LES JÉSUITES AU MARAGNOJN
saint François de Borgia, alors Général de l'Ordre, la permission d'emmener les jeunes religieux qui voudraient le suivre. Il en eut bientôt réuni soixantedix. Ils s'embarquèrent à Lisbonne; mais à la hauteur de l'île de Palma, l'une des Canaries, le vaisseau qui portait le Père d'Azevedo avec 39 de ses compagnons tut enveloppé par une escadrille de cinq navires montés par des corsaires calvinistes de La Rochelle. Après un combat inégal le Santiago dut se rendre. Sur l'ordre du commandant, nommé Jacques Soury, les Jésuites furent les uns égorgés, les autres jetés tout Suivants à la mer. Sur le nombre deux seulement étaient prêtres ; presque tous étaient étudiants ou novices et plusieurs avaient de quatorze à vingt ans. II est impossible de mettre au compte de la politique le sang versé en de telles circonstances. Cette exécution barbare fut inspirée uniquement par la haine de la religion catholique et du nom que portaient les victimes.
Mais la perspective du martyre n'était pour les Jésuites qu'une attraction de plus. De fait, dit le P. de Vasconcellos, au lieu de quarante qui avaient trouvé la mort sur le chemin du Brésil, il s'en présenta le double pour les remplacer. Pendant tout un siècle leurs efforts se concentrèrent sur les capitaineries du. centre et du sud ; les missions indiennes s'étendirent dès lors jusque su ^ les rives duParana et celles de l'Uruguay. Mais, à partir du xvn^ siècle les établissements portugais du nord prirent une telle importance que le Para-Maragnon forma comme une colonie distincte du reste du Brésil. Deux Jésuites étaient venus à Saint- Louis du Maragnon; l'un deux le P. Figueira était par la volonté expresse du roi attaché en qualité de conseiller à la personne du gouverneur.
Or, dit R. Southey, les deux religieux avaient à peine posé le pied au Maragnon qu'une émeute éclata parmi les colons. Les Jésuites s'étaient partout opposés avec tant de résolution et de persévérance aux mauvais traitements des Portugais à l'égard des naturels et à l'exécrable système d'esclavage qu'on faisait peser sur eux que le seul nom des missionnaires inspirait la crainte et la haine à tous les possesseurs d'esclaves. Le Sénat de Saint-Louis demanda donc au gouverneur de les expulser sans retard de la capitainerie. Figueira, qui était présent quand on apporta la requête, répondit qu'on le mettrait en pièces si l'on prétendait l'empêcher de remplir la mission qu'il avait reçue du Roi.
Les sénateurs se résignèrent. Toutefois, ce n'est que tiente ans plus tard et avec des difficultés inouies que les Jésuites parvinrent à s'établir au Para-Maragnon. En 1643, le P. Figueira ramenait de Lisbonne une petite troupe de missionnaires; leur vaisseau fît naufrage sur la côte. Figueira et dix de ses compagnons tombèrent entre les mains des sauvages qui les dévorèrent ; ceux qui échappèrent moururent de maladies ou furent obligés de retourner en Europe. Trois ans plus tard, quelques autres Jésuites qui avaient pénétré parmi les tribus périrent dans un guet-apens ; il n'en restait plus un seul dans la colonie. En 1649, nouvelle tentative. Sur la demande du roi Jean IV, cinq Jésuites sont envoyés par le provincial du Brésil au Para-Maragnon ; le vaisseau qui les porte est capturé par les Anglais, et ils sont emmenés prisonniers en Europe. Le roi revient à la charge en 1652; il veut fonder deux collèges, dans les deux capitales Saint-Louis et Bélem. C'est le Père Antoine Vieira qui est chargé de mener l'entreprise à bonne fin. Dès lors l'histoire des missions au Para-Maragnon, pendant plus de 40 ans, se confond en quelque sorte avec celle de cet homme extraordinaire.
