L EXPOSITION NATIONALE
séjour à Rio, j'ai entendu dire : C'est une affaire manquée !
A ce propos, qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse pour rendre témoignage de l'attitude très digne de la société brésilienne lors de l'assassinat du roi et de l'héritier présomptif de la couronne de Portugal. Il n'y eut qu'une voix dans la presse pour réprouver avec indignation l'abominable attentat. Pendant plusieurs semaines des services religieux solennels furent célébrés sur tous les points du territoire pour les royales victimes ; les autorités se firent un devoir d'y assister ; les prédicateurs les plus en renom furent appelés à prononcer l'oraison funèbre. En un mot, l'événement prit au Brésil les proportions d'un deuil national. Une République s'honore en s'associant de la sorte au malheur qui frappe le pays et la famille de ses anciens souverains.
Toutefois il était trop tard pour abandonner le projet de l'Exposition. En ce moment-ci les travaux sont assez avancés pour donner une idée du spectacle gracieux et original qu'elle offrira aux visiteurs. Gomme la ville elle-même, l'Exposition de Rio de Janeiro devra à son site son principal agrément. Jamais sans doute foire de ce genre ne se sera étalée dans un cadre moins banal. Une langue de terre relie ce fantastisque Pao de Assucar au massif montagneux qui entoure Rio. 11 n'y a pas plus de deux à trois cents mètres d'un rivage à l'autre, c'est-à-dire de la charmante petite baie de Botafogo à la grande mer. A droite et à gauche deux morros, Babylonia et Urca, dressent leurs escarpements presque verticaux, comme des murailles de 200 mètres de hauteur.
C'est dans cette espèce de goulet qu'a été aménagé le terrain de l'Exposition. On l'appelle la Praia Ver-
melha (plage vermeille) ; elle était autrefois occupée par l'Ecole militaire, laquelle a été transférée en province, comme on dirait chez nous, très loin de la capitale, à la suite d'une révolte des élèves. Le grand palais de l'Exposition s'allonge, tout près de la mer, d'un morro à l'autre, fermant ainsi la perspective. Dans l'espace laissé libre sur le devant jusqu'à la baie de Botafogo, sont disséminés, à travers les pelouses et les bosquets, les pavillons des Etats: chacun d'eux a le sien; les architectures sont très diverses; les dimensions ne le sont pas moins, comme d'ailleurs l'importance et la richesse des Etats eux-mêmes. Les tons clairs, les formes élégantes de ces constructions d'un jour, l'aspect gai et pimpant de l'ensemble ressortent davantage par le contraste avec les formes étranges et austères des masses granitiques qui surgissent de toutes parts, et dont les plus voisines semblent prêtes à vous écraser.
L'envie vous prend instinctivement de gravir ces belvédères. Ne va-t-on pas appliquer un ascenseur contre la paroi de l'Urca? Puis de là une autre machine vous hisserait au sommet du Pao de Assucailui-même? Ce serait le clou de l'Exposition. Assurément l'idée en est venue aux organisateurs. Dès le mois de mars les journaux annonçaient que le projet était à l'étude. Sera-t-il mis à exécution? C'est peu probable. Il ne reste pas plus de cinq semaines jusqu'au 14 juillet, jour fixé pour l'ouverture de l'Exposition. Il paraît impossible que les travaux les plus indispensables soient achevés à cette date. On n'est pas d'ailleurs sans inquiétude sur le succès de l'entreprise. Il n'y a pas chance en etfet de voir afïluer à Rio de Janeiro des foules comme celles qui inondent nos grandes villes d'Europe en pareilles occasions.
l'essor économique 323
Les étrangers qui visitent le Brésil sont bien peu nombreux ; les nationaux* eux-mêmes doivent compter avec les distances qui sont énormes, et par suite, avec la dépense qui n'est pas abordable à la multitude. Quoi qu'il en soit, la ville de Rio aura gagné à son Exposition l'achèvement du côté sud de la magnifique bordure de quais dont elle a le droit d'être fîère. Il se pourrait que ce fût le plus clair bénéfice de cette coûteuse fantaisie. Mais combien d'Expositions n'en rapportent pas autant !
Le Brésil offre en ce moment le spectacle d'un pays qui s'éveille et fait effort pour se développer. L'Exposition de Rio de Janeiro est sans doute un symptôme de ces aspirations au progrès économique. On en pourrait signaler bien d'autres et tout spécialement la construction des chemins de fer et des ports. Un peu partout des travaux publics de toute sorte sont entrepris avec ardeur. Il semble même que l'on aille un peu vite et sans assez de prudence. M. Paul Leroy-Beaulieu, dont l'autorité en matière économique est universellement reconnue, écrivait à ce sujet :
Quant au Brésil, quoique ce pays ait fait de grands progrès, la baisse de ses deux principaux produits d'exportations, le café et le caoutchouc..., et plus encore peut-être la multiplicité quasi ininterrompue des emprunts brésiliens de toute nature, de la Fédération, des Etats particuliers, des Compagnies de chemins de fer et des ports, pèsent dans une certaine mesure sur l'ensemble des valeurs brésiliennes, y compris les fonds publics, qui naturellement sont parmi les mieux garantis. Le Brésil aurait besoin d'une période de recueillement; sinon il risque de tomber dans des embarras. [VEconomiste français,^ janvier 19Q9.)
Ces graves avertissements ne nous ont pas em-
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péchés d'envoyer quelques semaines après 40 millions pour le port de Pernambouc, lesquels s'ajoutaient à beaucoup d'autres dizaines de millions que nous prêtions en même temps pour les ports de Bahia et de Rio Grande do Sul, pour le chemin de fer de Goyaz, etc. L'épargne française fait des vœux pour la prospérité du Brésil.
Samedi, j 3 juin. A bord du Maranhao. — Il a fallu envoyer un dernier adieu à Rio la charmante, à travers le fracas des cataractes du ciel qui se déversent sur nos têtes. Le pont du petit paquebot ruisselle de toute part ; il faut chercher asile dans l'intérieur ; on entrevoit par les hublots les récifs de la passe, plus étranges d'aspect et plus menaçants, dans le demijour du déluge. Au surplus ces effroyables ondées des régions tropicales durent peu ; le soleil, un soleil mouillé, presque triste et très lourd ne tarde pas à reparaître dans un ciel laiteux où courent de gros nuages.
Je vois dans le Jornal do Brazil, qu'il y a cette après-midi une solennité très intéressante au jardin botanique de Rio, créé, il y a juste un siècle, par le régent Don Jean VI. A l'occasion du centenaire, on lui a érigé un monument, à l'ombre, si l'on peut dire, de la Palma mater, le fameux palmier planté par le prince lui-même. J'ai parlé en son lieu de cet admirable spécimen de la flore brésilienne. Ce n'est pas le seul dont le pays soit redevable à l'intelligente curiosité du prince. « Aux quatre angles du piédestal, dit le chroniqueur du Jornal, on a mis quatre plantes introduites au Brésil par Don Jean VI, savoir le chà (thé), le magnolia, le camélia et la flor do Jmperador. »