LES JÉSUITES ET LES COLONS
que ceux qui retenaient en esclavage des Indiens injustement privés de leur liberté commettaient un péché grave et ne pouvaient être admis aux sacrements. La plupart des colons, sinon tous absolument, y compris les magistrats et les ecclésiastiques, se trouvaient plus ou moins dans ce cas. Aussi l'irritation contre les Jésuites était universelle, et à certains jours elle éclatait en véritables émeutes populaires. A maintes reprises ils se virent chassés de leurs collèges, comme à Saint-Paul ou à Saint-Louis du Maragnon ; ailleurs, comme à Rio de Janeiro, on se contentait de saccager leurs demeures et de les menacer de mort. Vers 1640, le pape Urbain VIII, ému des nouvelles qui lui parvenaient des colonies sud-américaines, avait fulminé l'excommunication contre les détenteurs d'esclaves indiens. Peu s'en fallut que, en divers lieux, la publication de la Bulle ne devint l'arrêt de mort des Jésuites. Peut-être, dit Southey, « pouvaitelle se faire sans danger à Bahia ; mais Rio de Janeiro était trop près de Saint-Paul, et il y avait là trop de gens atteints par les foudres romaines. Ils lancèrent le populaire contre le collège, et tous les missionnaires eussent été massacrés, si le gouverneur de la
capitainerie, Salvador Correa, ne fût intervenu Les
Jésuites durent consentir à ce qu'on fît appel de la Biille auprès du pape, et que l'effet en fût suspendu
jusqu'à nouvelle décision »
Le récit de ce qui se passa à Santos est encore plus caractéristique de la singulière mentalité de cette population. C'est toujours Southey qui parle :
On en vint dans cette ville à des extrémités pires encore. Le vicaire général chargé de notifier la Bulle fut renversé, foulé aux pieds et menacé de mort; le poignard sur la gorge il dut consentir à révoquer les censures et à signer
l'appel au pape. Pour calmer les furieux, le Supérieur des Jésuites sortit, avec le ciboire à la main. Quelques-uns se prosternèrent, mais les autres restèrent debout, déclarant que du fond de Tàme ils adoraient Dieu présent dans le sacrement, mais qu'ils n'entendaient pas perdre leurs esclaves, qui étaient leur seule propriété. A la fin le tumulte s'apaisa, g-râce à l'intervention de religieux d'un autre Ordre qui afBrmèrent que la Bulle n'atteignait pas le peuple de cette région ; car le pape avait ordonné de la publier là où il n'y avait pas d'empêchement légitime; or, disaientils, une opposition générale était un empêchement suffisant. Vu aussi misérable subterfug-e rassura leurs consciences.
Les guerres religieuses qui mirent l'Europe en feu à partir du xvi*' siècle eurent leur contre-coup par delà les mers. Catholiques et protestants se rencontrèrent aux Indes et en Amérique avec la même animosité qu'en Allemagne, en France, ou aux Pays- Bas. On sait que l'Eglise naissante du Japon fut noyée dans le sang, grâce aux intrigues des Hollandais. Les missionnaires du Brésil eurent l'honneur de compter en une seule fois quarante des leurs parmi les victimes des haines hérétiques. Le massacre de ces hommes désarmés qui s'en allaient porter la civilisation chrétienne aux sauvages du Nouveau-Monde est un des épisodes les plus horribles de l'histoire de ce temps.
En 1566, c'est-à-dire moins de vingt ans depuis l'arrivée des premiers Jésuites à Bahia et à Sao-Vicente, le Père Ignace d'Azevedo avait été envoyé au Brésil en qualité de visiteur ; il y trouvait près de quatrevingts de ses frères, occupés dans les collèges et les missions. La tâche était si grande et les espérances si belles que, au bout de deux ans, il repartait pour Rome avec la ferme résolution de recruter un nombreux renfort d'ouvriers apostoliques. Il obtint en effet de