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Antoine Vieira était né à Lisbonne en 1608* ; mais tout jeune enfant, il émigra avec sa famille au Brésil. Il fît ses études au collège des Jésuites de Bahia, puis entra au noviciat de cette même ville. Envoyé à Lisbonne en 1641, il fut distingué par le roi Jean IV qui lui confia, outre la charge de prédicateur du palais, différentes fonctions diplomatiques en Hollande, en France et à Rome. Mais Vieira avait fait vœu de se consacrer tout entier à l'évangélisation des sauvages du Maragnon. Le roi consentit, non sans peine, au départ du religieux dont il avait fait son conseiller et dont il eût fait volontiers un ministre d'Etat. Vieira allait trouver en Amérique un champ d'action mieux au goût de son âme d'apôtre.
Les Portugais, raconte Southey, suivaient au Maragnon et au Para les mêmes systèmes d'oppression qui avaient abouti à l'extermination des tribus indigènes dans les capitaineries plus anciennes. La loi permettait défaire esclaves les Indiens pris à la guerre, ou encore ceux qui, déjà prisonniers d'une tribu emiemie, étaient vendus par leurs maîtres; ceux-là étant destinés à être mangés, on les appelait Indiens de cordas. A l'abri de cette tolérance se commettaient les abus les plus révoltants. Chaque commandant de fort faisait la guerre aux tribus du voisinage, sous un prétexte quelconque, mais uniquement dans le but de
ramasser le plus grand nombre possible d'esclaves Quant
aux Indiens qui se soumettaient aux Portugais et étaient censés vivre librement dans leurs villages, conformément à la loi, leur condition était pire encore. La servitude à laquelle ils étaient effectivement réduits, était plus cruelle
1. En 1897, le Portugal a célébré le 200' anniversaire de la mort de l'illustre Jésuite. A cette occasion une plaque de marbre a été placée sous le porche de la cathédrale de Lisbonne. L'inscription porte que, en cette paroisse, naquit, le 6 février 1608 : 0 grande Padre Antonio Vieira da Companhia de Jésus, Politico, Missionnario. Classico, Moralista, Orador, Defenspr dos fracos e de opprimidos, Sempre patriota, Espelho de virtudes christas, Ornamento e gloria de nostra boa terra portugueza.
que celle des esclaves eux-mêmes ; car les gouverneurs et les capitaines les considéraient comme des bêtes de somme dont le travail devait les enrichir pendant les trois ans que durait leur emploi.
Vieira, de son côté, raconte comment les colons portugais faisaient le commerce avec les Indiens libres des villages. 11 y avait, dit-il, trois méthodes. Les uns venaient dans le village et y prenaient ce qui était à leur convenance ; si quelqu'un faisait difficulté de céder l'objet, on le payait avec une volée de coups de bâton. D'autres plus délicats, après avoir fait leur choix, sans demander l'agrément du propriétaire, lui jetaient en guise de paiement quelque article de camelote, du lîl, une aiguille ou un hameçon. Enfin les plus scrupuleux consentaient à payer les objets qui leur plaisaient à raison du cinquième de leur valeur. C était, disaient-ils, le juste prix, du moment que le vendeur était indigène.
Vieira arrivait au Maragnon, porteur d'une lettre royale qui lui conférait des pouvoirs très étendus en tout ce qui concernait les missions. Le supérieur des Jésuites était investi d'une véritable juridiction à léo-ard des Indiens ; toutes les autorités civiles et militaires de la colonie étaient requises de lui prêter assistance pour l'exécution des mesures qu'il croirait devoir prendre. D'autre part, Jean IV venait de rappeler à ses lieutenants à Saint-Louis et à Béleni une loi de 1609 qui interdisait formellement d'attenter à la liberté des Indiens. C'est assez dire que la fondation des collèges des Jésuites en ces deux villes n'alla pas sans provoquer beaucoup d'émoi parmi la population portugaise; elle se voyait troublée dans des habitudes devenues des nécessités. Gomment les colons pourraient-ils vivre et s'enrichir s'il ne leur était plus loi-
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sible de forcer les Indiens à travailler pour eux? Ils décidèrent d'envoyer à Lisbonne une députation pour soutenir devant le Conseil royal ce qu'ils appelaient leurs droits. Vieira s'y rendit pareillement. Par ordre du roi fut constitué un tribunal ou Junte des missions. Les parties adverses y firent valoir leurs arguments ; Vieira plaidait pour les Indiens.
