remarque encore çà et là dans les pâquis une quantité de cônes de terre hauts de 60 à 80 centimètres. On dirait des bornes plantées au hasard. C'est l'ouvrage des termites, qui se sont fait là dessous une habitation à leur convenance. On voit des champs littéralement hérissés de cette sorte de dolmens; la terre, pétrie parles animalcules et séchée au soleil, devient dure comme de la pierre. On n'a pas la ressource de capturer le termite comme le tatou ; c'est un malfaiteur laborieux dont on ne se débarrasse qu'à force de travail.
Mais voici qui est plus réjouissant : une vigne, une vraie vigne; les ceps sont vigoureux, trop vigoureux même; ces pampres superbes, cette frondaison exubérante ne promettent pas une vendange de première qualité; mais le fi'uit de la vigne garde sa séduction, même en face de tous les produits de la flore tropicale f[ui abondent ici. Il en est un qui attire mon attention. hejahoticahH — un nom bien extraordinaire — est im arbre remarquable par sa belle tenue; point très grand, mais si correct, si régulier et si propre que vous diriez qu'on lui a fait sa toilette. Les jeunes filles du Patrocinio disent que c'est lui qui mérite le prix d'ordre, he jabot icaha a d'autres titres à leur estime. Il se couvre de fruits qui poussent à même le tronc et les branches; c'est la cerise brésilienne, à peau noire et chair blanche, rafraîchissante mais un peu fade; elle ne vaut pas la nôtre.
Revenons à Sao-Luiz. Il y a, au milieu des bâtiments du collège une tour qui sert d'observatoire météoro-
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logique. Du haut de la plateforme on domine la ville et ses alentours. J'aimais à regarder de ce belvédère les élèves prenant leurs ébats dans leurs cours de récréation; c'est le moment où la jeunesse scolaire livre le mieux ses secrets. Petits et grands m'ont paru déployer dans leurs jeux une ardeur méritoire; car ni leur tempérament ni le climat ne les porte à l'exercice physique. Le foot-hall les a conquis; ils jouent avec entrain, on pourrait dire avec passion; mais le moment d'exaltation passé, ils reprennent sans transition une allure tranquille, sinon indolente, qui évoque dans mon souvenir, par le contraste même, la turbulence de nos écoliers français.
Il m'a semblé encore que ces adolescents brésiliens, les jeunes gens surtout, sont un peu plus qu'on ne voudrait, sérieux, graves, réfléchis.
Leur physionomie s'éclaire difflcilement, le rire paraît leur être peu familier; en revanche ils peuvent, m'assure-t-on, tenir en place pendant cinq heures d'horloge, à écouter des discours académiques; cela leur arrive de temps en temps. En définitive, la race tient de son climat une maturité précoce qui a ses avantages et ses inconvénients, et d'autre part un flegme habituel qui n'exclut pas les impressions vives et les explosions violentes. Ajouterai-je que cette chère jeunesse brésilienne m'a fait penser à celle dont parle Horace,
In ciite curanda plus feqiio operata juventus?
J'ai cru remarquer chez elle un souci de la cravate, du col, des manchettes, des cheveux auquel nos grands garçons, nos internes du moins, ne nous ont guère accoutumés; il est vrai qu'ils se rattrapent plus tard. Ici encore les Brésiliens sont seulement en avance.