LA CHASSE A L H031ME
ils triomphaient de toutes les résistances. Les Barbares se transformaient en néophytes fervents. On sait quelles merveilles de piété, d'innocence, d'héroïsme même brillèrent dans ces jeunes chrétientés où semblait revivre la ferveur de la primitive Eglise. Il n'est pas téméraire de croire que de proche en proche les missionnaires eussent étendu leur action civilisatrice sur toute cette population indigène, laquelle, sans vouloir faire de précision impossible, peut être évaluée à plusieurs millions d'âmes; mais l'abominable piraterie, provoquée et encouragée par la cupidité des colons et la connivence des autorités de tout ordre, rendait de plus en plus difficile le progrès de cette conquête pacifique. Les Réductions elles-mêmes n'étaient pas à l'abri des coups de main des chasseurs d'esclaves ; tous les moyens leur étaient bons pour s'emparer des malheureux Indiens ; ils allaient jusqu'à se travestir en Jésuites, pour les attirer dans des embuscades ; ou bien encore on profitait de la détresse où les réduisaient parfois la famine ou la maladie et on leur accordait du secours en échange de leur liberté. Les premières Réductions du Parana furent ainsi saccagées par les Paulistes ; on assure qu'ils vendirent plus de 60.000 Indiens.
Il n'est donc pas étonnant que beaucoup de ceux-là mêmes qui s'étaient d'abord réunis dans des villages sous la conduite des missionnaires, les aient ensuite abandonnés, pour retourner dans le Sertao où ils se croyaient plus assurés de rester libres. Le Père Anchiéta raconte dans une de ses lettres que des 40.000 Indiens qui avaient habité les aldeias des environs de Bahia, il n'en avait plus trouvé que 10.000. Tout le reste avait regagné le désert.
Les tribus étaient animées les unes contre les
autres de haines héréditaires; il j avait toujours entre campements voisins des querelles à vider, des représailles ou des vengeances à exercer; les Portugais entretenaient soigneusement ces discordes ; c'était un sûr moyen d affaiblir l'ennemi. Il paraît même bien avéré qu'ils ne voyaient pas de mauvais œil les habitudes d'anthropophagie chez les Indiens; c'était en effet un stimulant perpétuel de guerre entre les tribus. Mais surtout on les exicourageait à faire les unes sur les autres, soit par surprise, soit sur le champ de bataille, le plus de captures possibles ; les prisonniers étaient vendus aux colons qui, alors, n'avaient aucun scrupule de retenir comme esclaves des gens qu'ils prétendaient avoir arrachés à la mort.
Plus d'une fois pourtant il arriva que les Indiens exaspérés menacèrent d'une destruction totale les établissements portugais. Ainsi, en 1362, les colons de Sao-Vicente se virent un moment à la merci de la puissante tribu des Tamoyos, avec lesquels ils avaient d'abord conclu un traité d'alliance, mais que les chasseurs d'esclaves avaient transformés en ennemis implacables. Le Père Manuel de Nobrega qui se trouvait alors à Sao-Vicente ne craignit pas de représenter du haut de la chaire à ses compatriotes que c'était là le juste châtiment de leurs injustices et de leurs excès. Il n'y avait plus un instant à perdre. Les Portugais avaient eu le dessous dans une rencontre avec leurs adversaires; plusieurs tribus demeurées jusque-là indécises, avaient pris parti pour les vainqueurs ; le petit groupe d'Européens ne pouvait manquer d'être écrasé par le nombre, et ils seraient infailliblement exterminés jusqu'au dernier.
Dans cette extrémité le Père de Nobrega n'hésita pas à exposer sa vie. D'accord avec le gouverneur, il
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partit pour se rendre au milieu des sauvages qui occupaient les plaines de Piratininga; Anchiéta l'accompagnait. « Jamais, dit R. Southey, personne ne s'était chargé d'une ambassade plus périlleuse. » Cependant à la vue des religieux, les Indiens furent saisis de respect; Anchiéta les hai-angua en leur langue, et, continue l'historien protestant, « telle était la confiance que leur inspirait le caractère des Jésuites que, malgré toutes les trahisons et les perfidies dont ils avaient été victimes, ils écoutèrent en silence les propositions que leur apportait le messager de leurs oppresseurs, »
Bientôt fut conclu l'armistice d'Ipéroyg (i5G3), auquel la colonie portugaise dut son salut. Toutefois il fallut de longues négociations pour rétablir la paix avec les Portugais et réconcilier entre elles les tribus ennemies. Nobrega ayant dû regagner Sao-Vicente avec les délégués indiens, Anchiéta demeura seul, cinq mois entiers, au camp de Piratininga, en qualité d'otage. Ce séjour parmi les sauvages enfants de la nature mit la vertu du jeune religieux à des épreuves particulièrement délicates. On est heureux d'avoir ici le témoignage d'un écrivain tel que le protestant Southey. Au surplus le missiomiaire a laissé de ses combats et de sa victoire un monument assez extraordinaire, à savoir un poème latin de près de six mille vers sur la vie de la Sainte Vierge. Il les écrivit d'abord sur le sable au fur et à mesure de la composition ; puis rentré parmi ses frères, il les reproduisit de mémoire. Ce curieux mélange de piété et d'humanisme se trouve imprimé en appendice dans la chronique de Vasconcellos. On voit par la dédicace que c'était l'exécution d'un vœu fait par Anchiéta pour s'assurer dans un moment critique la protection de la Vierge très pure.
En tibi quœ vovi, Matei' sanctissima, quondam
Garmina
Hic tua materno me gratia fovit amore;
Te corpus tutum mensque régente fuit.
Inutile de dire qu'il y a dans la versification d'Anchiéta de la facilité et de l'élégance. Southey va plus loin; on y rencontre, dit-il « des éclairs de passion et de poésie, encore qu'il loue et implore la Vierge tout du long de l'A. B.C. ». Allusion à une sorte de litanie en strophes, où les titres de gloire de la Mère de Dieu se déroulent dans l'ordre de l'alphabet : Arca^ Byssus, Cella, etc. ; ou encore à une prière finale en vingt-quatre distiques, commençant par A. B.C., etc. jusqu'à Z.
On se tromperait fort si l'on croyait que les missionnaires fussent toujours accueillis et traités avec égards par les tribus qu'ils allaient chercher jusqu'à quatre et cinq cents lieues loin de la côte. Des anthropophages ne se laissaient pas subjuguer de prime abord par la charité des Robes noires. A la vérité, l'histoire des missions du Nouveau-Monde est un long martyrologe; les missionnaires achetèrent leurs succès au prix d'incroyables travaux et d'héroïques souffrances; plusieurs les payèrent de leur sang. Mais, tout compte fait, il semble bien que, au Brésil, ils eurent plus à souffrir de la part de leurs compatriotes que de celle des Indiens. Les Jésuites dénonçaient à la cour de Lisbonne les abus qui se commettaient dans la colonie, ils réclamaient énergiquement l'observation des lois portées en faveur des indigènes ; ils avaient qualité pour cela; car les Jésuites étaient les défenseurs officiels des Indiens en vertu même des Ordonnances royales. Ils prêchaient dans les églises