Sa thèse était celle qxii nous paraît aujourd'hui seule défendable. En dehors des corvées pour le service du roi, — nous dirions pour les travaux d'utilité publique, — on ne pouvait sans injustice astreindre les naturels à aucun travail pour le compte d'autrui. Il fallait les laisser tranquilles dans leurs villages, sous l'administration de leurs caciques, lesquels loueraient leurs services aux colons moyennant un salaire convenable; les missionnaires en feraient des chrétiens. A ces conditions la colonie était assurée de ne jamais manquer de travailleurs ni dedéfensem's, et la métropole elle-même trouverait dans ce régime de justice et d'humanité la meilleure garantie pour sa puissance et sa richesse.
L'éloquence de Vieira, si entraînante d'ordinaire, ne put faire prévaloir complètement des vues si raisonnables. Le Décret issu des délibérations de la Junte maintenait la situation antérieure; tous les villages indiens resteraient sous la direction exclusive des Jésuites; les Portugais ne pénétreraient pas dans le sertao (les réserves dans l'intérieiu* du pays) sans l'agrément du supérieur des missions. Mais d'autre part, les Indiens libres seraient à la disposition des colons six mois de l'année; la rétribution mensuelle fixée par le Décret ne dépassait pas le prix que l'on payait pour deux journées à un maître qui louait le travail de ses esclaves. Ce salaire dérisoire dissi-
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mulait mal ce que le Père Vieira lui-même appelait un dem.i-esclavage. Crainte de pire, il dut souscrire à ce statut qui semblait du moins devoir garantir les Indiens contre l'arbitraire de leurs oppresseurs.
De retour au Maragnon, Vieira n'épargna rien pour porter à la connaissance des tribus les mesures prises par l'autorité royale en leur faveur. Il s'en allait en personne dans les profondeurs du sertao; il remonta la rivière des Tocantins jusqu'à plus de quatre cents lieues de la côte. Sûrs maintenant d'être protégés par les Pères, des milliers d'Indiens les suivirent dans les Réductions. En moins de dix ans, les missions avaient réalisé des progrès qui autorisaient les plus belles espérances. Mais cette prospérité même exaspérait les colons. Ils se plaignaient amèrement à Vieira lui-même; ils voulaient recommencer la chasse à l'Indien; car il leur fallait des esclaves. Vieira faisait la réponse dans les sermons qu'il prêchait à Saint-Louis et à Bélem.
...Qu'est-il besoin d'aller interi'Oger des théologiens dans les monastères? Allez en Turquie, allez en enfer! Il ne saurait y avoir un Turc en Turquie, ni de démon en enfer qui ne dise qu'on se met en état de damnation quand on prive un honmie de sa liberté... — Mais qui ira nous chercher notre provision d'eau et de bois? Qui nous préparera notre manioc? Est-ce qu'il faudra assujétir à ces corvées nos femmes et nos enfants? — Mon intention n'est pas qu'on en vienne à ces extrémités ; mais fallut-il y venir, si la justice, si la conscience l'exif^eaient, il n'y aurait pas à hésiter. Que vous-mêmes, que vos femmes et vos enfants, que nous tous nous fussions obligés de travailler pour vivre, quel si gi^and mal y aurait-il à cela? Ne vaut-il pas mieux se nourrir au prix de sa propre sueur que du sang des malheureux! Ah! opulence du Maragnon! Ces beaux habits, ces belles mantilles, si on les tordait, que de sang n'en ferait-on pas sortir!... Lequel vaut mieux pour vos
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fennnes, de porter un vase à la fontaine et d'aller au ciel comme la Samaritaine, ou de se faire servir comme des princesses et d'aller en enfer comme Jézabel?..,
Mais si l'éloquence et la charité avaient leurs triomphes, la cupidité ne tardait pas à reprendre le dessus. En 1661, une émeute éclatait à Bélem contre les Jésuites ; le collège fut envahi et saccagé ; tous les missionnaires furent enlevés dans les villages ; ^'ieira lui-même fut maltraité et mis en prison, en attendant le départ des caravelles qui devaient emporter tous les Jésuites du Para. Du même coup les Réductions étaient frappées à mort. Le ressentiment de ses ennemis poursuivit à Lisbonne le jarotecteur des Indiens. On trouva le moyen d'échafauder contre Vieira une accusation d'hérésie. Déféré au tribunal de l'Inquisition, il fut condamné et passa plus de deux ans dans un cachot du Santo officio de Coimbra. Appelé à Rome au sortir de cette épreuve et comblé de prévenances par le pape, Vieira aurait pu jouir en Europe des succès que lui valait sa merveilleuse éloquence ; il aima mieux repartir pour le Brésil, en dépit de ses 73 ans. Il put en consacrer encore dix-sept à son œuvre de prédilection. Les Jésuites avaient été rétablis au Maragnon et au Para ; et au moment où Vieira y rentrait (1680), une nouvelle loi confirmait les dispositions tant de fois prises déjà pour sauvegarder les droits et la liberté des Indiens.
En vérité, si les indigènes furent soumis à des traitements inhumains dans les colonies portugaises, ce n'est pas faute pour la métropole d'avoir légiféré ; mais que peuvent les lois sans les mœurs ? Pendant près de quatre-vingts ans le conflit devait se perpétuer encore entre les colons et les missionnaires, jusqu'au jour où Pombal le trancha de la façon que l'on sait.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter cette histoire. Je me contenterai de citer quelques chiffres; ils suffiront pour donner une idée des travaux des Jésuites au Brésil pendant la période coloniale et de la grandeur des ruines amoncelées par la haine d'un ministre omnipotent.
Une fois maître de l'esprit du faible monarque qu'il tenait en tutelle, Pombal poursuivit avec une âpreté sauvage l'extermination des Jésuites cjui fut, on peut bien le dire, la grande pensée du règne. L'Ordre fut traqué aux colonies aussi bien qu'en Portugal. Dans le cours de l'année 1759, tous les Jésuites du Brésil furent saisis, entassés sur le pont de quelques vaisseaux et transportés à Lisbonne dans de telles conditions que neuf au moins d'entre eux périrent en route. Puis, sans jugement ni procès, les uns furent jetés hors des frontières, les autres enfermés dans les cabanons de la Tour Saint-Julien, à l'embouchure du Tage. Ceux qui n'y moururent pas y restèrent dix-huit ans, jusqu'à la mort de Pombal.
J'ai visité les souterrains de cette forteresse lugubre, et ce n'est pas sans horreur que j'ai pu me rappeler les souffrances des malheureuses victimes privées d'air, de lumière, de pain et d'eau, pourrissant dans l'infection et la vermine, obligées parfois de vivre à côté des cadavres longtemps privés de sépulture*.
Si inhumaine, dit R. Southey, qu'ait été la conduite du gouvernement espagnol à l'égard des Jésuites, elle paraîtra clémente en comparaison de celle de Pombal. Ceux qui moururent en prison ou par suite des mauvais traitements endurés à bord furent en si grand nombre que, au bout de peu d'années, les missionnaires avaient à peu près disparu.
Voici, d'après les catalogues officiels l'état de la